12 juin 2020. Le gouvernement du Québec a décidé de permettre aux bureaux de la SAAQ de recommencer tous les examens pratiques. Depuis que j’ai appris la nouvelle, je visite régulièrement le site Internet de la succursale de St-Jérôme pour vérifier si la prise de rendez-vous en ligne est enfin accessible. Ce matin, c’était encore impossible de s’inscrire, mais cet après-midi, ça y est! J’ai bien l’impression que je suis la première en lice pour réserver mon créneau horaire, alors toutes les dates sont disponibles. J’opte pour le 23 juin. Je veux me donner la chance de pratiquer encore un peu et de reprendre du poil de la bête physiquement. Et débute l’angoisse de l’attente et de l’anticipation. Je suis inquiète, car je ne suis pas au top de ma forme. La zone où ils m’ont dardé avec leurs rayons en radiothérapie a été brûlée à je ne sais quel degré et m’empêche parfois de dormir tellement c’est douloureux. Tous les effets secondaires combinés font en sorte que je me sente souvent très fatiguée.

Depuis le déconfinement, je n’ai pas roulé autant que je l’aurais souhaité afin de préparer l’examen de moto, mais au fond, comme j’ignore le trajet qu’on fera et tout ce qui va se présenter à moi sur la route cette journée-là, à quoi bon stresser à l’avance. « C’est moi qui dis cela? Incroyable! » L’important n’est-il pas de bien faire les choses une fois sur place? Et puis la première sortie avec le Club BMW qui a eu lieu le 7 juin fut un bon exercice. La route a été un peu technique et j’ai adoré. C’était surtout chouette de pique-niquer avec la gang aux Chutes-Monte-à-Peine-et-des-Dalles à Sainte-Béatrix. Un très joli parc juste assez bien aménagé mais pas trop, pour qu’on ait l’impression de faire corps avec la beauté du paysage naturel. Au retour, j’étais fourbue, mais sur un petit nuage, comme beaucoup d’entre nous. Quelle belle réussite pour les organisateurs. La participation a été exceptionnelle pour notre petit groupe de motocyclistes. On avait tous hâte de rouler et surtout de rencontrer du monde. Même si c’était à quelques mètres de distance.

J’avoue que j’en ai marre du confinement, marre de ne voir que des infirmières et des médecins, marre des agents de sécurité à la porte de l’hôpital qui te posent toujours les mêmes questions : « Avez-vous des symptômes de la Covid-19? Êtes-vous en attente des résultats d’un test de Covid? Avez-vous un rendez-vous? » Non, non et oui! Heureusement, mes traitements sont terminés depuis le premier juin et je n’ai plus qu’à guérir.

 

22 juin 2020. C’est demain! L’examen sur route! « Déjà? Au secours! » Et nous vivons une des plus chaudes soirées depuis le début de la canicule que nous traversons actuellement. Une canicule record par sa durée et sa précocité. L’été vient à peine de commencer! En juillet, on peut s’attendre à tout, mais de vivre cela à la mi-juin ne laisse rien présager de bon pour le reste de la saison estivale. La nature manque d’eau, les fermiers peinent à irriguer leurs plantations. Déjà qu’avec la Covid-19, plusieurs travailleurs agricoles étrangers sont bloqués hors de nos frontières. Les temps sont difficiles pour tout le monde, à vrai dire.

Dire que nous n’avons même pas la clim à la maison! Je me suis levée deux fois pour aller me passer un peu d’eau fraîche sur les bras, le visage et les jambes. Je suis étonnée de réussir à trouver le sommeil malgré tout, moi la pro de l’angoisse, dans une chambre où la température s’élève à 28°C. Toute cette chaleur est épuisante et elle a raison de moi.

 

23 juin 2020. Lorsque mes yeux s’ouvrent à sept heures du matin, soit une heure avant ce que j’avais planifié avec mon réveille-matin, je sais qu’il est inutile de chercher à replonger dans les bras de Morphée. Tout de suite, ma tête et mon corps se mettent en mode examen : celui qui fait réfléchir à cent mille à l’heure, qui fait battre le cœur un peu plus vite aidé par une bonne dose d’adrénaline. Je reste pourtant étendue dans mon lit encore un peu, à repenser encore une fois à tout ce qu’il ne faut surtout pas oublier pour réussir l’épreuve, par exemple : ne pas dépasser les limites de vitesse (ça va de soi, vous me direz), toujours vérifier les angles morts à chaque virage et deux fois plutôt qu’une si c’est un changement de voie. Nos balades avec François ne m’ont pas nécessairement préparée à la conduite en ville et surtout, je me fie beaucoup trop sur lui pour toutes les vérifications. C’est pour cela qu’il était primordial que j’aille rouler toute seule pour me pratiquer. Ce que j’ai fait hier.

Somme toute, je me sens assez bien ce matin. J’ai dormi suffisamment. Oups. J’ai fait un peu de bruit en me levant ce qui réveille François. Il me propose d’aller marcher un peu, car il risque de faire trop chaud aujourd’hui pour que ça nous tente d’y aller plus tard. « Bonne idée! » Il faut que je me garde en forme et que je continue sur ma belle lancée de faire de l’exercice tous les jours. Même quand ça ne me tente pas. Même quand je dois me botter le derrière car je me sens épuisée. J’ai remarqué que mes capacités cardio-vasculaires se sont nettement améliorées. Good! J’arrive à parler en montant des pentes assez abruptes, ce qui aurait été impensable avant. Je suis fière de nous deux. François est très heureux de ce nouveau rythme de vie. Alors, oui, c’est une bonne idée d’aller marcher ce matin. J’ai le temps. Ça va m’aérer l’esprit. Ensuite, hop dans la douche et puis j’enfourche ma moto. « Ça va bien aller! Je sais que tu es capable! » François se fait rassurant et me regarde partir avec tout de même une pointe de nervosité. Il voudrait tellement que tout se passe réellement bien pour moi.

À moi de jouer! Je savoure le trajet jusqu’aux bureaux de la SAAQ à St-Jérôme. J’entends dans ma tête la voix de François qui me répète : « Rappelle-toi que tu fais ça parce que tu aimes la moto! Et n’oublie pas de t’amuser! » De bons conseils que je vais m’empresser de suivre dès maintenant!

Lorsque l’examinateur arrive, je suis plutôt calme. « Bonjour Francine, mon nom est Sylvain. C’est moi qui vais te faire passer ton examen moto. » Je lui fais mon plus grand sourire et l’écoute attentivement me donner ses directives. Il m’annonce qu’on va prendre l’autoroute, que je devrai faire un stationnement à 45° et me dit de suivre ses indications pour le trajet, qui seront données suffisamment à l’avance pour effectuer les manœuvres. C’est tout!

Il s’approche ensuite de ma moto pour vérifier les clignotants, les lumières, le klaxon et les freins. Pour cela, il me demande de monter en selle et de serrer les freins un après l’autre en tirant assez fort sur le guidon avec les deux mains pour bien montrer que la moto n’avance pas. Tout est en ordre. Il me reste maintenant à enfiler le dossard orange et jaune où est fixé le système de communication – un petit écouteur à insérer dans l’oreille – avec lequel je recevrai les directives de l’examinateur. Les dossards ont l’air vraiment neufs. Peut-être qu’ici, ils n’ont pas passé beaucoup d’examens encore cette année. De toute façon, je trouve ça rassurant, avec la pandémie de Covid-19 qui sévit, d’avoir l’impression d’être la première à l’étrenner. Et voilà! Je suis prête à partir.

Je ne suis pas vraiment nerveuse. Mes mains ne tremblent pas. Je dirais plutôt que je suis anxieuse, tellement je suis désireuse de bien faire. La concentration est primordiale quand on passe un examen routier, alors pas de place pour l’angoisse. Et comme toujours, dès que je suis en selle, je me sens mieux. Toutefois, il m’arrive un premier pépin en m’engageant sur le boulevard. Je ne sais pas ce qui s’est passé, je suis fortement en déséquilibre. Peut-être que je n’ai pas donné assez de gaz. Heureusement, j’arrive à me rattraper. Ouf!

Avec les indications routières qui me sont données, je comprends qu’on s’en va directement vers l’épreuve de l’autoroute. Au départ, quand l’examinateur annonce qu’il y aura une entrée d’autoroute dans le parcours, on dirait que c’est une grosse affaire, alors que bien honnêtement, ça ne me stresse vraiment pas. Et puis ça tombe bien, j’ai emprunté exactement la même entrée pour l’autoroute 15 nord depuis la route 158 hier, pour me pratiquer. J’ai remarqué les virages prononcés et de toute façon, les courbes, j’aime ça. Il y a un changement de limite de vitesse de 50 à 70km/h sur le boulevard qui mène à cette entrée et je fais bien attention d’attendre d’être à la hauteur du panneau indicateur pour accélérer. Un article que j’ai lu pour me préparer à l’examen me fut très utile pour éviter de faire des tas d’erreurs stupides qui coûtent des points comme d’accélérer avant le panneau en me disant que rendu à son niveau, j’aurai atteint la vitesse permise. L’article s’intitule « Les dix commandements du test de moto sur route de la SAAQ » que j’ai trouvé par hasard sur le site web de Chicks & Machines. Il a été écrit par une prof de conduite ce qui lui donne de la crédibilité. Parce qu’entre vous et moi, c’est absolument le genre de chose que j’aurais eu tendance à faire, si je n’avais pas suivi ces « commandements ».

Après la sortie d’autoroute, à l’intersection suivante, il m’est arrivé un méga « focaillage » avec le sélecteur de vitesse qui s’est retrouvé sur le « neutre », que j’ai mis en « Un » par erreur et que j’ai dû remettre en « Deux » car le feu de circulation était repassé au vert avant que j’arrive au croisement, en un temps qui m’a paru une éternité. Mais comme cela n’a pas affecté ma vitesse ou ma trajectoire, je n’ai pas été pénalisée. Je pense que l’examinateur assis à droite dans la voiture ne voyait pas bien toutes ces manœuvres. Je ne vous raconte pas les sueurs froides. De plus, un conducteur de voiture qui s’était placé dans une voie où il était censé tourner à gauche s’est retrouvé à continuer tout droit en me tassant sur le côté droit de la voie. Dès qu’il me fut possible de le faire, j’ai effectué un changement de voie pour me remettre à gauche sur la route, car à ma connaissance, il n’y a pas deux voies ici. J’ai quand même eu peur d’avoir foiré mon examen à ce moment-là. Mais j’ai continué à me concentrer sur ce que j’avais à faire. Pour le reste, tout s’est plutôt bien passé. Les autres défis furent un petit démarrage en légère pente, mais j’ai connu tellement pire lors de mes balades que ça n’était rien; puis à un endroit où je devais aller tout droit, un marquage au sol presque complètement effacé indiquait que le côté gauche de la voie au coin de la rue était réservé au virage à gauche. Heureusement j’ai vu cela à temps pour me placer au bon endroit. Il y a aussi eu un virage à gauche sur un boulevard où la vue était obstruée à droite. Je savais qu’il fallait marquer d’abord l’arrêt vis-à-vis le panneau et faire les premières vérifications, puis m’avancer un peu pour mieux voir, refaire un arrêt et recommencer les vérifications avant de m’engager sur la voie dès qu’elle serait libre. Il s’agissait en plus d’une rue à 4 voies, donc le défi était quand même intéressant. Ensuite, comme j’arrivais au stationnement de la SAAQ, il ne fallait surtout pas baisser la garde et continuer à mettre les clignotants notamment dans de très courtes distances avec de courts délais et de vérifier les angles morts, jusqu’à l’arrêt total de la moto! Et voilà!

Quand l’examinateur m’a annoncé que c’était dans la poche, j’ai pleuré de joie en le remerciant mille fois. Il m’a dit que j’avais une bonne technique, que je n’avais manqué que deux angles morts à gauche, mais vu que j’avais fait tous les autres, il ne considérait pas qu’il devait m’avertir de quoi que ce soit. Pour ces omissions, la circulation était importante et ceux qui passaient sur la rue devant moi n’avaient pas de stop à faire. J’étais plutôt concentrée à guetter une ouverture pour passer. Voilà mon excuse, mais je sais qu’elle n’est pas suffisante pour oublier les pratiques sécuritaires. Après le printemps de merde que je venais de vivre, cette réussite valait de l’or pour moi. Il m’a donné une note de 96%! Je ne m’attendais pas à cela! Imaginez! Moi qui suis partie de rien l’an dernier et qui à pareille date faisait ma toute première et très hésitante balade solo sur ma petite Honda CB500F. Oui, j’en ai fait du chemin!

 

Ici se termine donc le Journal d’une apprentie-motarde, puisque depuis aujourd’hui, je peux supprimer le mot « apprentie » de mon titre. Je ne sais pas ce que l’avenir me réserve, mais tant que je le pourrai, je vais rouler. Et j’espère bien avoir l’occasion de parcourir les routes du monde entier. Car ce permis que j’ai obtenu aujourd’hui m’octroie la possibilité de le faire. J’ai encore des choses à apprendre, bien entendu, mais j’ai quand même roulé sur toutes sortes de chemins dont quelques-uns étaient plutôt difficiles. Je ne reculerai devant aucun défi. Je me battrai contre tous les virus et toutes les maladies afin de réaliser mes rêves.

Ce qui nous empêche d’avancer, quand tout va bien, est trop souvent dans notre tête. On se crée nos propres obstacles, nos montagnes infranchissables. Mais en pédalant bien fort, en pédalant debout s’il le faut, on arrive à monter jusqu’en haut. Car il n’y a rien qui se fait sans effort.

 

 

 

18 mai 2020. Je suis une apprentie-motarde. Et hier j’ai réappris quel était le bonheur de rouler, d’arpenter le paysage, de sentir le vent, de respirer les odeurs printanières. L’histoire habituelle, quoi. Sauf que le scénariste y est allé fort sur les épreuves à traverser par son héroïne. Ce n’était pas assez de lui imposer de devoir survivre au cancer, il a fallu qu’il envoie aussi une pandémie de Covid-19 sur la planète entière. Un vrai film américain!

Jamais des signes de connivence entre motards croisés sur la route n’ont été aussi lourds de sens. Il y avait plus que de la complicité ou de la confrérie. Les deux doigts écartés, on s’envoyait des V de la victoire, avec gravité, avec compréhension, avec reconnaissance d’être là, de vivre cela aujourd’hui et maintenant.

Aujourd’hui et maintenant. Je ne peux qu’avoir cela pour devise. Au fond, nous devrions tous avoir la même, puisque nous ignorons la fin de l’histoire. Nous découvrons les chapitres, les lieux et les aventures au fur et à mesure. Je pensais que mes épreuves de motardes ne seraient tapissées que de crevaisons, de pannes d’essence ou de moteur, de dérapage dans des chemins de traverse, de devoir endurer la fatigue de longues routes monotones, qui ne sont, au fond, jamais si dépourvues d’intérêt qu’on le croit, de crampes aux mains ou ailleurs, de fesses qui doivent se mouler aux selles de bécanes qui finissent toujours par être trop dures, du froid qui engourdit, de la chaleur qui nous liquéfie sous nos manteaux, des routes en travaux, des culs-de-sac, etc. Ç’a aurait été trop simple.

Nous n’avons pas parcouru de routes extraordinaires hier. Mais c’était extraordinaire pour moi d’être là. François s’est résolu à dé-remiser les motos avant juin, juste pour me permettre de vivre cela. Parce que je ne sais pas encore si je serai assez en forme pour rouler en juin, quand j’aurai terminé les traitements de radiothérapie. C’est difficile pour le corps. Tous les jours de la semaine, je vais bravement affronter les rayons du sabre de Dark Vador. Je suis la seule des deux qui en ressort blessée, brûlée, affaiblie. Mais tant que je n’aurai pas remporté ce combat, je reviendrai à la charge.

On n’est pas censé aller visiter d’autres régions que la nôtre. Nous avons au moins suivi cette consigne. Nous ne nous sommes arrêtés nulle part, même pas pour faire le plein. Nous avons roulé de façon méditative, cherchant à faire le moins de bruit possible, comme lorsqu’on entre dans une cathédrale et qu’on ne veut pas déranger les gens, ici à genoux dans leur jardin à planter des fleurs et des légumes. Ne pas les narguer avec nos revendications de liberté.

J’étais si heureuse qu’au retour, je n’ai pu empêcher un grand sourire d’illuminer mon visage. J’ai retrouvé mes repères et mes sensations. J’ai taquiné mon embrayage et actionné la poignée d’accélérateur comme si c’était hier. Je savais qu’une fois partie, toutes mes craintes de ne pas être à la hauteur se seraient envolées. Mais j’avais quand même besoin d’une preuve pour me rassurer. Et voilà! L’histoire peut continuer.

3 mai 2020. Cela fait un mois et demi que nous vivons tous en confinement un peu partout sur la planète à cause de ce maudit virus, la covid-19, qui n’a pas fini de nous en faire voir de toutes les couleurs. Cela fait un peu plus longtemps pour moi, car depuis que j’ai été opérée, je ne suis sortie pratiquement que pour me rendre à l’hôpital afin de subir une batterie de tests. Bonne nouvelle, ils n’ont rien trouvé qui pourrait laisser croire que le cancer s’est propagé dans un autre de mes organes pour l’instant. Donc, j’ai décidé de ne pas subir la chimiothérapie de prévention recommandée. Subir est le bon mot, car ce traitement très difficile à encaisser par le corps humain le laisse sans défense, le système immunitaire complètement à plat.

Advienne que pourra. Être une motarde, c’est déjà prendre certains risques!

Le concessionnaire a décidé de nous laisser venir récupérer nos motos. Alors François s’est empressé de prendre rendez-vous. Même si on ne peut pas dire que la météo soit encore très intéressante pour partir en balade. Récemment, il neigeait encore et même la floraison de mes crocus a été retardée de plus d’une semaine par rapport aux années précédentes.

Pas question de prendre les transports en commun pour aller là-bas, en raison de la pandémie. Ce qui implique donc qu’on ira les chercher en deux temps.

On va d’abord récupérer celle de François le 24 avril, par un beau vendredi après-midi ensoleillé, mais quand même pas excessivement chaud. Quelle excitation pour lui! « Respire »! Il faut qu’il prépare minutieusement ses vêtements de protection. Surtout, il ne faut rien oublier. Il y a si longtemps qu’il n’a pas accompli tous ces gestes. Sous-vêtements chauds sont enfilés; bottes, gants, casque, gants chauds, pantalons et blouson de moto sont alignés dans le salon. Oh, il prend aussi son dossard jaune pour être plus visible pour les automobilistes. Ils ont perdu l’habitude de nous côtoyer sur les routes.

Je décide de prendre le volant pour la première fois depuis février. Ça fait tout drôle. Ça fait du bien en fait. Sentir la pédale d’accélérateur réagir à la pression de mon pied. Contrôler enfin quelque chose dans ma vie. Nous apercevons quelques motards sur la route, ce qui plonge François dans une sorte d’expectative enthousiaste. Car il sait qu’il fera bientôt partie des chanceux qui auront roulé aujourd’hui.

En arrivant au magasin, on croise un gars souriant qui part sur une R1200GS avec ses valises de métal carrées, si caractéristiques. François n’a pas le temps d’envier sa moto double usage, toute son attention tournée vers la joie de retrouver sa belle bécane. Mais où est-elle? On ne l’aperçoit pas dans le parc de stationnement. Frank de chez Groupe Gabriel la cherche. Ha, la coquine, elle était abritée sous une tente. Il l’amène tel un cheval docile et François monte en selle. Celui-ci retrouve vite ses repères. Même après un hiver d’abstinence. C’est un peu comme le vélo. On n’a pas besoin de réapprendre à rouler en équilibre à chaque printemps.

C’est un départ. François sur sa monture qui piaffe de galoper sur la route. Moi qui l’envie. Retrouver un peu de liberté après tant de jours enfermés. C’est bon! Je le suis avec la voiture, en respectant une distance de sécurité, tout en cherchant à empêcher quiconque de se glisser entre nous. Je ne veux pas qu’un automobiliste le talonne de trop près. Je joue les balayeurs pour l’aider à changer de voie sur l’autoroute. J’aime ça.

Je suis heureuse pour lui. Je me demande quand viendra mon tour, ou s’il viendra un jour… Dans mes moments pessimistes, je doute.

Bon. Ma moto maintenant. Je ne veux pas qu’elle revienne à la maison sans avoir passé par la révision des 20,000 kilomètres. Même si on ne sait même pas si on aura une vraie saison de balades. Et puis pas de raison pour que je sois la seule à me faire examiner sous toutes mes coutures.

Cet entretien mécanique n’était pas planifié avec le concessionnaire, mais Frank a réussi à tout organiser avec les garagistes. On va la récupérer jeudi le 30 avril. Dernière journée pour pouvoir remiser nos motos en profitant d’un rabais de la SAAQ si on ne les prend pas avant juin ou plus tard. Dans la tête de François, c’est déjà clair que c’est ce qu’il va faire. De toute façon, qui sait quand aura lieu le déconfinement. Mais ça implique que je ne pourrai même pas l’essayer. Car aujourd’hui il fait froid et les nuages de pluie sont menaçants. C’est François qui chevauchera ma moto jusqu’à notre maison. Il ne faut pas que je tombe malade avant le début de mes traitements, car ils seraient retardés, ce qui pourrait avoir de graves conséquences pour moi.

Alors voilà. Je ne peux que la regarder, stationnée maintenant dans notre cour, mais au moins, elle est là. La bête est de retour.

9 avril 2020. C’est difficile pour tous les motocyclistes de ne pas pouvoir rouler en ce moment. On attendait impatiemment la fin de l’hiver pour sortir nos bécanes. Je m’imaginais m’entraîner activement avant de passer mon examen de permis moto. Je comptais faire au moins 2000 kilomètres avant le 20 mai, soit 11 mois exactement après l’obtention de mon permis d’apprentie. C’était la période probatoire nécessaire avant de pouvoir passer l’examen.

Ma moto est toujours bloquée chez le concessionnaire et il neige. Probablement la dernière journée vraiment fraîche (2°C présentement) avant le retour du soleil. Et de l’espoir.

La réalité, c’est que pendant qu’une partie de la population surveille le moindre signe de fièvre ou de toux, j’attends pour passer mon dernier examen médical avant le début des traitements : chimio ou radiothérapie. Un scanner révèlera le moindre signe de cancer qui aurait pu se propager incognito dans mon corps, tout comme le Covid-19 s’est disséminé à travers le monde. Mais le fait de ne pas le repérer ne signifie pas qu’il n’est pas là. Il est peut-être juste trop petit. Voilà pourquoi mon oncologue me recommande de faire tout de même de la chimiothérapie. Mais je suis inquiète que le personnel soignant ne soit pas en mesure de me garantir qu’ils pourront me prodiguer les 4 mois de traitements sans discontinuer. Je me retrouverais là, avec mon crâne dégarni, à attendre. Combien de temps?

Courage. J’imagine que les règles de confinement dues à la pandémie de Covid-19 vont finir par s’assouplir et que le système de santé sera en mesure de faire face à toute éventualité. Comme de soigner les motards qui se cassent le cou. Le retour à la pratique de la moto après tant de mois d’abstinence peut soulever un certain enthousiasme et certains imprudents prennent un peu le tout à la légère. C’est que les routes d’ici regorgent présentement de nids de poule et de sable et autres gravillons qui ont été épandus durant l’hiver afin de les rendre moins glissantes. Autant de pièges pour les motards. Patience. Ordinairement, ils termineront de les nettoyer en mai. Et peut-être qu’à ce moment-là, ça ira mieux. Mais pour l’instant, on nous prie d’éviter de prendre nos bécanes. Complètement. Pour ne pas surcharger le système de santé. Aussi parce qu’on ne doit pas risquer de propager le Covid-19 dans une autre région.

Je me demande comment ça va se passer la première fois que je vais remonter sur ma GS. Je fais de la visualisation. Je m’imagine faire les gestes qui me paraissaient si normaux après 10 000 kilomètres d’expérience. D’abord mettre la clef dans le contact, passer la vitesse au Neutre, puis appuyer sur le bouton pour démarrer et m’extasier devant le joli son qu’elle fera. Serrer le levier d’embrayage avec ma main gauche, appuyer sur le frein et diriger mon regard devant moi, avant de passer la première vitesse avec mon pied gauche et de relâcher doucement le levier d’embrayage en donnant un peu de gaz.

Avancer. Reprendre la route. Me dire que le pire est enfin derrière moi. Que le meilleur est à venir. Car je suis en vie. C’est toujours beau quand on fait de la visualisation. Ou du moins, on a intérêt à ce que ça le soit.

Changements au programme à venir. J’avais mentionné l’automne dernier que je le ferais, que j’irais consulter un médecin pour voir où j’en suis. Hé bien mauvaises nouvelles. On m’a trouvé un cancer du sein. Alors je ne sais pas ce que l’avenir me réserve, ni même si je remonterai sur ma moto cette année, mais croyez-moi que je ferai tout pour triompher de cette terrible maladie. Ce n’est pas vrai que je n’aurai connu qu’une seule saison de moto dans ma vie! J’ai peut-être trop défié la mort et elle me lance un avertissement.

 

Fin février 2020. Donc, pas de Salon de la moto pour moi cette année. D’abord, parce que je me suis faite opérer le 19 février pour mon cancer, soit deux semaines avant l’événement, mais surtout parce que six jours après, j’ai attrapé une grippe. Pas question d’aller contaminer les autres. De plus, je risquerais d’y attraper d’autres microbes.

Disons que j’ai d’autres chats à fouetter. Soudain, les priorités se modifient. Survivre. Guérir.

 

16 mars 2020. Le monde entier est sur « pause », avec la crise du Covid-19, un virus de grippe foudroyant et très contagieux. Il y a un important taux de mortalité associé avec, mais plusieurs s’en tirent, heureusement. Ce n’est pas le moment idéal pour avoir besoin du système de santé. Surtout que je sais maintenant que mon cancer est de grade 3, ce qui signifie qu’il a peut-être migré ailleurs. J’aurai droit à la chimiothérapie, qui va mettre mon système à terre, ma batterie à plat.

Pour l’instant, tout ce que je peux faire, c’est continuer à faire tourner le moteur dans ma poitrine en faisant de la marche rapide sur tapis roulant, 30 minutes chaque jour. Et puis je lui donne le meilleur carburant : plein de vitamines, à travers une bonne alimentation. Super!

 

Ma moto aussi aura besoin d’une bonne mise au point avant le début de la saison. J’espère qu’ils en prennent bien soin, là-bas, chez Moto Internationale (Groupe Gabriel). Je ne sais même pas si je pourrai aller la chercher moi-même. Je ne ferme pas de portes, mais je sens que ça ne serait pas très prudent, dans mon état actuel. Ce ne sera pas avant dans un mois de toute façon, alors on verra. Il faudra d’abord que la neige fonde. En ce moment, il y a encore des bancs de neige de chaque côté de notre entrée et de la glace là où je la gare habituellement.

J’aimerais qu’elle soit déjà ici, pour me rassurer, pour monter dessus et retrouver quelques sensations. Pour l’espoir. Car penser à ma première balade, c’est imaginer une petite victoire sur ma maladie. Quand je serai rendue là, ce sera jour de fête. Mais j’ai beaucoup de chemin encore à parcourir. Je sais que ce sera difficile et rempli de moments de découragement. Je suis novice dans ce genre d’aventure que je n’ai pas choisi. J’aurais aimé qu’un simple contrebraquage puisse être suffisant pour me détourner de cet obstacle majeur et menaçant.

 

25 mars 2019. La situation évolue de jour en jour, en ce qui concerne la crise du covid-19. Les magasins non essentiels ferment leurs portes. Ma moto est coincée chez Moto Internationale.

On est encouragé à ne pas quitter son domicile, sauf pour le travail et les achats essentiels, mais j’aurai plusieurs sorties à faire pour aller en chimiothérapie et en radiothérapie. J’aurais pu faire ces déplacements à moto. Profiter de ces quelques moments où j’aurais pu m’aérer l’esprit m’aurait fait du bien.

Mes seules sorties sont pour aller à l’hôpital. C’est François qui va faire les courses. Je suis comme un lion en cage.

Heureusement, on habite à la campagne. On a un grand terrain, des arbres, et l’été on a un potager, une piscine. Si la crise s’éternise, cela nous permettra de respirer un peu. Il ne manque qu’un garage ici pour que tout soit parfait. Devinez ce que j’y mettrais.

Garder le sourire dans l’adversité.

Kawasaki Versys 650LT 2019

23 Février 2019. Enfin, c’est samedi. Il y a longtemps que j’attendais cette journée. Aujourd’hui, François et moi, on se rend au Salon de la moto de Montréal. Je suis impatiente d’enfourcher pour la première fois une bécane toute seule, de la redresser sur ses deux roues et sentir son poids. Je suis curieuse de tester les positions de conduite, de voir quelle moto me plaira le plus.

Les yeux de François brillent. Il est heureux comme un enfant dans un magasin de jouets. C’est la même petite lueur qui scintille dans le regard des personnes que nous croisons. Alors que nous nous frayons un chemin dans la foule bigarrée, je m’amuse à observer ces gens qui semblent venir de tous horizons, de toutes classes sociales, de tous métiers et professions. Il n’y a pas de motard-type. Cette passion peut s’emparer de n’importe qui. C’est beau à voir. Il y a ceux qui magasinent et ceux qui se promènent comme dans un grand jardin, pour admirer les primeurs en rêvant. Les vieux de la vieille ne sont pas pressés. Ils prennent le temps de vous accorder un petit sourire. Ils savourent cette journée, comme ils profitent probablement de chaque balade sur leur deux-roues. Peut-être se disent-ils : « Ha, que ça fait du bien de croiser autant de motos! Maudit que l’hiver est long! »

Au stand verdoyant de Kawasaki, je monte sur ma première moto de la journée. J’ai tergiversé un peu avant, intimidée, mais François m’a poussée gentiment. « Vas-y, on est là pour ça! » En la redressant, je constate que c’est plus lourd que je pensais. Pas étonnant, car ma seule référence en fait de deux-roues, c’est un vélo. Je ne m’attarde pas très longtemps sur la petite Ninja. La position de conduite sportive, qui m’oblige à me pencher sur la bête comme un jockey sur son cheval, me semble contreproductive pour de longues balades. Je monte sur sa voisine un peu trop semblable et ne suis pas plus convaincue, mais l’exercice est utile pour comprendre la différence entre les motos. J’aime pourtant comment ces petites Kawasaki sont profilées, car on sent qu’une fois les jambes bien calées contre leur réservoir à essence, elles en épousent les contours parfaitement, permettant une bonne maîtrise de l’engin, de jouer avec lui. J’ai un coup de coeur pour la Versys 650LT, bien que je me retrouve un peu sur la pointe des pieds quand la moto est redressée. La position de conduite semble très confortable avec toutes les commandes à ma main, la forme du guidon et du réservoir à essence, alors qu’on ressent le souci de l’ergonomie de cette marque de motos. De plus, elle possède un jeu de valises de série, ce qui est parfait pour mes futures ambitions de faire des voyages avec François. C’est une routière qui prétend être à l’aise avec les chemins de gravelle! Bon. Ça reste à voir. Pour l’utilisation que je compte en faire elle aurait davantage intérêt à s’adapter aux routes bourrées de nids de poule. Son prix de base est beaucoup plus abordable que la BMW F750GS ou la 850GS, auxquelles je n’ose même pas rêver. Ce serait génial de piloter une BM pour vraiment faire partie de la gang de mon chum, mais cela me semble tellement inaccessible qu’il serait inutile de laisser libre cours à ces pensées. Au stand BMW, je les essaie quand même, juste pour voir. Ah… Même la selle de la 750 est juste à la bonne hauteur pour moi… C’est fait exprès pour me titiller!

Nous continuons notre excursion dans le grand monde de la moto, à la recherche du stand Honda. « François, il est là-bas! » Je m’empresse de monter sur la CB500F, sans me laisser prier cette fois. Quelle déception! Il ne semble pas y avoir d’affinités entre nous, moi qui avais déjà, en théorie, élue cette moto comme ma première monture. Même si plusieurs tentent m’en dissuader, ne la jugeant pas suffisamment puissante avec ses petits 500cc. Hé, Ho, je ne serai qu’une débutante! François a entamé sa vie de motard avec bien moins puissant que cela. Je trouve la position ordinaire, pas tout à fait confortable car un peu penchée, comme si elle n’arrivait pas à se décider entre la moto sportive et la moto de ville. Alors je m’empresse de l’oublier aussitôt.

Mon défi n’est pas encore entièrement relevé pour aujourd’hui. Il faut que j’essaie toutes les motos sur la liste que j’ai préparée en consultant le Guide de la moto : celles qui conviennent aux novices. Nous risquons de manquer de temps, car nous avons prévu aller retrouver quelques amis de notre Club de moto vers cinq heures dans un resto pas loin. D’ailleurs, c’est si grand ici que nous n’avons croisé aucune de nos connaissances pour l’instant.

Je ne pensais jamais que j’y prendrais autant plaisir. Nous aurions dû arriver plus tôt. François se laisse tenter par des bouchons d’oreille faits sur mesure, que certains amis lui ont recommandés. Il paraît que c’est merveilleux pour couper le son de grondements du moteur et le bruit du vent qui peuvent être épuisants à la longue, accentuant la fatigue de conduite.

On passe un peu trop vite au stand du magasin Alary, pas le choix. Juste le temps d’embarquer quelques instants sur la Yamaha MT07. Elle me plaît bien, de même que la Ducati Scrambler sur laquelle je suis montée plus tôt, mais pour l’usage que nous comptons faire de nos motos, à la découverte de tous les chemins de l’Amérique (soyons fous), mon cœur revient toujours à la Kawa. Mais qui sait pour l’instant laquelle sera véritablement ma première moto. L’avenir me réserve bien des surprises. Et puis comment choisir un engin quand on ne sait rien encore de la réaction de ces motos quand on relâche l’embrayage et qu’on accélère ou qu’on roule au ralenti, quand on exécute des contrebraquages ou des virages en utilisant le contrepoids. Tous ces concepts qui deviendront concrets le 1er mai prochain, date de mon premier cours de moto. Encore deux longs mois à attendre…

 

Entretemps…

Oui. Maudit que l’hiver est long! La neige forme deux hauts murs le long de notre entrée de cour. J’ai l’impression qu’on ne s’en sortira jamais.

Le soleil tarde à faire fondre tout cela. Jamais vu un printemps aussi froid. Quand est-ce que François va pouvoir aller chercher sa moto qu’il a entreposée pour l’hiver?

9 janvier 2020. L’hiver s’est installé sans grande conviction avec ses quelques journées de neige entrecoupées de météo favorable à sa fonte. Je suis loin de m’en plaindre pour l’instant et trouve même que l’exercice de la pelleter est agréable et utile pour garder un peu la forme. C’est important.

La moto est toujours bien présente dans ma tête, malgré ces mois d’attente. Il y a des tas de documentaires sur Internet qui me permettent d’en voir à travers toutes sortes d’aventure. Alors que l’an dernier à pareille date, je cherchais des vidéos d’apprentissage de la technique de base de la conduite moto, à présent, avec 10 000 km d’expérience au compteur, je pense plutôt à nos prochaines balades à François et moi. Et aussi à l’examen d’obtention de mon permis que je devrai passer ce printemps afin de nous ouvrir toutes les possibilités d’itinéraire. Je ressens toute la pression de le réussir du premier coup. Pas de temps à perdre. Ni d’argent, en fait. L’an dernier nous a coûté une fortune en motos, assurances et plaques, vêtements protecteurs et accessoires. C’est aussi ça la réalité de la moto. Ce n’est pas un loisir très économique. Et le problème c’est qu’une fois que tu as exploré tous les chemins de ta région, tu veux aller de plus en plus loin. Pour cela, il faut partir plusieurs jours, dormir dans des hôtels ou camper, bouffer dans des restos ou s’attraper des sandwichs à l’épicerie. Encore des frais.

Je rêve d’une communauté internationale de motards qui ouvrent leur porte aux bikers de passage, leur proposent un toit pour une nuit. Pour le partage, pour la camaraderie, pour aider. Alors donnons l’exemple : nous avons proposé à un motocycliste danois de l’héberger à son arrivée au début de mai prochain. Nous avons repéré son message relatant son projet dans la page facebook du Club Moto BMW Montréal. Il prévoit traverser le Canada à moto. Je trouve cela fabuleux. J’ai très hâte de le rencontrer. Nous allons l’aider à récupérer sa moto au hangar de l’aéroport, puis nous lui offrirons couvert, gîte et oreille amie.

J’espère pour lui que la météo sera plus favorable que l’an dernier. Je me souviens du grésil lors de mon tout premier cours de moto le 1er mai 2019, avec 3°C de température et des averses glaciales. On ne sait jamais à quoi s’attendre avec la météo québécoise. Aujourd’hui on se les gèle et dans deux jours, on nous annonce 8°C avec des averses de pluie qui se transformeront durant la nuit en verglas avec une température de -10°C. Super! La neige en hiver, ça va, mais le verglas, c’est l’enfer. Les routes se transforment en patinoires, les trottoirs en passeport pour les urgences avec des membres cassés. Toujours avoir sous la main du sel pour déglacer son escalier.

Alors rouler à moto l’hiver ici, n’y pensez même pas! Sous l’anodine couche de neige de ma rue se cache une redoutable couche de glace qui ne disparaîtra qu’au printemps. Je compte les mois d’ici là. Longue attente. Les journées sont interminables, alors que durant la saison moto, elles filaient à une vitesse folle.

Prochaine étape, le Salon de la moto de Montréal, fin février. Alors que l’an dernier, j’enfourchais timidement les motos idéales pour les débutants, cette année, je compte élargir mon champ d’investigation. Oh, pas question de me départir de ma BMW F700GS, loin de moi cette idée. Mais ce sera juste bon de remonter en selle, même pour de faux. Je suis curieuse de grimper sur une Harley ou une Indian, de réessayer les petites Kawasaki sportives en toute connaissance de cause. C’est un rendez-vous, les motards!

4 novembre 2019. Il faut absolument y aller aujourd’hui. C’est la dernière journée où ce sera possible de le faire. Ils annoncent presque 8°C à Montréal. Ensuite, dans quelques jours, la neige nous tombera dessus pour de vrai. De la neige qui reste. Il faut se rendre avec nos motos sur la rue St-Jacques à Montréal, à l’autre bout de la ville, pour les confier à Moto Internationale.

Je regrette que nous n’ayons pas de garage. On pourrait alors régulièrement aller voir nos motos, aller les bichonner un peu. Au lieu de cela, nous serons tenus éloignés d’elles durant tout l’hiver. C’est cruel. J’aurais dû prendre une photo de ma Guardian Bell avant de laisser ma moto sur place. C’est con, je sais. Ce n’est qu’un petit détail, une petite bricole sans importance! Elle était là sous la moto quand je l’ai achetée cet été, mais je n’ai pas pris le temps de l’observer comme il le faut. Trop occupée à enfourcher ma bécane, à empoigner les guidons, à regarder loin devant moi, au bout de chemin, là où je veux m’enfuir.

Ce n’est pas juste ma moto que je mets en hivernage, mais un peu de mon cœur aussi. Je suis passée par des tas de grandes émotions cette année, depuis mon premier cours de conduite moto, depuis la petite Buell Blast rouge, puis la blanche, puis ma Honda CB500F et finalement ma BMW F700GS. Beaucoup de chiffres et de lettres pour énormément de plaisir et de découvertes. Beaucoup d’émerveillement alors que je réalisais que c’était bien moi qui pilotais ces engins assez puissants pour que je puisse tenir tête aux automobilistes sur les autoroutes. De la puissance sur deux roues à l’état pur. Quelle sensation lorsqu’on tourne la poignée des gaz pour s’insérer sur une voie rapide. Il n’y a rien pour égaler cela, surtout pas notre voiture qui par la suite me donnait l’impression de se traîner comme une vieille chose pleine de toiles d’araignée.

À cinquante-quatre ans, on peut encore apprendre et se découvrir de nouvelles passions. On peut encore flirter avec le danger comme les jeunesses. C’est chouette non? Alors que plein de courbatures au réveil le matin me rappellent ma mortalité, ma fin prochaine (pas trop tôt j’espère), je me joue de tout cela en enfourchant ma moto comme si de lendemains, il n’y en avait pas. Ici et maintenant, elle et moi, vroum, parties!

Il faut y aller. J’enfile encore plus de couches de vêtements chauds que d’habitude. Il fait à peine 3°C à 11h30 du matin et nous devrons emprunter pratiquement que des autoroutes pour aller là-bas. Cette fois c’est vrai. C’est la dernière fois que je conduis ma moto cette année. Alors j’entends profiter de ce moment dans les meilleures conditions possibles.

Sur mon écran de bord, l’indicateur de température extérieure clignote comme un avertissement. « Es-tu vraiment certaine que tu veux prendre la route par ce froid de canard? ». « Non, tu parles, je préfèrerais habiter à Panama. Mais j’ai pas le choix. Je ne vais pas te laisser grelotter dehors tout l’hiver! Alors inutile de me faire des grands signes, il n’y a pas de retours en arrière envisageables. »

Je n’ai pas vraiment froid, finalement. Je n’ai même pas besoin d’actionner les poignées chauffantes. Je talonne mon chum comme son ombre, mes phares « sur les hautes », mon moral sur les basses. Ça y est, on arrive, après quelques errements dans les échangeurs routiers trop compliqués au cœur des travaux de Montréal. Je la laisse toute seule sur le stationnement et pars sans un regard en arrière. Ce serait trop difficile. Je pourrais courir la rejoindre et dire au préposé que j’ai changé d’avis finalement. J’ai quand même laissé un peu de mon cœur avec elle. Ma moto. Bordel, je suis complètement accro! Ça se soigne? Si oui, je refuse les traitements. Pas d’acharnement thérapeutique. Je veux mourir comme ça, au bout de cette passion.

Le 21 octobre 2019. Le mois de novembre approche avec la certitude d’une fin imminente de la saison moto. Déjà, quand on nous annonce 15°C, on peut considérer que c’est une température exceptionnelle et propice pour une belle balade. Il faut profiter de chaque instant. Nos prochaines sorties se compteront désormais sur les doigts de nos deux mains. Peut-être même d’une seule…

Je crois qu’Yvan est encore plus déprimé que moi à l’idée de remiser sa moto. Bientôt il ne pourra plus s’évader sur sa bécane. Parce que régulièrement il sort à pas feutrés de sa maison perdue au fond des bois, recule sa BMW R1200RT toute neuve à l’extérieur de son garage de rêve pour aller prendre l’air; pour aérer sa tête autant que ses poumons. Pour Yvan, il n’y a pas deux matins pareils. Ce n’est jamais exactement la même lumière qui filtre à travers les arbres, jamais le même vent qui vient charrier jamais les mêmes odeurs à travers les trous d’aération de son casque. Il est reconnaissant juste de faire partie de tout cela, en se fondant dans le paysage aux guidons de sa moto. Alors quand nous avons proposé à cet autre passionné de nous accompagner dans notre balade d’aujourd’hui, c’est certain qu’il était partant. Mieux que cela, il a proposé de nous servir de guide. Il nous a déjà parlé du lac Simon. Il paraît que c’est un beau site.

En cette fin d’octobre, le vent et la pluie qui se sont fait discrets depuis quelques jours n’ont pas encore achevé de décrocher toutes les feuilles des arbres. Plus nous roulons vers l’Outaouais, plus nous sommes encerclés de couleurs. La route se tortille comme un serpent et nous enfilons les courbes, découvrant le paysage à chaque détour avec excitation. Puis notre guide nous fait bifurquer vers une route non pavée qui s’enfonce profondément dans la forêt, un raccourci où ne s’aventurent réellement que ceux qui habitent les rares maisons qui se dressent ici et là, sur ces terres boisées. Nous ralentissons notre allure, surtout dans les courbes, afin de ne pas déraper. Pendant qu’Yvan est secrètement en train de se dire à chaque tournant « pourvu que je ne tombe pas », moi je m’imagine que le programme était tout planifié ainsi et j’apprécie la maniabilité de ma GS, même si je suis un peu insécure quand elle dérape légèrement. Yvan savait qu’on aurait probablement de tels chemins sur notre parcours, mais il n’avait pas mesuré l’ampleur de l’épreuve. Lorsque nous débouchons enfin sur une route asphaltée, il se met à accélérer comme un chien auquel on vient de retirer sa laisse, heureux de retrouver la liberté de rouler à sa guise. On fait escale à Namur dans un restaurant au poétique nom de Moulin du temps. Cette petite municipalité fut baptisée ainsi par les Belges qui l’ont colonisée en premier, attirés par les grandes terres à bois offertes par le gouvernement canadien dans les années 1870. L’entrée du bistrot se fait par une réplique de moulin à vent de deux étages de hauteur, couverte de bardeaux de cèdres. Le bois a pris autant d’importance dans la décoration du restaurant que dans l’économie de la région. La place est devenue un incontournable pour les gens du coin et les voyageurs qui font quelques détours juste pour venir déguster leurs pizzas cuites dans un four à bois. Nous apprenons que c’est aussi un lieu de pèlerinage pour Yvan et sa femme Francine, qu’il tenait à nous faire découvrir. J’aime rouler, mais j’apprécie aussi ces pauses où nous pouvons échanger un peu, partager nos expériences, ce que nous venons de vivre autant que ce qui nous anime. Avec Yvan, on n’a pas besoin de se creuser la tête pour trouver un sujet de conversation. Il a toujours quelque chose à raconter et il sait aussi vous écouter.

Nous repartons contents de notre repas sans savoir encore que nous allons bientôt vivre le moment le plus palpitant de notre automne à moto. Notre guide nous conduit maintenant sur la route 315 en direction de Chénéville. Puis nous bifurquons sur la 321 vers Duhamel avec l’intention de faire le tour du fameux lac Simon. Dès que nous atteignons le Chemin du Tour du Lac, on a l’impression d’arriver au paradis des motards. Tous nos sens sont sollicités par de grandes sensations. D’abord les yeux, car les paysages sont spectaculaires. Les arbres sont encore parés de couleurs multicolores, mais comme plusieurs feuilles sont tombées, notre regard peut pénétrer dans la forêt tout autour et apercevoir le lac majestueux qui se déploie à notre gauche. De bonnes odeurs de forêt en automne accompagnent le tableau. On affronte une route en véritables montagnes russes qui nous laisse peu de répit avec ces successions de courbes aveugles, de montées et de descentes, mais qui vaut le tour de manège. Je suis complètement émerveillée et j’en fais part à François grâce au système de communication. « C’est tellement beau! Je capote!… C’est tellement beau! » Je n’ai jamais rien vécu de tel. Yvan disparaît souvent, momentanément derrière une butte. J’accélère dans les rares lignes droites pour garder la cadence. Mais il n’y a pas de records de vitesse à battre. Ce n’est pas le but. Lorsque nous quittons cette petite route sinueuse pour un chemin plus large et ordinaire, j’ai le goût de m’arrêter pour comprendre ce que je viens de vivre. C’était trop grand, trop beau, trop intense. Le retour à la banalité est presque brutal. Rien de ce que nous verrons ensuite, si beau soit-il, ne sera aussi époustouflant. Nous allons longer la rivière des Outaouais depuis Montebello en direction de Lachute où nous ferons une autre escale sur une terrasse, pour profiter des derniers rayons du soleil. Il ne fait pas assez chaud pour retirer nos blousons, mais c’est quand même extraordinaire d’être attablés là dehors en ce 21 octobre.

Avant de remettre nos casques et de rembarquer sur nos montures, nous prenons le temps de remercier encore chaleureusement notre guide pour nous avoir fait découvrir des chemins aussi spectaculaires et vivre de telles aventures. Nous quittons notre ami Yvan à la hauteur de la route 329. Quelques belles courbes l’attendent encore et il ne sera pas rentré avant la noirceur qui tombe vers dix-huit heures en ce moment, mais j’ai l’impression qu’il ne regrette pas sa sortie d’aujourd’hui avec nous. Quelle belle journée!

Pour ma part, j’ai l’impression d’avoir repoussé un peu mes limites d’apprentie-motarde, notamment dans cette route tortueuse autour du lac. J’ai appris plus tard qu’un motocycliste s’est tué là-bas cet été en perdant la maîtrise de son engin. Je me dis que tous ces kilomètres que j’ai parcourus cette saison ne me donne pas plus d’assurance, mais plus d’expérience. Les diverses situations que j’ai affrontées ont amélioré mes capacités à manier ma moto quand je les rencontre à nouveau sur ma route. Avec la moto, il ne faut jamais se sentir au-dessus de ses affaires. Prudence… Toujours…

Le 12 octobre 2019. Aujourd’hui, je suis dans d’excellentes dispositions, prête à relever tous les défis. Je veux me montrer à la hauteur pour rouler avec mes amis. Je suis prête à toutes les concessions, à devoir démarrer en côte, m’insérer rapidement dans le trafic, à les talonner pour ne pas qu’ils aient à s’inquiéter de ma capacité à les suivre. Je me sens merveilleusement bien.  Ma grande virée des couleurs peut continuer!

Quand ils arrivent au motel, j’ai déjà rangé mes affaires dans mes sacoches de moto, enlevé le cadenas antivol et enfilé mes pantalons et mes bottes. Il ne me reste plus qu’à mettre mon blouson, mon casque et mes gants. Je sens que la journée sera géniale.

On démarre tranquillement, pas facile de se lever tôt, mais il faut ce qu’il faut. Je me suis levée en même temps que mon chum, autour de sept heures du matin, et je n’ai pas osé me rendormir de peur de passer tout droit. « Au revoir François, passe une belle journée et soit prudent! » La veille, on avait repéré un petit resto à déjeuner juste à côté du motel : Aux d’œufs copines. Décidément, ces types de restaurant matinaux auront fait tous les jeux de mots possibles avec le mot œuf. J’ai pris mon temps, mais le service rapide et l’absence d’interlocuteur avec qui parler ont fait qu’environ une demi-heure plus tard, j’avais terminé mon repas. Je retourne au motel, me prépare et puis m’étend sur le lit pour me reposer en attendant l’arrivée de mes amis. Il ne faut pas que je dorme. Si au moins la chambre disposait d’un radio-réveil.

Quand ils arrivent, on est tous les trois au même point, les yeux un peu petits, mais le cœur grand. Plein de désir de passer du bon temps. En sortant de la ville, on longe la rivière Richelieu sur plusieurs kilomètres, direction Venise-en Québec, sur le bord du majestueux lac Champlain dans la Baie Missisquoi. Excellent endroit pour faire une petite pause. Je réussis à prendre deux ou trois photos, les seules de la journée que je ferai, bien qu’on s’apprête à traverser des routes encore plus jolies qu’hier. Je ne pensais même pas que c’était possible, tellement notre virée de la veille m’avait semblé extraordinaire. On prend le temps de s’offrir une curiosité locale : un bubble tea. Il s’agit d’un smoothie glacé au thé noir et aux fruits, dans lequel on ajoute des petites boules fruitées qui nous éclatent dans la bouche. C’est délicieux et rafraichissant. Je commençais justement à avoir un peu chaud dans mon blouson. On s’installe sur des balancelles près du lac pour siroter nos breuvages. La boisson sucrée apaise un peu l’estomac de mon ami qui a déjà un petit creux. Alors on repart en direction de Frelighsburg, un village pour lequel mes amis se sont pris d’affection. Se faisant, on emprunte un chemin absolument magnifique, plein de courbes et d’arbres aux couleurs éclatantes. C’est féérique! Je n’ai pas assez d’yeux pour tout voir. Quelle chance j’ai d’avoir des guides aussi dévoués, désireux de me faire découvrir les merveilles de leur terrain de jeu de motards. Arrivés au resto, on constate que nous ne sommes pas les seuls à avoir eu l’idée d’y prendre un repas. Heureusement, il fait si bon et on se trouve tellement bien sur la terrasse, même à l’ombre, que nous décidons de dîner dehors. J’opte pour un sandwich campagnard au confit de canard. C’est absolument savoureux. On en profite pour réviser notre itinéraire. J’aimerais bien rentrer avant la noirceur qui tombe à 18h30 en ce moment et mon ami approuve cette idée. C’est plus prudent. Nous ne serons pas partis d’ici avant trois heures passées, c’est clair. Impossible de s’en tenir à l’itinéraire du départ. On convient qu’il serait préférable de retourner vers Saint-Bruno et vers l’autoroute 20 que je vais devoir emprunter pour rentrer, car il sera trop tard pour prendre le traversier à Sorel. Je suis désolée que mes amis aient à écourter leur virée des couleurs pour moi. Je leur dis de m’enligner en direction de l’autoroute, que je vais me débrouiller ensuite. Mais ils insistent pour me reconduire le plus près possible d’un pont vers Montréal. Je suis touchée par leur générosité.

Je fais le plein pour être certaine de ne pas tomber en panne au milieu de nulle part. Embrassades et mille remerciements, puis je pars bravement en direction de l’autoroute. Il y a du trafic, mais l’entrée de la 20 se fait bien. Il faut être hyper attentif, car les conducteurs montréalais ne sont pas des plus courtois avec les motocyclistes. J’emprunte le pont tunnel Louis-Hippolyte-Lafontaine dans la voie du centre. Ça bouchonne un peu et je dois constamment changer de vitesse, rétrogradant parfois jusqu’en un. Mais heureusement, ça roule quand même. Je n’ai pas à mettre le pied à terre. Je n’ai qu’à suivre les indications vers l’autoroute 25, ce qui n’implique aucun changement de voie pour moi, mais pas pour les automobilistes dans la voie de gauche qui désirent sortir plus loin. À un moment donné, l’un d’eux se glisse dans l’espace de sécurité que je gardais entre moi et le véhicule qui me précède, me forçant à freiner, ce que je ne peux faire brusquement, car ce serait dangereux de me faire rentrer dedans. Me voilà à rouler momentanément trop près de lui et heureusement, il décide de changer d’idée et de s’insérer un peu plus loin. Ouf. Rester zen et attentive…

Un peu plus loin sur l’autoroute 25, quand le trafic devient un peu plus fluide, j’accélère enfin, pour suivre le mouvement. La pluie se met à tomber doucement, mais les nuages qui s’amoncèlent ne laisse rien présager de bon. On dit souvent que c’est au début des averses que l’asphalte est le plus glissant. Je roule en ligne droite, ça devrait aller. Arrivée à la sortie de la route 158, la pluie se met à tomber drue. Heureusement, je suis habillée en conséquence, sauf pour ce qui est de mes gants. Je décide d’actionner le bouton des poignées chauffantes. HAAA… Quelle belle invention! Je sens peu à peu une bonne chaleur sous mes doigts. Ça tombe bien, car je n’ai nullement le goût de m’arrêter pour changer de gants. Rentrer au plus vite et prendre une bonne douche chaude. Je suis heureuse d’avoir enfilé le dossard jaune fluo que je traîne dans mes valises depuis quelques temps. Ainsi, on peut me voir de loin. Heureusement que la noirceur n’est pas totalement installée, car je roule avec les feux de route. Je ne souhaite pas aveugler les automobilistes, mais j’ai besoin d’être certaine qu’on me repère de loin à travers l’averse.

Disons que pour une initiation aux autoroutes montréalaises, je suis gâtée! Mais c’est en affrontant des situations difficiles qu’on apprend. Alors je suis heureuse de vivre ça et fière de moi. Je me sens de moins en moins une apprentie-motarde, après plus de huit mille kilomètres d’expérience. Je n’ai juste pas encore le vrai permis moto…