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Visages Andalous

Publié: novembre 27, 2012 dans Récit de voyage
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El taxista

Nous avons survolé de vastes rectangles de terre aride, rouge comme du sang de taureau séché. Nous avons rasé la cime des oliviers échevelés et dégoulinants. Séville sous la pluie, c’est incongru. 

Une rangée de taxis s’étire devant la porte de l’aéroport. Juan nous fait signe de monter.

Pendant qu’il cherche a battre le record de vitesse sur route mouillée, François et moi enfonçons nos ongles dans notre désir de vivre. À gauche, le parapet de ciment; partout, les voitures qui ne roulent pas assez vite pour Juan. On se croirait dans un mauvais Besson… sans le cachet de cascadeur.

El taxista fait un grand détour. Il nous prend pour des valises avec une étiquette « touristes » placée bien en évidence. Juan boira ce soir une cerveza à la santé de tous ces guiris qui lui permettent de survivre à l’augmentation du coût de la vie. Dur, dur le passage à l’euro. ¡Salud!

 Aguila

Aguila a cuisiné tout l’après-midi. Une chambre proprette au plafond haut et aux murs de stucco couleur glaçage de gâteau de noces nous attend. Pour tromper l’ennui, Aguila héberge des pensionnaires. L’Ennui sait qu’il ne peut pas lui reprocher son infidélité. L’ennui c’est qu’Aguila déteste vivre seule.

Aguila crapote une cigarette debout près du lavabo de la cuisine. On fume beaucoup à Séville. Le tabac est trop facile à trouver : partout des petits estancos avec pignon sur rue et des distributrices placées bien en évidence dans les bars. Heureusement, on fait aussi beaucoup de sport pour contrebalancer l’effet de la nicotine.

La voilà maintenant qui papillonne de la cuisine à la salle à manger, transportant les victuailles d’un festin. Nous nous délectons d’une gaspacho au goût unique, recette familiale de maman Benítez, puis d’une paella délicieusement safranée. Touchant accueil à l’andalouse.

François tente toutes les associations de mots espagnols qu’il connaît afin d’alimenter la conversation. Parler est le loisir sévillan numéro un. Presque tout le monde a son cellulaire à la ceinture, prêt à dégainer en se disant : « Si tu me cherches, tu vas me trouver! » ¡Hola!

Lola

François et moi sommes à Séville un peu pour prendre des cours d’espagnol, beaucoup pour apprendre le pays. Première matinée de cours, nous sommes répartis dans des classes différentes. Je me retrouve dans celle de Lola et François dans celle de Miguel, un Andalou comme on les imagine, avec un carnet de contactées bien rempli. Nous sommes ici des fractions d’une véritable mosaïque internationale. C’est l’auberge espagnole. Je retrouve espoir en l’humanité.

Grande, mince et brune, Lola est fière du sang qui coule dans ses veines. Mais le flamenco et toutes les sevillanas dansantes, très peu pour elle. Personne ici ne veut passer pour un guiri. Jamais Lola avouerait se délecter de sangria, de paella et de gaspacho : des trucs à touristes. Alors, les Sévillans leur ont inventé d’autres noms en modifiant légèrement les recettes, histoire de ne pas tout perdre.

Comme Aguila, Lola n’a pas trouvé l’âme frère. Ces coquets et ces galants ne seraient-ils que des machos en puissance? Je m’attendris pourtant à la vue des messieurs s’effaçant pour laisser passer les dames. Mais ce n’est qu’un recul nécessaire pour mieux foncer cornes baissées. ¡Olé!

 El camarero

Petit bistrot dans le quartier del Arenal, nous nous asseyons au bar pour commander quelques tapas. Lola avoue qu’elle n’a jamais mangé debout, appuyée sur une jambe comme un échassier. Un autre mythe que les guides touristiques se plaisent à perpétuer.

Les tapas sont des plats qui se partagent. Et toutes les raisons sont bonnes pour improviser une réunion amicale : le Real Madrid a perdu en finale contre le Betis de Séville, le dernier Almodovar vient de sortir, une copine s’est enfin trouvé un emploi,… et comme les anniversaires de naissance ne reviennent pas assez souvent, on célèbre aussi le jour de ton Saint.

Les verres de cerveza sont minuscules comparés aux bocks de bière nord-américain. L’idée n’est pas de s’ennivrer jusqu’à rouler sous la table. Un petit effet euphorique suffit et permet de rester éveillé toute la nuit. Important!

Notre serveur n’a pas le sourire facile. ¡Camarero, la cuenta, por favor! Nous sommes surpris de devoir constamment demander l’addition pour qu’on nous l’apporte. Jamais on ne nous fait sentir qu’on doive libérer la place pour d’autres clients. À Séville, le temps c’est de la qualité de vie qui ne se monnaye pas. ¡Muchas gracias!

La bailadora de flamenco

Au café cantante de la rue Sol, j’ai découvert l’essence du flamenco. C’était une salle obscure, dans une ruelle obscure, par un de ces soirs obscurs où je me serais passée de vivre dans un corps féminin. Où sont les toilettes?… ¿Los servicios, por favor?…

Accords de guitare, mes entrailles se déchirent. Ayayayayaye! Est-ce le chanteur ou moi qui ai poussé ce cri plaintif? Mon ventre se contracte au rythme des palmas. Uno, dos, tres, quatro, et virevolte la jupe légère de la danseuse. Je me tords de douleur sur mon banc, un demi-ton au-dessus, un demi-ton en dessous. Le guitariste pousse quelques ¡Olé! d’encouragement.

L’intensité monte, talons qui martèlent le sol, pourquoi tant de souffrance? Les yeux brûlants de la danseuse plongent dans les miens. « Tous les hommes sont à mes pieds. Mais ils peuvent toujours courir, mon coeur n’appartient à personne. » Ce soir, le sang va couler.

Les lumières s’allument soudain. Ai-je rêvé? ¡Que calor!

 La cocinera

Cours de cuisine offerts par notre école de langue. Un pays comme l’Espagne, ça se visite aussi par le palais. Au menu, empanadas de atún. Il s’agit d’une pâte brisée garnie d’un mélange de thon, de poivron rouge et d’oignon, recouvert d’une tasse de crème dans laquelle on a incorporé un œuf battu. Le tout est simplement assaisonné de sel et de poivre. On fait ensuite cuire l’empanada au four environ quarante minutes à température maximum. Chouette saveur pour ventre affamé.

La cuisinière, une sympathique fausse blonde bien en chair, se prend d’amitié pour notre groupe et décide de nous proposer une deuxième recette : una sopa de ajo. C’est une soupe à base d’ail, de pain, d’eau et de sel. Sa texture un peu épaisse rebute une jeune Américaine fragile d’estomac. Pour ma part, je suis agréablement surprise du résultat.

Cours suivant, l’assistance a plus que doublé. Le bruit a couru qu’on va préparer de la sangria. Notre cuisinière nous propose effectivement une recette éclair qui a perdu en chemin un peu de son authenticité. Elle déverse dans un grand récipient un litre de vin rouge, un litre d’orangeade, un verre de cognac, un demi-litre de limonade et saupoudre le tout de cinq cuillères à table de sucre. Elle n’ajoutera pas de pêches, de pommes ou d’oranges faute de temps pour la macération. Dans la vraie recette, il faut d’abord réchauffer sans le faire bouillir le vin dans une casserole avec deux ou trois bâtons de cannelle, des zestes de citron et du sucre, le temps que toutes les saveurs s’amalgament. Ensuite, on laisse refroidir le vin, puis on ajoute les fruits et le cognac (ou le rhum). En dernier lieu, soit une heure avant de servir, on incorpore de la limonade pétillante et des glaçons. Siroter avec une paille et apprendre la salsa de Cuba. Fous rires assurés.

Une fois la sangria consommée, les langues se délient. Hablamos perfectamente espanol ahora. C’est le temps des adieux. La cuisinière promet de me faire parvenir ses recettes par courriel. Je ne sais pas si je dois la croire. J’attends toujours… ¡Que aproveche!

 La dependienta del Corte Inglés

Quartier Santa Cruz, les vitrines nous font de l’œil. C’est la Plaza St-Hubert des robes à volants pour ferias de flamenco. T-shirts souvenir, achats obligés, il y a tant de belles choses que je souhaiterais avoir de plus grandes valises et surtout un très gros budget.

Paradis du magasinage, le Corte Inglés de Séville s’apparente à un gigantesque La Baie réparti dans quatre bâtiments. Meubles, accessoires, vêtements, disques, literie : on y trouve de tout, dans tous les coloris (même si la revue de décoration espagnole Casa Viva prône surtout le ton sur ton dans les teintes de… blanc). Il doit bien y avoir dix couleurs différentes de fers à repasser d’une même marque et autant pour les aspirateurs.

À l’étage de la literie, nous sommes éblouis par les jolis tissus aux nuances chaudes et pimpantes. Pendant que nous faisons mille fois le tour du magasin, une vendeuse se met à nous coller aux baskets. Impossible de s’en dépêtrer, comme un ruban gommé qui ne veut pas se résigner à quitter nos doigts. J’ai le goût de lui laisser toute sa marchandise à surveiller.

En Andalousie, le vol est monnaie courante, encore plus qu’ailleurs au pays. Toutes les maisons ont des barreaux aux fenêtres et de lourdes portes de bois pratiquement impossible à défoncer pour décourager les cambrioleurs. Alors, ceux-ci se tournent vers les magasins et les touristes distraits, exposant négligemment appareils photos, cellulaires et sacs à dos. Pas de couteau, pas de pistolet : deux complices à moto, et hop, plus de cellulaire. C’est ainsi qu’un collègue de ma classe s’est fait dérober le sien.

« François, regarde les draps! Et ces serviettes de bain! » Prudence, si on ne veut pas vider notre compte bancaire pour se retrouver effectivement dans de beaux draps! Chlique-chlic, la tarjeta de crédito. Allez, on les a bien mérités. ¡De nada!

El dueño del cafe Gotinga

Déjà notre dernière fin de semaine en Andalousie. Nous décidons de nous offrir un petit voyage éclair dans la région, destination Cadix, côte Atlantique.

Lever au petit matin pour prendre l’autobus de neuf heures. Derrière un voile de nuages, le soleil pudique se pare d’une délicate robe jaune orangée, mais refuse obstinément de parader devant nous. La journée s’annonce maussade.

Cadix brave la mer du haut de sa presqu’île fouettée par tous les vents. En cette journée froide et pluvieuse, notre premier souci est de trouver un petit café où on pourra se réchauffer et essayer les fameux churros, sorte de beignets peu sucrés de forme allongée. Pour donner leur plein rendement, les churros doivent être trempés dans une bonne tasse de chocolate, un chocolat chaud épais et velouté.

Après notre collation, nous allons nous fondre dans la foule grouillante du marché, slalomant entre les gamins indisciplinés et les indispensables sacs à provisions sur roulettes. Les étals de poisson à eux seuls valent le déplacement. Jamais je n’ai vu telle variété, telle abondance. Je pressens dès cet instant de quoi sera constitué notre repas du midi.

Nous aboutissons plus tard dans un petit resto au nom pas très hispanique, mais dont la carte nous inspire. Le propriétaire du café Gotinga, un Allemand très racé, vient s’asseoir quelques instants sur ma banquette pour s’enquérir de nos origines. C’est si évident qu’on n’a pas l’air du coin? L’échange se déroule en castillan. Je crois comprendre qu’il a eu le coup de foudre pour sa professeure de langue espagnole, qu’il l’a épousée et est venu ouvrir un restaurant à Cadix. Comme nous, il s’est enamouré de ce pays au point de ne plus vouloir le quitter. L’Andalousie est une sirène. François est complètement sous le charme. Je devrai le tirer par la raison pour le ramener dans l’étroit chemin. Toute réalité n’est pas bonne à vivre. Cruelle tâche, car moi-même j’ai tellement envie de succomber définitivement. ¡Te quiero!

 Sevilla

Nous arpentons une dernière fois les rues sinueuses de la vieille ville qui me font perdre le nord. Leur forme courbe a fait dire à Don Ramón, un vieux professeur poète, que Séville est une femme. Si belle soit-elle, parée de ses colliers de céramique à motifs entrecroisés, Séville ne serait rien sans ses habitants qui lui donnent son caractère unique. On m’avait dit que les Espagnols étaient difficiles d’approche. Je crois qu’il faut oser fouiller un peu plus loin que les apparences. Sous des dehors un peu bourru, caractère typiquement sud européen, se cachent des êtres aimant la vie, les gens et la fête. Parlez-leur et vous verrez leur visage s’illuminer. Il suffit qu’on aime leur pays, qu’on le respecte, qu’on s’adapte à ses coutumes. Il suffit qu’on ne leur demande pas d’être ou d’agir autrement que selon leur nature profonde.

¡Hasta luego Andalucía!