La ferme de papa

Publié: septembre 19, 2017 dans Autobiographie
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Il était une fois un petit garçon
Né dans une maison en bois rond
Il était vraiment très mignon
Très gentil et surtout très travaillant

Son papa et sa maman toute la journée se démenaient
Pour cultiver leur terre et jamais ne se reposaient
Au petit matin, il fallait traire les vaches à lait
Et ramasser les œufs que leurs poules pondaient

Jean-Marie, puisque c’est le nom qu’on lui a donné
Dans son lit, à la nuit tombée
Rêvait lui aussi de devenir fermier
Alors il se mit à économiser

Il fit une liste de ce dont il aurait besoin
D’abord une terre, où cultiver du foin
Alors des vaches il pourrait enfin acheter
Et toute la machinerie agricole de première nécessité

Jean-Marie grandit en muscles et en beauté
Que tant de jolies filles, il fit succomber
Mais la seule qui faisait battre son cœur
Travaillait à l’école comme professeur

« Mademoiselle voulez-vous danser? »
Osa-t-il un jour lui demander
Elle posa dans la sienne sa jolie main gantée
Et bientôt furent unies leurs destinées

Des enfants vinrent vite combler leurs espoirs
Qui les tinrent occupés du matin jusqu’au soir
Elle, à les nourrir et à les éduquer
Lui, à gagner de quoi les sécuriser

Alors son rêve, il a dû mettre de côté
Il avait une situation à stabiliser
Il a pris un emploi chez Bradley
Il est passé de driller à menuisier

Puis un jour il a pu monter son troupeau
Mais pour en vivre, il n’était pas assez gros
Et ça coûte cher la machinerie qui brise
Sur tout cela il n’avait aucune emprise

Il fallait donc continuer à travailler chez Bradley
Mais cela ne l’empêchait pas de rêver
Il prenait alors son accordéon
Assis dans l’escalier il improvisait un rigaudon

Et il revivait dans sa tête ses Noëls d’antan
Ah, si seulement tout pouvait redevenir comme avant
Du temps où il était jeune et insouciant
Où il mangeait les poudings de sa maman

Il était une fois un petit garçon de quatre-vingt ans
Qui a su garder son cœur d’enfant
Dans ses yeux bleus brille toujours la flamme
Son corps a vieilli, mais pas du tout son âme

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Nous habitons dans une petite maison très modeste au milieu d’un rang à Saint-Norbert de Mont-Brun, en Abitibi. Il y a seulement trois décennies, dans ce même rang, mon grand-père défrichait à la sueur de son front la terre qu’on lui avait attribuée. Posséder un lopin cultivable était une grande richesse pour lui, un rêve qu’il réalisait enfin. Il savait qu’avec une terre et quelques animaux de ferme, il y aurait toujours quelque chose à mettre dans son assiette. Durant la grande crise économique des années 1930, il n’y avait pas beaucoup d’avenues possibles pour s’établir et fonder une famille. Les villes étaient surpeuplées et le travail manquait cruellement. Alors comme plusieurs, il a déversé ses espérances dans le plan Vautrin, une nouvelle loi adoptée en 1935, promulguant la colonisation et le retour à la terre. Pour éviter, entre autre, une exode massive vers les États-Unis, Irénée Vautrin, le nouveau ministre de la Colonisation, de la Chasse et des Pêcheries (oui, il y avait un ministère dédié à cela!) avait eu l’idée de génie d’envoyer de pauvres bougres défricher des terres de glaise au coeur de la forêt boréale infestée de maringouins et de mouches noires. Dans des conditions pareilles, pour l’agriculture, on tersera! Mais on avait bien besoin de mineurs, prêts à travailler dans des contextes abominables. Particulièrement au juger des cœurs sensibles d’aujourd’hui et de leur syndicat. Au final, ne se sont incrustés au milieu des abattis que les plus forts et les plus persévérants. Ce n’est pas un hasard si les familles abitibiennes de la génération de mon grand-père ont engendré des dizaines de grands joueurs de hockey professionnels qui n’ont jamais eu peur des mises en échec. C’est ce sang de dur à cuire qui coule dans mes veines et j’en suis plutôt fière.

Avec son jeune frère Lauréat, mon grand-père a ainsi entreprit le voyage du bas du fleuve jusqu’en Abitibi, empruntant les chemins de fer, seules routes donnant accès à ces lointaines contrées. L’aventure a débuté par un périple de vingt-quatre heures entamé le 22 juin 1936 depuis Québec dans des wagons bringuebalants. Premier test pour éprouver leur force de caractère. Une fois sur place, ils ont découvert l’ampleur du travail qui les attendait. Sur la terre attribuée à mon grand-père, tout ce qu’il y avait à voir, c’était des cadavres calcinés d’arbres matures sur la majeure partie du lot, autour desquels s’élevaient avec l’affront de la jeunesse des pousses de bouleau et de tremble et divers arbustes, le tout hérissé sur des vallons glaiseux. Du beau potentiel de bois de poêle parti en fumée dans un gigantesque incendie d’une rare intensité qui avait sévit en 1932. Les concessions distribuées tout le long de la rivière étaient pour l’instant plus facile d’accès par voie navigable que par la piste raboteuse et très pentue qu’on tentait de percer jusqu’au village. Rien à voir donc avec les belles terres riches et planes de la vallée du Saint-Laurent dont ils avaient l’habitude. On les avait pourtant bien avertis qu’il ne s’agissait vraiment pas d’une colonie de vacances. Ils avaient dû remplir un questionnaire pour évaluer leurs compétences en tant que cultivateur et défricheur, leur état de santé et même leur moralité. On avait enquêté sur leur famille et leur caractère. Mais une fois mis devant le fait accompli, il leur a fallu combattre aussi bien les moustiques que le découragement. Pas le temps de s’apitoyer sur leur sort il y avait du bouleau à abattre, c’était le cas de le dire, pour bâtir une maison et divers bâtiments de ferme, pour défricher les champs destinés à faire paître le bétail et pour préparer un indispensable espace potager. Ils ont retroussé leurs manches et commencé à bûcher sans tarder. Des bœufs furent attelés pour extirper les grosses racines récalcitrantes. Ils ont élimé leur santé à essarter encore et encore, pendant des jours, malgré la pluie, malgré les ampoules aux mains, malgré l’éloignement familial et l’ennui, portés par leur projet. Ils ont construit une maison rudimentaire, gossée à la hache à même de grosses billes de bois. Ils emboitaient les troncs dans de larges encoches en un savant assemblage si solide que la maison de pépère, dernier vestige de la colonisation de la paroisse, n’a rendu l’âme qu’en 2014, finalement gagnée par la pourriture et l’effondrement d’un toit en bardeaux de bois n’ayant pas bénéficié d’entretien depuis belle lurette. De voir enfin s’élever les murs de la cabane remplissait d’espoir le cœur de mon grand-père. Plus vite la maison serait construite, plus rapidement sa famille serait réunie.
Lauréat qui n’était pas marié espérait bien, quant à lui, fonder famille dans cette nouvelle contrée. Pour l’instant il aidait mon grand-père et ensuite, le service lui serait rendu pour aménager son terrain et sa maison. Ils s’investirent dans leur mission tout l’été et en octobre la maison de François fut enfin prête. Il y avait de l’eau de source à profusion sous leur pied. Un puits de surface fut aménagé puis recouvert d’un petit toit. Au moins, ils ne manqueraient pas d’eau potable pour la famille et les animaux de ferme. Il était temps de faire venir ma grand-mère et leurs maigres possessions.

Au tour de sa Béatrice donc, d’entreprendre le long voyage, avec dans ses bras leur petite fille Françoise qui avait à peine cinq mois de vie en banque. Parents et belle-famille les ont accompagnées à la gare de Québec, remplissant des caisses de denrées alimentaires afin de les aider à traverser leur premier hiver abitibien. La dernière partie du périple s’effectuait au fil de la rivière Kinojevis[1], puisque le chemin de fer s’arrêtait à une douzaine de kilomètres, dans le village voisin de Cléricy. Les quelques animaux de ferme indispensables à la survie des colons, poules, bœufs et cochons, s’entassaient avec eux sur un chaland au milieu des caisses et des matelas. Les hommes avaient intérêt à bien les installer, afin qu’ils ne mettent pas en péril la navigation de cette improbable arche de Noé. Pour ajouter à la difficulté, comme si ce n’était pas déjà assez pénible, une fois rendu au village, les rapides Clayhill empêchaient leur progression jusqu’à leur terre. Il fallait tout décharger le matériel à proximité du village pour le transborder dans une autre embarcation un peu plus loin ou utiliser une piste tracée au cœur des terres. Encore un dernier kilomètre pour ma grand-mère avant de découvrir son nouveau cadre de vie. « Maudit! » – elle venait de caler jusqu’aux genoux dans l’eau boueuse et glacée en débarquant de la chaloupe. Le très gros mot lui avait échappé malgré elle. Mais à quoi s’attendait-elle? Bien sûr, sa famille, son époux et les agents de colonisation ne lui avaient pas caché les difficultés qui l’attendaient, mais rien ne l’avait vraiment préparée au choc de ce retour en arrière du point de vue commodités et confort. Elle allait devoir patienter jusqu’au début des années 50 pour enfin voir une ampoule s’allumer dans sa maison. Quatorze ans donc à respirer l’huile brûlée des lampes avant d’accéder à nouveau à la modernité. Pendant ce temps, des centrales hydro-électriques s’implantaient un peu partout sur les rivières du Québec depuis les années 20, alimentation des usines oblige. Mais ces compagnies davantage motivées par l’appât du gain étaient peu empressées de desservir les milieux ruraux. Leur arrogance face aux tentatives du premier ministre Adélard Godbout de réglementer le commerce d’électricité l’a obligé à prendre les grands moyens en expropriant notamment des actifs de la puissante Montreal Light, Heat and Power dont il a confié la gestion à une société d’état : la Commission hydroélectrique de Québec. C’est ainsi que naîtra Hydro-Québec, le 14 avril 1944[2].

Le vent d’octobre donnait du fil à retordre aux feuilles jaunies s’accrochant bravement aux arbres grelottants. Béatrice devait rendre douillet du mieux qu’elle le pouvait ce logement qui sentait bon le bois pour que la petite Françoise n’aie pas froid. Ma grand-mère avait en tête, comme un cauchemar récurrent, ces épidémies de tuberculose qui sévissaient à Montréal et décimaient les petits. Le docteur Norman Bethune y avait ouvert, l’année précédente, une clinique pour soigner gratuitement les chômeurs atteints de cette terrible maladie pulmonaire, mais elle doutait de bénéficier gracieusement de tels services par ici. Pour l’heure, il était grand temps de remettre du bois dans le poêle. Elle jeta un regard attendri sur le travail colossal accompli par son François pour leur créer un environnement pratique. La maison n’était pas parfaite, mais ils étaient chez eux. Fière de son homme, elle s’attela à ranger la vaisselle et les conserves sur les tablettes, pendant que son mari était reparti au village chercher le reste des bagages.
C’est dans cette demeure rustique que naîtra, un an plus tard, mon papa à moi.
Mon père a grandit dans un village en construction, au milieu des territoires de chasse amérindiens. La grande région était sillonnée depuis plusieurs centaines d’années par deux nations algonquines, les Timiskamings et les Abitibis, toutes deux parfaitement adaptées à leur environnement. La cohabitation aurait très bien pu s’effectuer avec l’homme blanc malgré les étranges rites spirituels enseignés par les robes noires qui s’étaient obstinées depuis le XIXe siècle à baptiser les enfants et à marier des couples dans leur tentative d’assimilation à leurs mœurs et coutumes. Oui, cela aurait pu s’avérer utile même, car ces individus disposaient d’outils fort pratiques, si seulement ces envahisseurs ne s’étaient pas mis à exploiter les forêts à grande échelle pour leur profit. Catastrophés par la destruction du territoire, les Algonquins ont demandé au gouvernement de faire quelque chose. Quelque chose fut fait, qui ressemblait à leur encerclement dans des territoires de plus en plus restreints que l’homme blanc appelait des réserves. À l’époque où mes grands-parents ont avec d’autres colonisés la région, les Algonquins sillonnaient encore les forêts pour chasser le gibier. Et parfois, quand François partait travailler sur les chantiers forestiers afin de gagner de quoi acheter du thé, de la mélasse ou de la farine, il arrivait que des chasseurs amérindiens viennent toquer à leur porte pour proposer à Béatrice de troquer lièvres, poissons ou perdrix contre du pain de ménage. La transaction s’effectuait à l’aide de signes et de gestes, puisqu’aucun ne connaissait la langue de l’autre. Comme il aurait été merveilleux que la relation entre nos nations continue d’évoluer dans ce sens, dans un échange de services, de savoir et de culture…
La cabane en rondin de mon grand-père a toujours fait partie du paysage de mon enfance. Même si une belle grande maison avait fait son apparition juste à côté depuis quelques temps déjà quand je suis née. Quant à ma famille, elle habitera dans notre première maison sur la butte, à deux cent mètres environ de la maison de grand-père, durant environ cinq ans. J’en garde quelques souvenirs diffus auxquels je m’accroche du mieux que je peux, car elle n’existe plus, envolée en fumée pour permettre l’érection d’une autre maison plus moderne, qui fera un jour partie de l’imaginaire d’autres enfants de ma famille. Je me souviens entre autres de tas de détails très chouettes, comme les chambres côté nord au deuxième étage qui communiquaient entre elles par des petites portes. On eut dit qu’elles avaient spécialement été conçues pour des enfants tant elles étaient étroites. Comme des passages secrets. Je ne m’explique pas, aujourd’hui encore, leur utilité, sinon de nous procurer de bons moments de plaisir. Il y avait aussi une minuscule pièce sans fenêtre tout près de l’escalier, toute tapissée, qui servait de salle de jeu, car nous n’avions pas assez de possessions pour avoir besoin d’un débarras. Mes parents commençaient dans la vie et n’avaient pas le poids d’années de souvenirs à trimballer. Alors tout élément un peu singulier de la maison devenait un terrain d’exploitation ludique potentiel. J’adorais l’escalier sans rampe, qui nous permettait de s’amuser à sauter les dernières marches. Trop marrant pour les enfants, mais terrifiant pour des parents inquiets. L’escalier atterrissait directement dans la cuisine, territoire de ma maman aux abois. Une grande porte horizontale, façon trappe dans le plancher de l’étage, servait à le refermer, procurant un peu d’intimité à nos parents le soir venu. C’est quand on oubliait l’ouverture dans le plancher juste au-dessus de la télé. Mais il y avait aussi des choses beaucoup moins agréables qui devaient être difficiles pour ma maman: l’absence de baignoire dans la minuscule salle de toilette sans lavabo, le manque d’armoires de cuisine pour ranger la vaisselle, l’usure de toutes ses composantes, planchers, murs, fenêtres… Mais tout était propre et bien rangé car ma maman est une personne fière.
C’est intéressant de s’interroger sur notre fierté en tant que Québécois. On a d’abord été fier d’être propriétaire d’une terre nourricière et de sa maison. Fier de sa marmaille. Fier de sa bagnole. Mais à quoi sert cette fierté? Ne devrait-on pas plutôt être fiers de ce que nous réalisons, de notre culture, de notre éducation, de nos inventions? On a de la difficulté à pardonner au voisin d’avoir une plus grosse maison, car il a un meilleur travail, une plus grande renommée, au lieu de se réjouir pour lui. Et si on le voyait plutôt comme un ambassadeur de notre capacité comme peuple de réussir, de briller dans le monde? Et s’il devenait un modèle plutôt qu’un rival? Comment pouvons-nous espérer grandir comme société si on ne dépasse pas le stade d’envier les jouets de nos petits camarades?

[1] Mot algonquin signifiant « mauvais brochet ».

[2] Source : http://www.hydroquebec.com/histoire-electricite-au-quebec/chronologie/marche-vers-etatisation.html

Cet homme là, c’était une vraie force de la nature.

Parce que pour côloniser l’Abitibi, il ne fallait pas avoir les deux pieds dans la même bottine, ou bien être une moumoune pas capable de donner de sa personne! L’histoire débute avant l’invention des chainsaws et de toutes ces machines qui font des grands trous dans nos forêts sans qu’on s’en aperçoive. Mon grand-père et ses parents sont débarqués en pleine crise économique sur cette terre en friche où tout était à bâtir. Les côlons ne possédaient souvent comme richesse que leurs bras et plein d’espoir. Je ne sais pas comment ils se sont rencontrés, lui et ma grand-mère, mais je me plais à imaginer qu’il a dû la séduire avec son charme, son humour et puis c’était sûrement une belle pièce d’homme. Cécile, je l’imagine aussi plutôt jolie, à la fois forte et un peu résignée, tout de même décidée à prendre la vie à bras le corps, puisque de toute façon, maintenant qu’ils étaient tous embarqués dans cette galère, autant en tirer le meilleur parti. Aimé a défriché et dessouché sa terre avec des chevaux et du courage, assailli par des nuées de maringouins qui attendaient juste ça de voir arriver de la belle chair captive, trop occupée pour les chasser. Alors il en a bûché du bois avec de l’huile de coude. Pour assurer leur subsistance, il partait des mois sur les chantiers loin des siens. Sa Cécile devait trouver le temps long avec bientôt cinq filles et trois garçons à gérer. La saison froide devait s’étirer un peu trop à ses yeux avant qu’il revienne lui prêter main forte pour mettre un peu de discipline dans la cabane! Et ils en avaient de la graine de tannants ces enfants-là. En fait surtout les p’tits gars. J’imagine que grand-papa avec sa grosse voix autoritaire ne devait pas parlementer très longtemps avec ses enfants pour se faire obéir. « Les p’tits gars, tenez-vous tranquille! Calvince de barnak! »

Quand Aimé revenait du chantier, qu’il retrouvait enfin le confort de sa maison du rang 1 à Roquemaure, il pouvait alors exercer ses talents de barbier. Il possédait une vraie chaise qui trônait bien en évidence dans le salon familial. Une fois qu’il en avait terminé avec tous les clients du village et des environs, il allait offrir ses services jusqu’à La Sarre. C’était un as du clipper.

Pour se divertir, il aimait bien fréquenter le salon de quilles du village. Celui qui se trouvait juste en bas de l’appartement de ses beaux-parents. Le beau-père était lui-même un sacré joueur. De quilles comme de pichenottes. On raconte qu’à ce jeu, il annonçait les coups qu’il allait effectuer comme on le fait au billard, ce qui ne manquait pas de provoquer son effet! Surtout qu’il savait viser dans le mille. Mais je pense que mon grand-père, pour sa part, a toujours aimé mieux les quilles. Besoin de bouger, de se dépenser. Ce qui ne l’a pas empêché de fabriquer un beau jeu de pichenottes en bois vernis pour sa Cécile.

Les enfants ont grandi. Ils se sont mariés et ont déserté la maison, un à un pour fonder leur propre famille. La plupart se sont établis en Abitibi sauf Denis, l’aîné des garçons, qui est allé bosser sur les grands chantiers de construction à Montréal. Son petit garçon savait à peine dire papa quand mon oncle Denis a eu un terrible accident de travail. Il devait sans doute oeuvrer à la construction d’un des grands édifices de la ville et il a fait une chute mortelle d’un échafaudage. Cette perte, ma grand-mère Cécile ne s’en est jamais remise. La photo de son cher disparu a toute sa vie trôné en évidence près de leur lit.

Un beau jour, grand-papa a reçu une offre pour aller s’occuper d’une pisciculture de truites arc-en-ciel à St-Mathieu. Alors ils ont vendu la maison, dit adieu à tant de souvenirs et plié bagages pour embarquer dans une nouvelle aventure. Avec Cécile, ils ont emménagé dans un grand loyer à côté de l’usine. Cécile a prêté main forte à son mari dans la préparation, l’empaquetage et la congélation des truites. Il n’y avait de toute façon pas grand chose d’autre à faire de ses journées dans ce coin perdu dans le bois où on avait aménagé un lac artificiel alimenté avec la bonne eau de source de la région. Je pense qu’ils ont dû profiter d’une bonne dose d’oméga-3 à pouvoir ainsi manger du bon poisson à chaque fois qu’ils en avaient envie. En tout cas, à mon grand-père ça lui a bien réussi, parce qu’une fois l’heure de la retraite arrivée, quand ils sont allés s’installer dans un loyer à Amos, il avait encore assez d’énergie pour jouer aux quilles trois fois par semaine, ainsi qu’au curling, tout en faisant du bénévolat à l’hôpital. Grand-maman tenait bon aussi, malgré des problèmes de plaies aux jambes.

Mais quand l’été arrivait, c’était maintenant le golf sa nouvelle passion! Je dis l’été, mais dès que la neige commençait à fondre, il allait faire son tour voir comment ça se passait du côté du terrain. Le 3 mai 1992 grand-maman m’écrivait : «Ici ça va. Grand-papa commence à reluquer le terrain de golf. Ça ne sera plus long maintenant. C’est pour cela qu’il me dit de temps à autre que si je veux qu’il m’aide à faire du ménage, il faudra pas que je retarde trop. Je vais en profiter certain! »

Quelques mois plus tard, il était en pleine saison elle m’écrivait le 6 août 92: « Grand-papa va jouer au golf à tous les jours. Il va prendre son chiffre comme il dit, à 9hres l’avant-midi et 1hre l’après-midi. Je ne le blâme pas, il est capable, il fait bien. (…) »

Ah sa Cécile. Ils étaient bien beaux tous les deux. C’est pas tout le monde qui aura eu la chance de célébrer 71 ans de mariage. Cécile est partie avant lui. Ça a été dur, mais il avait quand même le goût de continuer à voir si cette vie-là avait encore quelque chose de bon à lui offrir. Heureusement, il pouvait compter sur la visite régulière de ses deux filles Lucie et Huguette qui habitaient tout près, pour se désennuyer.

Oui! Une vraie force de la nature, qui tenait encore sur ses deux jambes à 94 ans, et qui vivait tout seul dans son p’tit loyer de la résidence du Patrimoine à Amos, jusqu’à ce que la grande faucheuse vienne lui rappeler qu’il ne pourrait pas toujours se sauver d’elle. Il a tenu son bout tant qu’il a pu. Mais voyant qu’il ne pourrait plus jamais tenir un bâton de golf, voyant qu’elle ne voulait pas le laisser tranquille il s’est dit: « Bon, eh bien si c’est comme ça, je suis prêt! »

Sa partie est terminée et il l’a remportée haut la main.
Un dernier birdy, un dernier abat, une pierre qui glisse jusque dans la maison et puis voilà. Il faut mettre les 18 drapeaux de son cher terrain de golf en berne, mettre au garde-à-vous les quilles au bout de l’allée. À la mémoire de ce grand homme, notre bel Aimé.

Tous ceux qui l’aimaient, si vous vous sentez perdus, désorientés par son départ
Adressez-lui vos prières, parce que non seulement il connaît le chemin
Mais en plus je suis certaine qu’il fait encore son bénévolat!

!!grandpaGrand-papa fête ses 94 ans
Janvier 2016

Cet homme là, c’était une vraie force de la nature.

Côloniser l’Abitibi, c’était pas fait pour les moumounes. Dans c’temps-là, les chainsaws n’existaient pas. Y’en a bûché du bois avec de l’huile de coude. Y partait des mois sur les chantiers pour pouvoir nourrir sa famille, ça fait que Cécile, elle devait trouver le temps long avec 5 filles et 3 garçons à gérer. Pis y’en avait d’la graine de tannants ces enfants-là. En fait surtout les p’tits gars. J’me d’mande ben de qui y tenaient. Qu’est-ce que vous en pensez?

Quand Aimé revenait du chantier, dans sa maison à Roquemaure, il pouvait exercer ses talents de barbier avec sa vraie chaise qui trônait bien en évidence dans le salon. Il savait manier le clipper. « Les p’tits gars, tenez-vous comme il faut! Calvince de barnak! »

Les salons de quilles, c’est à Roquemaure qu’il a commencé à en fréquenter. Faut dire que le beau-père était ben placé pour l’encourager. Y’habitait juste en haut des allées. J’pense qu’il a toujours aimé mieux ça que les pichenottes, même s’il a fabriqué lui-même un beau jeu en bois vernis pour sa Cécile.

Un beau jour, il a reçu une offre pour aller s’occuper d’une pisciculture de truites arc-en-ciel à St-Mathieu. Ça fait qu’il a vendu sa maison, qui commençait à être bien vide, vu que les enfants partaient les uns après les autres pour faire leur vie, pis avec Cécile, ils sont allés s’installer dans un loyer à côté de l’usine. Je pense qu’ils ont dû profiter d’une bonne dose d’oméga 3 à manger du bon poisson comme ça, pis élevé dans de l’eau de source en plus. En tout cas, ça lui a bien réussi parce que quand ils sont partis de là pour aller habiter à Amos, y’avait encore assez d’énergie pour jouer aux quilles trois fois par semaine, pis au curling aussi, tout en faisant du bénévolat à l’hôpital.

Mais quand l’été arrivait, ah ben là c’était le golf. Je dis l’été, mais dès que la neige commençait à fondre, il allait faire son tour voir comment ça se passait du côté du terrain. Le 3 mai 1992 grand-maman m’écrivait : «Ici ça va. Grand-papa commence à reluquer le terrain de golf. Ça ne sera plus long maintenant. C’est pour cela qu’il me dit de temps à autre que si je veux qu’il m’aide à faire du ménage, il faudra pas que je retarde trop. Je vais en profiter certain! »

Quelques mois plus tard, il était en pleine saison elle m’écrivait le 6 août 92: « Grand-papa va jouer au golf à tous les jours. Il va prendre son chiffre comme il dit, à 9hres l’avant-midi et 1hre l’après-midi. Je ne le blâme pas, il est capable, il fait bien. (…) »

Ah sa Cécile. Ils étaient bien beaux tous les deux. C’est pas tout le monde qui aura eu la chance de célébrer 71 ans de mariage. Cécile est partie avant lui. Ça a été dur, mais il avait quand même le goût de continuer à voir si cette vie-là avait encore quelque chose de bon à lui offrir.

Oui! Une vraie force de la nature, qui tenait encore sur ses deux jambes à 94 ans, pis qui vivait tout seul dans son p’tit loyer de la résidence jusqu’à ce que la grande faucheuse vienne lui rappeler qu’il pourrait pas toujours se sauver d’elle. Y’a tenu son boutte tant qu’il a pu. Mais quand il a vu qu’elle ne voulait pas le laisser tranquille il s’est dit « Ok d’abord! Je suis prêt! »

Sa partie est terminée et il l’a remportée haut la main.
Un dernier birdy, un dernier abat, une pierre qui glisse jusque dans la maison et puis voilà. Il faut mettre les 18 drapeaux en berne, mettre au garde-à-vous les quilles au bout de l’allée. À la mémoire de ce grand homme, notre bel Aimé.

Si vous vous sentez perdu, désorienté par son départ
Adressez-lui vos prières, parce que non seulement il connaît le chemin
Mais en plus je suis certaine qu’il fait encore son bénévolat!

!!grandpaGrand-papa fête ses 94 ans
Janvier 2016

Je m’étais faite une promesse: être plus en forme à 50 ans qu’à 40. Il me reste 3 mois pour me prouver que je suis encore dans le coup! Vivement que la chaleur s’installe que je me remette à pédaler comme une dératée sur mon vélo neuf et que je dépoussière ma raquette de tennis.

Bon, il faut dire que le niveau de difficulté du mandat n’est pas si élevé. On ne peut pas dire qu’il y ait une énorme différence entre la forme qu’on a entre 40 et 50 ans, comparativement à la pêche qu’on possède à 20 ou même encore à 30 ans! Le vrai défi aurait été de chercher à cueillir de ce fruit que l’on convoite de plus en plus quand les années altèrent nos résultats aux examens de santé. Mais, bon, déjà si je pouvais jouer au hockey bottine avec mes neveux et nièces sans poursuivre d’avantage mon souffle que la rondelle, ce serait un bon début.

Ça c’est pour l’enveloppe, ce corps à la peau désormais plus terne dont chaque cicatrice possède sa petite histoire. Ma préférée est celle que raconte un trait blanchâtre laissé sur mon index droit par un petit accident avec une presse à foin. J’essayais d’aider mon grand-père François à faire tourner une pièce pour décoincer des cordes de balle et mon petit doigt s’est pincé dans l’engrenage. Même pas pleuré, je me sentais juste désolée d’avoir plus nui à mon pépère qu’autre chose. Et lui a dû se sentir si mal, car il se rendait bien compte que j’aurais pu y laisser un morceau de moi. La coupure était suffisamment profonde pour graver son empreinte dans le temps. Une marque en forme de trait d’union témoignant d’un événement qui concernait mon grand-père et moi, prouvant aujourd’hui qu’il a bien existé. J’avais 12 ans quand mon pépère nous a quitté. N’importe quel âge est trop jeune pour perdre quelqu’un qu’on aime.

Les traces physiques du passage sur terre de mon grand-père disparaissent petit à petit, insidieusement, alors je m’accroche à cette cicatrice comme à un trophée de guerre. D’abord il y a son vieux tracteur, celui avec lequel il faisait presque corps, tant l’un n’allait pas sans l’autre. Le vénérable engin a bien essayé de s’incruster sur la terre de pépère, de disparaître dans les herbes folles, cherchant à se faire oublier pour demeurer là à jamais, veillant sur les générations de petits Gaulin présentes et à venir. Mais mon oncle a préféré le vendre plutôt que de laisser rouiller sur place ce retraité désormais inutile.

peperetracteur

Et puis récemment, il y a la maison de rondins qu’il avait bâtie avec son frère Lauréat dès leur arrivée en Abitibi qui s’est finalement écroulée, après avoir pourtant résisté à tant d’intempéries. Que faire, de toute façon, d’une vieille maison inutile dont le plancher effondré était devenu source de danger et d’inquiétude pour les parents et leur marmaille?

toile

De pépère, il ne reste plus que quelques photos et des bouts de films super 8 dont les couleurs finiront par passer, laissant les personnages disparaître tout doucement. J’ai peine à me souvenir de sa voix que j’imagine rauque, de ses yeux pétillants et rieurs ou de ses mains que je sentais calleuses quand il me taquinait avec des chatouillis dans le cou. Petit grand-père tout abîmé par tant de labeur, qui n’a pas su résister aux intempéries, la cicatrice de ton départ précipité est plus profonde dans mon coeur qu’un petit accroc au doigt.

Je ne t’oublie pas, même si ma vie s’est déroulée sans toi, sans le toit bienveillant que tu déployais au-dessus de mes peines d’enfant.

Épilogue

Publié: mars 3, 2015 dans Autobiographie
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Depuis 1995, il y a eu des tas de naissances dans ma famille et aussi des êtres aimés qui nous ont quittés. Il me reste encore beaucoup de mots à coudre ensemble pour habiller leur vie si riche et étoffer leurs aventures, pour faire parler les vieilles photographies. Quand je serai allée aussi loin que je pouvais dans le montage de ce patchwork familial, peut-être alors comprendrai-je quel fil je dois suivre pour dénouer le fin mot de cette histoire : la mienne, la nôtre, la petite histoire de gens ordinaires au courage extraordinaire.

François et Béatrice - mariage 1934Mariage de mes grands-parents François Gaulin et Béatrice Théberge

Chaque vie est unique et vaut la peine d’être racontée. Il y a tant de combats à mener juste pour trouver notre place ici-bas, juste pour passer à travers quantités d’épreuves parsemées le long de notre route, maladies, échecs, pertes, peurs à surmonter… Mais au bout du compte et du conte, rien n’est plus beau que ces rencontres que l’on fait, ces unions que l’on tisse et tout cet amour dont nous avons des ressources infinies à partager.

Ils se marièrent, vécurent heureux et… Hé bien non, nous n’avons pas eu d’enfants, c’est la vie. Mais dans un conte de fée, c’est l’aventure qui importe. Sinon qui oserait traverser océan houleux, forêts vierges, rapides danseurs…

mariage4Mariage de François Abraham et Francine Gaulin, 7 août 1999

Il m’aura fallu faire tout cet exercice pour comprendre que ce qui importe vraiment n’est pas de savoir qui nous sommes, mais qui voulons-nous être? Tout compte fait, il n’est pas primordial d’établir quel est notre véritable plat national, et tant mieux si nous incorporons les saveurs du monde entier à notre cuisine. Notre peuple est riche de tous ses habitants et s’assaisonne de ce qu’ils peuvent nous apporter. Mais il faut avoir confiance en notre recette de base pour donner le goût à tous d’en conserver les ingrédients principaux. De ne pas dénaturer le meilleur de ce que nous sommes pour en faire une bouillie indigeste plus propre à nous empoisonner l’existence qu’à nous nourrir.

C’est plutôt désolant quand le chef lui-même se désintéresse de sa cuisine au profit du tout cuit, de la malbouffe et de la sempiternelle économie de bouts de chandelles. Qui sait alors ce qui peut mijoter dans les chaudrons abandonnés aux apprentis. J’ose à peine imaginer ce qui est en train de moisir dans le frigo. Tant d’ingrédients gaspillés, de possibilités qui ne se concrétiseront pas faute d’audace.

Nous ne menons pas les bons combats. Il est temps pour nous de dépasser cette quête identitaire propre à l’adolescence pour aboutir aux réalisations et accomplissements de l’âge adulte. Se contenter de copier et imiter les recettes des autres en quémandant l’approbation est plutôt juvénile, alors que nous avons toutes les ressources et la créativité pour déployer nos ailes en toute confiance. C’est un mouvement à initier de l’intérieur. Pourquoi ne pas chercher à inventer nous-mêmes des solutions aux problèmes contemporains sociaux et environnementaux, plutôt que d’attendre qu’elles viennent de l’extérieur, qu’elles aient déjà été approuvées par le reste du monde. Si nous avons réussi notre acclimatation à la nordicité, c’est que nous possédons une force intérieure, une capacité d’adaptation, d’apprentissage, de la débrouillardise et des idées plein la caboche. Commençons donc par être fiers de nous! Soyons fiers de nos réussites, de ce que nous avons bâti de nos mains, de nos artistes, de nos entrepreneurs, de ceux qui cherchent et réfléchissent, de ceux qui font bouger les choses, de ceux qui rêvent d’un monde meilleur. Soyons fiers de nos paysages, de nos terres fertiles, de ce que l’on récolte, de nos innovations. Soyons fiers de notre parlure, de ce que nos mots racontent, car notre histoire est unique, gravée ici sur des troncs de bouleaux, d’épinettes ou d’érables à sucre avec toutes sortes d’instruments apportés dans nos bagages, ou avec les moyens du bord.

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