Archives de mai, 2013

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Dans mon appartement à Montréal
autour de 1988

Je suis d’un naturel tenace et quand j’entreprends un projet, j’ai besoin d’aller jusqu’au bout, quoi qu’il en coûte. Alors mon certificat d’études collégiales en musique obtenu, je suis allée poursuivre mes études en interprétation de la guitare avec Alvaro Pierri à l’Université du Québec à Montréal. En fait, j’ai choisi cette université uniquement en fonction de ce professeur de guitare, qui est une véritable sommité. Car si le cégep de Drummondville pouvait se targuer d’être tout neuf et tout beau, le département de musique de l’UQAM était alors une vraie honte. Des locaux vétustes parqués rue Berry, en face du terminus d’autobus, dans un vieux bâtiment commercial[1] qui changeait régulièrement de locataires. Nous n’avions même pas un auditorium à nous pour donner des concerts. Alors nous devions partager celui du pavillon principal qui servait aussi aux étudiants en théâtre, en danse et aux conférenciers de tout acabit. Bref, les salles de classe éclairées aux néons hébergeaient le plus souvent nos petits récitals sans prétention. Mais l’ambiance y était aussi sympathique qu’au cégep et j’ai eu le plaisir de voir quelques uns de mes camarades débarquer là-bas. Pas tous, car certains en concentration musique populaire avaient terminé leur cursus scolaire, d’autres ont choisi de se lancer tout de suite sur le marché du travail dans différents métiers pas toujours en rapport avec leurs études, ou de poursuivre leur apprentissage dans une autre université. Gérald Bissonnette, qu’on surnommait amicalement Gibiz, était un des rares copains percussionnistes de la bande qui s’est retrouvé avec moi à l’UQAM. C’était probablement aussi un des plus sérieux et des plus déterminé à devenir percussionniste d’orchestre symphonique. Nous l’avons toujours considéré comme l’intellectuel du groupe. C’était peut-être dû à ses grosses lunettes qui lui donnaient des airs de nerdz et à son calme légendaire doublé de l’impression qu’il donnait de toujours être en contrôle de la situation… ou en train de l’analyser.
C’est drôle, mais autant le local de percussions au cégep était immanquable, puisque c’était une des premières salles de cours que l’on rencontrait en entrant dans le pavillon, autant je ne saurais dire où était situé celui de l’université. Je me souviens par contre de l’antre d’Alvaro Pierri où il donnait ses cours, ou plutôt de l’atmosphère d’intense concentration qui s’en dégageait. Je me souviens d’avoir attendu mon tour dans le couloir avec appréhension, comme si j’allais passer un examen à chaque fois. Et bien entendu, je perdais mes moyens devant lui, à chaque fois. Chose certaine, cela me poussait à me démener et à redoubler d’ardeur dans ma pratique, d’autant plus que la difficulté des morceaux à apprendre allait en grandissant.
On aurait dit que tous les éléments se liguaient contre mon désir de performer, d’être à la hauteur de cet instrument pas si simple qu’il n’y paraît à maîtriser. D’abord, il y avait mes ongles. Je n’ai pas encore abordé le problème des ongles chez les guitaristes classiques. Alors voilà, les ongles de chaque doigt de la main droite (sauf l’auriculaire dont on ne se sert pas) représentent autant de petits médiators, ou de picks, si vous aimez mieux, naturels, disponibles, indispensables pour pouvoir attaquer les cordes avec conviction. Sans eux, on n’obtiendrait qu’un son mou et indéfini. Le problème, c’est que mes ongles à moi étaient une véritable catastrophe. Fragiles car excessivement minces, alors qu’ils étaient constamment sollicités, et prêts à se déchirer juste à les regarder. À mon stade, on ne pouvait pas dire prêts à se casser, car cela impliquerait qu’ils auraient constitué une matière suffisamment dure au départ. J’ai dû user d’artifices pour arriver à les conserver en état de servir ma cause. Je me suis mise à coller des petits bouts de faux ongles dessous. Oui, vous avez bien lu : dessous! Ainsi, c’était l’ongle artificiel qui s’usait sur les cordes. Mais cette technique changeait complètement mon jeu et créait une distance non naturelle entre l’ongle et la corde dont il fallait que je tienne maintenant compte. Avec du recul, je me demande si je n’aurais pas dû me faire coller des faux ongles par une professionnelle, tout simplement. Je m’imaginais que l’ongle ainsi affublé ne pouvait pas respirer et que ça pouvait empirer sa situation. J’avais besoin d’une solution à long terme.
Pendant ce temps, ma main gauche flanchait devant l’adversité. C’est comme si je n’arrivais pas à développer la force nécessaire, ou la position adéquate pour affronter fermement les morceaux difficiles. J’ai les doigts qui s’amincissent dans les extrémités, ce qui fait que je dois être encore plus précise si je veux bien les positionner au milieu des cordes afin de ne pas rater une note.
J’aurais pu apprendre des tas d’instruments et il a fallu que je choisisse celui pour lequel je n’avais pas le physique adéquat! Quel malheur! Mais peu importe. Je persévérais avec entêtement dans cette voie semée d’embûches. Et puis, il y avait les autres cours qui me donnaient de l’élan, notamment ceux de composition et d’arrangement qui m’enchantaient. Vous vous dites, pourquoi ne pas avoir bifurqué dans cette voie? Oui pourquoi?…

En dehors de l’université, je menais une vie parallèle, travaillant toujours entre mes cours chez Giorgio, un restaurant italien établi tout près de l’université, ce qui était plutôt pratique. J’avais pris la décision de ne plus demander de prêts et bourses, parce qu’on me donnait des miettes en prêts uniquement (il faudra bien les rembourser un jour) et aussi de libérer mes parents d’avoir à m’aider financièrement. Ma nouvelle autonomie me rendait fière de moi. Mais pour cela, je devais travailler un peu plus, donc prendre moins de cours par session, ce qui impliquait que mes études allaient durer plus longtemps que prévu.
Le restaurant se trouvait à la porte d’entrée du « village gai » où la concentration d’homosexuels était la plus grande à Montréal. Allez savoir pourquoi ils ont adopté ce coin à l’embouchure du pont Jacques-Cartier, à l’époque plutôt glauque. Néanmoins, le plus naturellement du monde, les serveurs masculins, tous de l’autre bord, sont devenus des amis, de même que toute la joyeuse équipe de cuisine aux origines ethniques bigarrées et que le personnel de plancher. Cette incartade dans la vraie vie m’a beaucoup aidée à sortir de ma coquille de timidité, puisque je devais aller vers les gens pour le service aux tables. Le travail comme tel était quelconque, mais le plaisir qu’on avait à être ensemble, à partager nos aventures avec les clients, aidait à passer à travers les journées. Les patrons étaient prêts à donner des heures à qui en voulait et les horaires étaient assez souples pour que cela ne nuise pas à mes études.

J’ai perdu des copains du resto dans les griffes de cette terrible maladie qu’est le SIDA. Personne n’est préparé à cela, même ceux qui ont bravé les risques en jouant à la roulette russe. J’ai chanté « L’amour existe encore » aux funérailles de Pierre, le chum de mon ami Benoît. Je l’avais visité peu de temps avant son décès et c’est lui-même qui m’en avait fait la demande. Une petite délégation du restaurant était présente pour soutenir notre ami et les parents de Pierre, leur fils unique, dans cette terrible épreuve. J’avais la gorge nouée, mais je l’ai fait pour lui, pour l’amour qui prend des sentiers parfois bien ardus.

Oui, j’ai vécu un braquage! Pas amusant, mais cela s’est passé tellement vite que je n’ai pas eu le temps d’avoir peur. J’étais en cuisine pour aller chercher quelque chose ou pour commencer à nettoyer les espaces de travail en prévision de la fermeture du restaurant. Bref, j’étais la seule serveuse encore sur place et il restait aussi Daniel, l’assistant gérant, la caissière barmaid, plus un cuisinier. Lorsque j’ai vu le fusil pointé sur Debbie à sa caisse, je suis retournée illico presto sur mes pas, afin de sortir par la porte de service chercher des secours. Mais un deuxième malfrat dont j’ignorais l’existence a surgit et sous la menace d’un révolver nous a sommés au cuisinier et moi d’aller dans la salle à manger. On nous a ordonné de nous coucher par terre à plat ventre, comme dans les films (décidément, ces bandits n’ont pas d’imagination), et nous avons obtempéré sans discuter. Il n’y avait aucune raison de jouer les héros, la vie de personne n’était apparemment en danger. Les clients toutefois, sont demeurés assis sur leur chaise, plutôt calmement. Et je crois même qu’ils ont pris la peine de terminer leur assiette une fois les voleurs partis! Comme si tout cela n’était qu’une pièce de théâtre, un spectacle dont il ne faisait pas partie. C’est ce qui m’a le plus sciée dans cette histoire. Le lendemain, je suis retournée travailler comme si de rien n’était. Donc pas traumatisée. Je n’étais pas autant dans le feu de l’action que Debbie qui a dû sortir l’argent de la caisse sous la menace.

Et voilà que nous sommes en 2013 encore en plein débat pour le maintien d’un registre des armes à feu au Québec, alors que notre cher Premier ministre du Canada Stephen Harper a décidé de l’abolir. Non seulement de l’abolir, mais de détruire les données qu’il contient, par idéologie. Encore un autre domaine où les valeurs canadiennes anglaises ne correspondent pas aux nôtres, mais à celles des Américains. Les policiers savent quel véhicule nous appartient, mais ne pourraient pas connaître combien d’armes nous possédons lorsqu’ils font une intervention dans une maison, suite à un appel d’urgence.
Posséder une arme devrait être un privilège au même titre que posséder une voiture. On devrait avoir à rendre des comptes, suivre des cours de maniement et de sécurité obligatoires, où l’instructeur pourrait en profiter pour faire une évaluation psychologique des élèves et oui, enregistrer les armes que nous possédons en même temps qu’on demande un permis pour les utiliser à des fins récréatives. Tel est ce que je crois.
Pendant ce temps des membres du lobby des armes à feu canadien proposent de placer des gardes armés près des établissements d’enseignement pour la protection des élèves, en réaction au récent massacre qui s’est passé dans une école primaire aux États-Unis. Les protéger contre des désaxés qui possèdent une arme probablement pas enregistrée, que de toute façon ils passeront sous le nez des gardes dans un sac de sport. Et puis, il y a des gardes de sécurité dans les banques, ce qui n’empêche pas les braqueurs de sévir, à ce que je sache! Il est certain que ceux qui croient aux armes, n’ont que la solution armée à proposer. Tout cela ne pourra mener qu’à une escalade de violence, comme aux États-Unis. Car c’est drôle, tout à coup, moi aussi ça me donne envie de m’armer au cas où ces lobbyistes auraient d’autres idées débiles dans leur boîte à munitions. Comme par exemple créer un gouvernement paramilitaire. Je blague bien entendu. Quoi que…


[1] Ce bâtiment a été détruit pour faire place à la nouvelle Grande Bibliothèque de Montréal. Un projet mené à bien par Lise Bissonnette, une de mes compatriotes abitibienne!

Francine20ans
Francine, 20 ans
Photo du tableau des finissants
du Cégep de Drummondville
1985

Le cégep est une autre création de la révolution tranquille, né d’un projet de loi de Paul-Gérin Lajoie en 1967. Il s’agit d’un acronyme pour « collège d’enseignement général et professionnel ». Auparavant, l’éducation postsecondaire était subdivisée en plusieurs institutions parallèles, telles les écoles d’infirmières, les écoles normales ou les collèges classiques implantés dans les pôles à haute densité de population. Mais le niveau de scolarité des Québécois était un des plus faibles au Canada, alors il importait d’agir pour pallier à la situation. L’invention toute québécoise des cégeps démocratise l’accès aux études par ses faibles coûts et la proximité des établissements qu’on ouvre dans toutes les régions du Québec. Le nombre de programmes et orientations scolaires éclatent, permettant aux nouvelles générations d’élargir leurs compétences techniques et pour certains, d’arriver fin prêts à entamer des études supérieures à l’université.

Pour ma deuxième année de cégep, maman me presse de me trouver une colocataire, car papa commence à trouver lourd de devoir assumer le coût de mon logement. Surtout que cette année, je ne serai pas gâtée en prêt et bourse du gouvernement. Mon frère Richard a décidé de se marier juste avant de partir lui aussi étudier à l’extérieur, au Cégep de Trois-Rivières, et ma soeur Nicole vient de terminer son diplôme en Arts et Technologie des Médias à Jonquière. Pour le gouvernement, ils ne comptent plus dans l’équation des enfants aux études postsecondaires à la charge de mes parents. Comme j’ai travaillé en plus au Camp musical du Nord-Ouest Québécois en Abitibi durant l’été, le Ministère de l’éducation décide de me couper totalement les vivres. C’est comme ça qu’on récompense les efforts pour se prendre en main!

J’affiche une petite annonce dans mon cégep, fait la connaissance de Lise Paquette, une fille un peu punkette, qui travaille dans un magasin de location de vidéocassettes. On convient d’aménager ensemble à la rentrée. Elle dégote un petit 3-1/2 tout meublé. Mais il n’y a qu’une seule chambre. Elle opte pour le divan du salon, alors j’hérite du lit. Nous passons quelques mois dans cet appartement, puis nous déménageons dans un 4-1/2 avec Manon, une de ses copines. Cette fois, elles partagent une chambre et me laissent l’autre.
Je ne pensais pas qu’il existait des filles encore moins à cheval sur les tâches ménagères que moi. À côté de mes colocataires, je passe pour madame Blancheville! Mais elles sont bien sympathiques et j’ai quand même de la chance d’avoir un toit encore plus près du cégep. Ma chambre donne sur l’arrière du bloc appartement, qui est jouxté à un cimetière. Lorsque j’emménage, je suis en train de lire Salem, le second roman de Stephen King. Une histoire de vampires. Je jette un oeil inquiet sur ma fenêtre. Frissons garantis!
Les filles me font découvrir le 400, un bar de danse underground. Ça devient mon rendez-vous des week-ends pour aller me défouler. Il n’y a pas de coût d’entrée, alors j’arrive à y passer toute une soirée sans dépenser un sou, en allant me remplir des verres d’eau aux lavabos des toilettes pour me réhydrater. Je danse dans ma bulle, au milieu d’un paquet d’autres bulles de danseurs. C’est comme un rave sans autre stimulant que le rythme des groupes branchés de l’heure. J’adore!

Je reprends le fil de mes études là où je les avais laissées avec grand bonheur. J’ai hâte de savoir ce qu’Alain Hénault me proposera comme pièces de guitare à apprendre. Depuis que j’ai commencé mes cours de langue espagnole, l’an dernier, il me semble que les partitions latines m’attirent d’avantage. Je rêve de visiter l’Espagne, de découvrir ses guitaristes flamenco. J’étais justement allée voir le trio Paco de Lucia, John McLaughlin et Al di Meola à la Place des Arts à Montréal avec Jean-François la session dernière. Hallucinant! Quelle vitesse d’exécution!

Et puis un jour, en entrant dans le pavillon de musique, je tombe face à face avec un gars, beau comme un coeur. Avec son teint foncé, ses lèvres charnues, ses cheveux bouclés et ses yeux noisette, il ressemble vaguement au chanteur Prince, sans pourtant partager d’ADN africain. Jamais un mec ne m’avait fait autant d’effet au premier regard. Le coup de foudre est un phénomène incompréhensible et doit avoir une origine chimique. Une question de phéromones. Ou bien alors le parfum pour homme Polo de Ralph Lauren est un puissant aphrodisiaque!
J’apprends qu’il s’appelle Sylvain Thivierge et qu’il étudie en percussions. Rapidement, il devient très copain avec Frédéric. Comme il est dans mes cours, je fais sa connaissance. Je le considère comme l’inaccessible étoile. Mais c’est plus fort que moi, je me sens attirée comme un aimant. Je ne peux pas être son type. Il doit surement aimer les jolies blondes, grandes et minces. Pourtant, il finit par m’accorder un regard. Les miracles existent. Même les beaux gosses ont besoin d’être aimés. Je ne sais pas trop comment notre histoire a commencé. Tout cela me semble tellement irréel et lointain. Je comprends que je ne dois rien attendre de lui et prendre ce qu’il me donne. Même si parfois c’est tellement peu que je me demande si nous partageons les chapitres d’une même histoire. C’est peut-être pour cela qu’il me pardonne une infidélité avec un grand dadais sans intérêt prénommé Attila. Nous n’en discuterons jamais, car nous ne parlons pas de nous. Nous, c’est plutôt toute la gang, tous ses amis, percussionnistes surtout. Les amis déçoivent rarement. Et côté déception, Sylvain semble en avoir gros sur le coeur. Alors je le sens toujours hésitant à s’engager et c’est moi qui suis déçue. C’est pour ça que j’ai déconné avec le roi des Huns.

À la fin de la session, au printemps 1985, je quitte Drummondville pour retourner enseigner au Camp musical en Abitibi. Étrange, c’est quand je suis loin que Sylvain parvient à me révéler l’ampleur de ses sentiments. Il m’envoie des lettres profondes et en même temps pleines de son humour si caractéristique. Le voilà qui se livre enfin. C’est en les relisant aujourd’hui que je réalise à quel point il tenait vraiment à moi. Car sur le coup, je trouvais qu’elles arrivaient bien tard pour plaider sa cause.
Nous convenons tout de même d’emménager ensemble pour notre dernière année de cégep. Même si l’été nous a un peu éloignés. J’ai alors 20 ans et je vis encore d’insouciance, sans me préoccuper de mon avenir ou de ma future profession. Je me questionne plutôt sur notre rôle sur cette terre, sur la guerre et la fin du monde, pendant qu’on nous sert des reportages sur Nostradamus à la télé. Je décide, là, tout de suite, que je n’aurai jamais d’enfants. Le monde est trop débile.

À ceux qui prétendent que les artistes cégépiens ne foutent rien, je réponds que c’est archi faux. Nous sommes toujours les derniers à partir du collège, vers 22h00. Le gardien de sécurité doit nous mettre à la porte du pavillon de musique. L’apprentissage de nos instruments comporte un volet physique, musculaire. Nous devons répéter, pratiquer, sept jours sur sept, sans relâche, même durant le temps des fêtes. Les fins de semaine, toutefois, nous nous accordons de petites soirées de jam sessions ou bien, le plus souvent, nous allons prendre une bière à la brasserie Chez Pépère sur la rue Saint-Pierre avec Jean Archambault, le prof de percussion. Une seule consommation, car c’est tout ce que notre budget nous permet. Nous nous asseyons autour de lui et buvons ses paroles entre deux gorgées de liquide ambré au houblon. Il a toujours quelque chose d’intéressant à dire et je crois qu’il goûte le plaisir de ces moments autant que nous. Sinon, quel aurait été son intérêt à côtoyer ses étudiants? Mais n’allez pas croire que ces fraternisations lui faisaient perdre un iota de son autorité en classe. Il savait tirer la ligne entre la brasserie et le travail et imposer le respect.
C’est fou, mais à présent, le goût et l’odeur de la bière me ramènent immanquablement au souvenir de cette époque. De chez Pépère. Je dis toujours que la bière goûte le cégep, mais elle goûte surtout ces réunions sympathiques que j’attendais avec impatience. Je me demande si c’est pareil pour Frédéric. Que représentent pour lui toutes ces bières qu’il boit aujourd’hui?

Nos débuts de soirée étaient souvent enfumées de quelques vapeurs illicites, je vous accorde le cliché : musiciens = petit joint, mais très peu pour moi. J’ai parfois essayé, mais seulement par curiosité, surtout parce que Sylvain était l’élément initiateur. Je ne dois pas bien m’y prendre, ça ne me fait rien du tout, sauf me racler le fond de la gorge.

Il n’y a pas que sur moi que Sylvain a l’effet d’un aimant. C’est un véritable rassembleur charismatique, dont on recherche la compagnie. Et ses amis, il les chouchoute, leur donne de l’importance. Il aime les débats d’idées et son proche entourage doit avoir du bagou. Frédéric répond parfaitement à ses critères et leur amitié s’approfondit. Nous formons maintenant un trio inséparable, mais ça me va, car j’aime beaucoup Frédéric. Nous commençons à prendre une bière tous les soirs et lorsque je constate le besoin qui s’installe dans mon corps, cela me fait reculer, ou choker, comme on dit. Je crois que les gars ne réalisent pas qu’on est en train de se créer tranquillement une dépendance à l’alcool, alors je mets la pédale douce. Moi, c’est à nos discussions que ça me va d’être accroc. Frédéric est un être intense et un peu torturé, mais Sylvain est vif, plein d’esprit et hop la vie, alors ils se complètent à merveille et on rigole bien.
Mais toute bonne chose a une fin. La session terminée, chacun de nous repartira de son côté, encore une fois. Une fois de trop pour Sylvain et moi. Pendant que j’entame un boulot de serveuse dans un resto italien rue Sainte-Catherine à Montréal, il devient batteur dans un groupe de cover. Nous menons des vies diamétralement opposées, moi de jour, lui de nuit. Je le retrouve quand je peux, assiste avec plaisir à ses spectacles. Et j’ai l’impression que la nature de notre relation a déjà commencé à glisser vers l’amitié.

Je couperai le bout de ficelle qui restait durant notre première année à l’Université du Québec à Montréal, car cela ne nous menait nulle part. Nous ne nous voyions pratiquement plus. Il préférait faire la navette entre Saint-Basile-le-Grand et la métropole, plutôt que de partager un appartement avec moi. C’était peut-être une question de budget, ou pour d’autres raisons pratiques, mais ce n’est pas ainsi que j’ai perçu le message. Je sentais un manque d’intérêt de sa part et la carapace de protection qui se refermait. Par la suite, il a cherché à revenir, mais je trouvais l’entreprise inutile. Puis, Julie Masse est devenue la chanteuse de son groupe. Une jolie blonde tout à fait son type. Mais nous gardons contact. Sylvain organise des soupers d’anciens amis percussionnistes à l’occasion, où je suis conviée ainsi que Frédéric, bien entendu.

La dernière fois que j’ai vu Sylvain, je l’ai trouvé fragile et perdu. C’était plusieurs années plus tard et beaucoup d’eau avait coulé sous les ponts pour chacun de nous. Il m’avait invitée à voir le film « La reine Margot » dans son petit appartement à Boucherville voisin d’un bar d’effeuilleuses, rue Notre-Dame, en face de l’autoroute 132. Un endroit déprimant au possible. Le film n’était qu’un prétexte. Je crois qu’il cherchait plutôt une présence amicale.
Sa consommation d’alcool et de drogue avait pris une ampleur alarmante et vu son petit gabarit, il ne le supportait pas bien. Il m’a demandé la permission de me serrer dans ses bras, comme s’il essayait très fort de revenir en arrière, de retrouver ces jours heureux, avant que tout ne bascule. Je pouvais lire dans son désespoir. C’est sa vie à lui qui ne le menait nulle part.
Peu après, il s’est trouvé un emploi aux États-Unis, avec du bien beau monde. C’est là-bas que son histoire s’est terminée un jour de décembre dans un accident de voiture.
Si ce n’était de cette dernière soirée passée avec lui, moi aussi j’adhérerais à la thèse de l’accident. Car Sylvain était un être loyal et dévoué envers les siens, surtout pas un lâcheur. Mais un doute subsiste dans mon esprit. Et si la vie était devenue juste trop lourde pour ses épaules? Son père dont la santé périclitait, et dont Sylvain se sentait à présent responsable, en soutien à sa mère, sa carrière incertaine, trop loin des siens, sa vie affective désastreuse avec toutes les déceptions qu’il a encaissées. Notamment le cuisant épisode avec sa belle chanteuse Julie Masse qui l’a quitté pour aller avec un autre plus apte faire avancer sa carrière. Et cela, juste après l’enregistrement de son premier single C’est zéro, où Sylvain interprète la batterie. Quelle ironie pour lui que cette chanson dont les paroles disaient : « Moi je ne me défile pas quand j’te dis qu’je t’aime / Que depuis qu’t’es parti j’ai froid dans les veines (…) / Ton départ m’a fait mal comme un coup de couteau dans la peau…».
Je ne sais pas si toutes ces beautés qui sont passées entre ses bras l’ont aimé autant que moi. Notre relation, qui n’aura été qu’une suite d’affreux malentendus et d’incompréhension des besoins de l’autre, était pourtant basée sur quelque chose de très fort. Je l’avais dans la peau ce gars. Et si j’en juge par ses lettres, c’était réciproque. Est-ce qu’il avait pris conscience de tout ce gâchis, lors de cette triste dernière soirée que nous avons passée ensemble? Et moi qui suis bêtement demeurée comme une poupée de chiffon inanimée dans ses bras, par crainte de lui donner un filet d’espoir, puisque je n’étais pas libre à l’époque. Peut-être aussi que je fabule et me donne trop d’importance dans cette histoire. Parce que j’ai besoin de penser que j’ai compté un peu à ses yeux.
Un bête accident. Oui, c’est mieux de croire que c’était un bête accident. Un poste de radio que l’on change en quittant la route des yeux, un moustique dans la voiture qui nous achale, une gorgée d’alcool de trop, un conducteur en face qui perd la maîtrise de son véhicule et nous fait faire une embardée. Parce que Sylvain était un bon conducteur…

 

 

francine19ans

Stéphane, Francine et Valérie
à l’aéroport de Rouyn-Noranda
Retour à Drummondville pour mes études
1984

Nicole et Richard avaient tous les deux déjà quitté la maison pour aller étudier au Cégep, et il ne restait plus que moi de grande soeur pour Stéphane et Valérie. Nous avions une bonne différence d’âge, de sorte que je les voyais alors plus comme des êtres à protéger que des complices. Stéphane était un petit garçon adorable, bourré d’imagination qui vivait dans son monde très riche. Mais son arrivée me destituait de mon titre de bébé de la famille, avec tous les avantages que cela comportait, alors j’ai eu un peu de mal à l’accepter. J’en suis si désolée aujourd’hui, car Stéphane est la meilleure personne que j’aie rencontrée dans ma vie, le coeur sur la main, toujours prêt à rendre service et n’exigeant jamais rien en retour. À son arrivée, il avait toute l’attention de mes parents, alors que j’ai toujours eu l’impression d’être passée par la bande, laissée à moi-même, y compris pour réviser mes leçons au primaire. Et quand j’ai eu douze-treize ans, dès qu’il y avait une rare sortie familiale, c’est toujours moi qu’on désignait pour garder les petits, tandis que Richard et Nicole avaient le droit de partir avec mes parents. Que d’injustices! Mon père avait besoin de ce fils qui s’intéressait à ses activités de la ferme qu’il avait enfin montée. Je me disais alors que j’aurais aimé mieux être un garçon. Ou bien ne pas être née du tout. Parce que la vie, c’est vraiment pas de la tarte quand on est adolescente et qu’on a l’impression de ne pas entrer dans aucun moule.
Quand ma petite soeur Valérie est née, le choc d’avoir à accueillir un nouveau membre dans la famille était passé, alors il fut facile pour moi d’adopter ce petit bébé aux jolies bouclettes. Je l’ai prise sous mon aile pour la couvrir d’amour, de tout l’amour dont j’aurais aimé qu’on me fasse démonstration. Elle était ma petite Lili. Je l’amenais avec moi faire des balades en vélo. Nous regardions la télévision blotties l’une contre l’autre, comme des siamoises. Jamais on ne pourrait me l’enlever, car c’était « ma » soeur.

Pourtant, c’est moi qui m’apprête à lâcher sa main en choisissant de partir au loin pour aller étudier au Cégep de Drummondville. Je ne lui demande pas son avis, je ne me pose pas la question à savoir si elle va s’ennuyer. J’ai enfin 18 ans, le monde tourne autour de moi, il en est ainsi à cet âge, et une petite voix m’indique de prendre le large. Quitter ma terre natale, quitter ma sécurité, partir pour l’inconnu, seule, dans une nouvelle ville. Connaître d’autres personnes, étudier la musique pour de bon. J’ai réussi l’audition, on m’a acceptée.

J’assume ma nouvelle vie. Je m’installe dans mon premier appartement. C’est un grand 1-1/2, très joli, très bois, très rouge, avec ses rideaux de velours rouge, le couvre-lit du même tissu, la nappe à carreaux rouge, les coussins rouges de la banquette qui sert de divan. Il s’agit d’un ancien salon de coiffure dans le sous-sol d’une maison familiale, reconverti en loyer. Tout est neuf, la cuisinière, le réfrigérateur, la salle de bain. Ma logeuse est adorable et serviable. Elle fait mon lavage moyennant un tout petit supplément de loyer. Je suis sa première locataire. C’est à deux pas du Cégep. J’ai beaucoup de chance, car tout cela ne coûte que 210$ de loyer par mois, tout inclus. Une aubaine. Au début, c’est étrange de se retrouver seule dans un logement. J’ai de la difficulté à m’endormir. Il me faut de la musique. Il me faut aussi mon petit lion noir en peluche, que Jean m’avait offert en guise de cadeau d’adieu, que je serre contre moi.

Je n’ai pas le téléphone, alors j’entame une correspondance avec ma mère, histoire de garder contact avec mon petit monde campagnard. L’éloignement nous rapproche. Ses lettres racontent la famille, la paroisse, la santé de chacun. Elles racontent la suite de l’histoire qui continue sans moi. Nous conserverons longtemps cette habitude de nous écrire, au moins une dizaine d’années. De quoi remplir un très gros cartable.

Je cuisine, j’apprends à subvenir à mes besoins, à prévoir. Il n’y a pas de guichets automatiques et je n’ai bien entendu pas de cartes de crédit. Je fais mon épicerie avec ma petite calculatrice à la main. J’ai 20$ de budgété par semaine pour mes achats de denrées alimentaires. Cet argent doit être utilisé avec parcimonie. Je surveille les spéciaux, découpe les coupons rabais, mais je ne meurs pas de faim. Je ne manque de rien.
Je n’aime pas le Kraft diner. Je préfère cuisiner mes propres plats. J’ai recopié des recettes familiales de base avant de quitter la maison. Jamais je n’aurai mangé autant de steak haché de ma vie. Parce que c’était la viande la moins dispendieuse. Des macaronis chinois au steak haché, des sauces à spaghetti aux légumes et au steak haché, des boulettes de steak haché, du pâté chinois avec du steak haché…

Mon adaptation au cégep se passe à merveille. Le bâtiment est tout neuf, un peu design, à dimension humaine. Comme les cours de musique se donnent tous dans l’aile à droite en entrant par la porte principale rue Saint-Georges, nous côtoyons constamment le même monde, comme dans un petit village. Je m’y sens vite chez moi. J’adore mon prof de guitare Alain Hénault. Il me fait découvrir de nouvelles dimensions de l’interprétation musicale. Mais je perds mes moyens quand je dois jouer devant les autres. C’est vraiment bête! Que de concerts j’aurai bousillés à cause de mon trac, alors que je maîtrisais bien mes partitions! J’aurais eu besoin d’un de ces psychologues pour les sportifs de compétition.
J’aime bien les cours de chorale avec Paul Vigeant. Ça me rappelle de bons souvenirs, même si les pièces qu’il nous enseigne, tirées du grand répertoire, sont drôlement plus complexes que celles de ma petite chorale d’église. Tous les étudiants de musique y participent, avec pour résultat un groupe assez imposant. Je retrouve mon poste d’alto avec plaisir.
Les cours d’histoire de la musique de Lise Langlois m’ont bien préparée à ceux de Madeleine Paillé, qu’on surnomme affectueusement « Mad Pie ». Frédéric, qui est assis pas loin de moi dans la salle de classe, croit que je suis un peu granola, parce que je m’habille drôlement, avec mon veston acheté dans une friperie, mes longs foulards et mes espadrilles Converse, que j’ai teints moi-même. Mais lorsque qu’il voit une citation de Woody Allen inscrite au liquid paper sur mon cartable, il change d’avis. Ça disait quelque chose comme : « Bien sûr qu’Hitler avait des poux, d’ailleurs il portait un habit bleu. » Frédéric est percussionniste et lui aussi aime bien Woody Allen. Son professeur de percussion, Jean Archambault, est un des seuls à sortir la fin de semaine avec ses étudiants. C’est la bande la plus cool du Cégep, mais je ne le sais pas encore…

J’ai un nouvel amoureux. Il s’appelle Jean-François et il est fils de médecin. Je l’ai connu dans mes cours de musique. Il joue de la clarinette. Il a une petite moto avec laquelle nous allons au Dairy Queen, déguster des sundays au chocolat. L’odeur de l’asphalte chauffée au soleil par une belle journée d’automne me rappellera toujours ces escapades au parfum de liberté. Sa mère est Alsacienne et il en a hérité un petit accent au parfum français. C’est une femme tout à fait adorable qui cuisine divinement bien. J’apprends à me servir d’une serviette de table en tissu, que je dois déloger de son anneau et poser sur mes cuisses cérémonieusement. Moi qui n’ai jamais connu que les napkins en papier avec des motifs de poinsettias rouges, qu’on achetait seulement dans le temps des fêtes pour recevoir la belle visite. Dans la salle à manger, il y a d’imposants meubles venant d’Alsace, issus d’un héritage familial, dont un buffet couvert d’une plaque de marbre massive. Un repas avec eux ne peut qu’être solennel et légèrement intimidant pour une fille du peuple comme moi. Chez nous, la table était coincée entre le poêle et le réfrigérateur, et il était plutôt rare que tous soient assis en même temps autour. Il y en avait toujours un qui se levait pour remplir son assiette, pour aller chercher la bouteille de ketchup, la théière ou un verre de lait. Mais tout cela me sort aussi de ma routine et de mes repas préparés en vitesse. Ses parents nous emmènent voir de grands spectacles à la Place des Arts à Montréal : opéras, ballets, concerts symphoniques. Je me sens privilégiée.

Avec mon chum, nous partons souvent en escapade pour aller magasiner sur la rue Ste-Catherine à Montréal, dans le secteur de la rue Peel. Je me procure des vêtements à la boutique d’escomptes de la chaîne Le Château. Puis nous dînons de croissants jambon-fromage à la sauce béchamel, que nous mangeons debout, sur le coin de la rue. Ensuite, c’est l’indispensable virée chez chez Sam the Record Man. Jean-François s’achète des vinyles et comme je n’ai pas de table tournante, il m’enregistre des cassettes.
On fréquente les bouquineries pour acheter des livres usagés. La bibliothèque de l’école est déjà mon refuge et je n’ai pas les ressources financières pour suivre le rythme. Veut-il me changer? Dissonances. Un affront final et c’est la fin. Je le renvois à sa confortable petite vie bourgeoise.

Quand je me suis inscrite au cégep en musique, on nous demandait de choisir un instrument secondaire. Moi qui n’avais pratiquement rien essayé d’autre que la flûte à bec au primaire, c’est ce que j’ai écrit dans la case, ne comprenant pas que j’avais le choix d’expérimenter n’importe quel instrument. On m’a inscrite en piano, par défaut. Alors, c’était vrai, j’allais enfin réaliser un de mes rêves!
Je prends mes leçons avec soeur Yvette Grisé. J’ai l’impression qu’elle vient d’une autre époque, avec son enseignement à l’ancienne, ses choix d’oeuvres très classiques, comme dans un roman de Jane Austen. Alors qu’avec Carmen Picard, les étudiants apprennent des pièces enlevantes, comme « Doctor gradus ad parnassum » de Debussy. Moi aussi je veux connaître cette médecine. Je demande un changement de titulaire pour étudier avec elle. Pour ma dernière année de Cégep, je suivrai des cours de piano populaire avec Robert Bibeau, le nouveau pianiste accompagnateur, compositeur, arrangeur et directeur musical de Gilles Vigneault. Le plus drôle, c’est qu’ensuite, à l’université, j’aurai Gaston Rochon comme professeur d’arrangement, celui qui a pendant 20 ans occupé le poste maintenant comblé par Robert Bibeau. Ah, monsieur Vigneault, vous voyez, je vous ai pris aux mots, j’ai appris la Musique! C’est comme si vous m’aviez discrètement suivie tout au long de mes études, saupoudrant quelques pincées de votre influence aux moments les plus inattendus.

Selon moi, Gilles Vigneault est un de nos plus grands artistes québécois, dans tous les sens du terme. Il est surtout un homme de paroles et d’idées, un défenseur de notre langue française et de notre souveraineté politique. Il a revêtu les habits d’ambassadeur de notre culture en France, suivant le « sentier » défriché par Félix Leclerc. Il s’est servi de la musique, transformant ses pensées en chansons, pour porter son message encore plus loin, jusqu’à Osaka au Japon. Il chante ses gens et son pays avec tous les mots du dictionnaire qu’il a sur le bout de la langue. Ses oeuvres sont devenues nos hymnes nationaux, plus représentatifs que tous les drapeaux.

duoguitare

Avec Diane Fournier, ma pétillante partenaire de duo
Auditorium de la polyvalente d’Iberville
Photographe : Maurice Boudreau
printemps 1983

Confucius disait: « Si tu veux juger des mœurs d’un peuple, écoute sa musique. » Tous les compositeurs et interprètes que nous voyons percer chaque année apportent de l’eau au moulin pour une intéressante étude de nos us et coutumes. Question folklore, nos fringants cowboys très loquaces caracolent en chantant sur trois accords avec pas d’casque, et en français, oui madame!  Pis mes aïeux que c’est bon! Allez, je vous mets au défi de découvrir les noms des sept groupes de la relève québécoise dissimulés dans les deux phrases précédentes!

J’ai grandit dans un environnement où chacun vivait une relation amoureuse très personnelle avec la musique. Mon cousin Bruno et mon parrain Jean-Paul jouaient de la guitare sèche, dans les soirées bien arrosées; ma soeur Nicole composait des chansons la nuit, quand j’essayais de dormir, moi sa voisine de lit; mon frère Richard passait ses trente-trois tours disco et se coiffait un peu rétro; mon père swinguait des rigodons sur son petit accordéon, pis y’a ma mère qui chantait très bien de gais refrains! Et je n’en nomme que la moitié, pour ne pas vous lasser.
Je me souviens, la toute première fois que je suis montée sur une scène, je devais avoir environ 4 ans. C’était à Roquemaure, à l’occasion du 50e anniversaire de mariage de mes arrière-grands-parents, Lydia et Elzhéar Gagné. Dans la voiture en nous rendant là-bas, ma mère avait eu soudain l’idée de nous apprendre le refrain de « Voulez-vous danser grand-mère? » à Nicole, Richard et moi. Je suis encore étonnée aujourd’hui de la facilité avec laquelle nous avons maîtrisé rapidement paroles et mélodie, tous les trois. Est-ce que la musique serait innée? Je suis persuadée que si l’un de nous n’avait pas été en mesure d’interpréter la chanson sans fausse note, maman ne l’aurait pas laissé s’avancer devant le microphone.
Dans notre chorale de village, plus tard, j’éprouvais beaucoup de facilité à apprendre ma partie de voix alto, même si elle différait de la mélodie principale. En fait, je mémorisais sans le chercher les mélodies de toutes les voix, pendant que la chef faisait répéter les autres choristes. Quelle chance d’avoir appris si tôt l’harmonie vocale. Surtout que des études tendent à démontrer que l’apprentissage de la musique aurait des bienfaits sur le développement du cerveau des enfants. Je ne sais pas s’il y a un lien à faire, mais en tout cas, j’adorais les mathématiques et je me débrouillais plutôt bien dans toutes les matières.

Ah, comme j’aimais jouer sur le grand piano droit de ma tante Adrienne. Quelle patience elle avait de nous laisser expérimenter les mêmes entêtantes mélodies. Je m’en rends compte, moi qui suis tante et qui possède mon propre piano à présent. Nicole et moi nous serions damnées pour en avoir un chez mes parents, même si nous n’en avons jamais parlé. Comme un rêve que nous savions à l’avance irréalisable. Si mes parents demeuraient sourds à nos souhaits de cadeaux de Noël repérés dans le catalogue Sears, comment auraient-ils pu accepter d’effectuer un achat si important? Pour ma part, même un piano jouet aurait suffit à combler ma soif de jouer d’un instrument. Nicole, raisonnable comme toujours, se rabattait sur la flûte à bec, à défaut de mieux. Mon père avait bien un accordéon-piano, mais c’était très lourd à manipuler. Malgré tout, j’arrivais à en tirer quelques airs de musique classique, jouant à deux mains sur le clavier, laissant le soufflet descendre lentement sur mes jambes. Pas très pratique comme technique en vérité!

J’ai expérimenté la guitare pour la première fois grâce à ma fouine de grande soeur. Durant l’été 1980, mon parrain utilisait notre vieille maison comme chalet d’été, pour fuir un peu la ville. Elle a repéré qu’il y avait laissé une guitare à laquelle il manquait quelques cordes. Elle subtilisait l’antique clef de la porte, qui avait la forme d’une clef de coffre au trésor, et je la suivais là-bas, l’écoutant interpréter la mélodie de « Jeux interdits » sur la corde de mi. Dès qu’elle avait terminé, je restais là toute seule et m’empressais de reproduire ce qu’elle avait fait, avec autant d’aisance. Ensuite, je déposais précautionneusement l’instrument à sa place et refermais à clef derrière moi, dans une sorte de rituel sacré. Plus tard, quand j’ai appris cette pièce pour de vrai, j’ai constaté que Nicole la jouait dans le bon registre avec les bonnes notes.
Nous avons répété ce manège jusqu’à ce que mon oncle Jean-Paul se rende compte de notre intrusion et que fâché, il rapporte sa guitare chez lui.

Trop tard, j’avais la piqûre. Je me suis inscrite aux cours de musique de la polyvalente Iberville à Rouyn-Noranda, même si ma soeur m’assurait qu’il serait plus sage et pratique pour moi d’apprendre la dactylo. Voilà un conseil que je ne regrette pas de ne pas avoir suivi, étant donné qu’il n’est pas si difficile d’apprendre à taper par soi-même des lettres sur un clavier, mais beaucoup plus complexe de maîtriser un instrument. Quand notre professeur nous a offert le choix des armes, je me suis naturellement tournée vers la guitare. Comme il y avait plusieurs étudiants attirés par cet instrument et que l’école en possédait en quantité limitée, nous devions les partager avec une autre personne. Chantal Guay, l’étudiante malchanceuse qui était jumelée avec moi, avait l’extrême gentillesse de me laisser rapporter la guitare à la maison, la plupart du temps. Heureusement pour elle, notre professeur Lise Langlois a déniché deux guitares classiques à vendre de marque Takamine, qu’elle a proposées à ses étudiants. Rémi Boucher et moi nous sommes montrés tout de suite très intéressés. Justement, j’avais gagné un peu d’argent durant l’été en travaillant pour mon oncle Alfred Lapointe à Longueuil. Il me restait trois cent dollars, la somme exacte requise pour l’achat de la guitare. C’est ainsi qu’à quinze ans, j’ai acquis mon premier instrument de musique, grâce à Lise. L’investissement en a valu le coût. Surtout pour Rémi, qui mène actuellement une brillante carrière internationale d’interprète.

Les cours de Lise étaient une véritable initiation à la musique sous toutes ses facettes, dans tous ses secrets ne demandant qu’à être dévoilés. En plus de nous dispenser des cours théoriques et pratiques, elle nous faisait découvrir les oeuvres des grands compositeurs de toutes les époques. Et parfois, elle invitait des artistes professionnels à venir nous rencontrer dans la classe. Je me souviens notamment du passage de Gilles Vigneault qui avait terminé son intervention en nous disant : « Apprenez donc la Musique, tient! ». Il faisait sans doute référence à la Musique qui vient de l’âme et non à la banale reproduction de notes, comme si on déclamait une liste d’épicerie. Nous ne maîtrisions pas encore très bien comment nous exprimer à travers la musique, encore affairé à comprendre la mécanique de nos instruments. Mais cette boutade m’a suffisamment marquée pour que je m’en souvienne toutes ces années plus tard.

Ce que j’aimais par dessus tout, c’était de participer à l’Harmonie d’Iberville dirigée par Lise. Bien entendu, la guitare classique n’y avait pas sa place, alors j’interprétais des partitions de percussions diverses, comme les cymbales, le glockenspiel en forme de lyre et la grosse caisse. Plus le groupe était grand, plus ça m’enchantait! Et pourtant, j’avais choisi un instrument de soliste. Cherchez l’erreur! Il faut dire que la guitare, c’est parfait pour qui aime chanter en s’accompagnant. Alors en dehors des partitions que je devais apprendre pour mes examens, j’expérimentais différentes pièces populaires d’artistes variés comme Beau Dommage, Billy Joel, Led Zeppelin ou Dan Folgerberg.

Inévitablement, mon tout premier amoureux était un musicien. Jean avait 17 ans, moi 15, et il apprenait aussi la guitare dans la classe de Lise. Ses amis le surnommaient Rethro Dull, car il était fan du groupe Jethro Tull. Un amour d’adolescence, c’est la découverte de l’autre, c’est mignon, c’est aussi un peu nono, avec toutes ses bouderies, tous ces appels téléphoniques où on ne dit pratiquement rien, alors que personne ne veut être celui qui va raccrocher le premier. Jean m’écrivait des poèmes passionnés où pour la première fois, mon prénom que je n’ai jamais aimé, rimait avec autre chose que « la pas fine », comme dans les comptines que mon cousin Jacques inventait pour me taquiner. L’histoire s’est terminée assez bêtement quand Jean est parti en tournée avec ses amis du groupe Maximum 30. Je crois qu’il voulait se laisser le champ libre, car ce genre de virée, on s’imagine bien à quoi ça peut ressembler. Je ne sais pas si j’ai pleuré plus de rage et d’indignation que de déception. Orgueil de lion!

Après trois belles années de secondaire à Iberville peuplées d’amitiés, de quelques soupirs pour des garçons, de plusieurs concerts, de cours de maths enrichis, mais aussi de beaucoup de sport, le moment de vérité est arrivé, celui où je devais faire un choix d’orientation scolaire. Je me suis inscrite en Musique au Cégep de Drummondville, sans savoir exactement où cela me conduirait. En tout cas, très loin de ma région…

ado

Moi et mon blouson de pilote
Sortie au Parc Aiguebelle
avec l’école secondaire de Cléricy
14 juin 1980

Qui suis-je? Où vais-je? En descendant de l’autobus jaune devant l’école de Cléricy, en ce début du mois de septembre 1978, je n’en suis pas trop certaine. J’entame mes études secondaires et je sens qu’il devient primordial pour mon « Major Tom » intérieur de reprendre contact avec la tour de contrôle au sol. J’ai suffisamment erré dans l’espace!
C’est ici que tout a commencé, dans l’aile des maternelles, alors que j’effectuais mon premier vol solo en société. L’atterrissage fut chaotique. Je doutai de mes compétences aux commandes et décidai de m’en remettre à un autre pilote pour guider mes déplacements. Ma cousine Claire avait une grande facilité à déchiffrer les cartes, lire les indices météo, assurer le lien avec la tour de contrôle. Il était même plus prudent de monter dans son aéronef que de continuer avec le mien. Je suis donc devenue son copilote, puis peu à peu une simple passagère et un jour elle a eu besoin de tout l’espace intérieur pour amener ses propres invités, c’est bien compréhensible. C’est à ce moment que j’ai été larguée dans l’espace avec tout juste un peu d’équipement de survie, près de mon appareil poussiéreux que j’espérais encore en état de marche. Un mécano fut appelé d’urgence pour réparer un système corrompu. Puis l’adolescence m’est tombée dessus!

Soudain, les hormones commencent à nous travailler, le tout accompagné d’un cortège de manifestations physiologiques : des nouveaux poils apparaissent, les seins affirment leur présence, les premières affreuses et douloureuses règles se manifestent et certains garçons commencent à nous remuer. Puis tout commence à nous taper sur les nerfs, les mères qui se mêlent un peu trop de notre vie, les réponses qui se terminent par « c’est comme ça, et c’est tout! », les heures de couvre-feu…  C’est certain qu’avant, je n’en avais pas besoin, puisque je ne m’éloignais pas tant que ça de la maison. Mais depuis que j’avais mon propre vélo Targa CCM dix vitesses bleu ciel, financé avec mes revenus de baby-sitting et un prix de 30$ remporté à un concours régional de dessin sur la sécurité à bicyclette, le monde était à moi. Pour moi, le monde, c’était le village. Et au village, il y avait Christine, la plus douce et la plus gentille fille de ma classe. Elle habitait en haut du dépanneur qui appartenait à son père. Et je me sentais privilégiée d’avoir le droit de franchir la porte de l’arrière-boutique qui menait à leurs appartements. Avec Christine, tout était simple, joyeux et facile, comme une ode à la vie. C’était bon juste d’être dans la même pièce qu’elle. Je découvrais la saveur de miel de l’amitié. C’était tout nouveau et je ne savais pas trop comment entretenir cette plante exotique et rare. Je n’ai jamais eu de don particulier pour tout type de jardinage, mais j’aime bien le principe, alors je m’y adonne tant bien que mal.
En secondaire deux, mon petit cercle s’est agrandi. J’appréciais particulièrement la compagnie de Monique Turmel et du p’tit Martin, mais quand je regarde la photo de groupe de notre classe en 1980, il me semble que toute la bande était plutôt sympathique.

Tranquillement je devenais une personne, je développais mes propres goûts, qui n’avaient plus rien à voir avec ceux de mon frère, ma soeur ou ma cousine Claire. J’aspirais à mon indépendance.

Pendant ce temps, ma province vivait aussi une crise d’identité nationale. Elle se demandait qui elle était et où elle allait, à l’intérieur d’un Canada anglais avec lequel elle n’arrivait pas à communier idéologiquement et culturellement. Alors notre premier ministre René Lévesque a posé cette grande et légitime question, à laquelle il a demandé à son peuple de répondre lors du référendum du 20 mai 1980 : « Le Gouvernement du Québec a fait connaître sa proposition d’en arriver, avec le reste du Canada, à une nouvelle entente fondée sur le principe de l’égalité des peuples; cette entente permettrait au Québec d’acquérir le pouvoir exclusif de faire ses lois, de percevoir ses impôts et d’établir ses relations extérieures, ce qui est la souveraineté, et, en même temps, de maintenir avec le Canada une association économique comportant l’utilisation de la même monnaie; aucun changement de statut politique résultant de ces négociations ne sera réalisé sans l’accord de la population lors d’un autre référendum; en conséquence, accordez-vous au Gouvernement du Québec le mandat de négocier l’entente proposée entre le Québec et le Canada ? ».
Certains électeurs ont reculé, influencés par la campagne de peur du Clan du Non. On n’a pas laissé la chance à notre premier ministre de négocier, bien qu’il fût stipulé que ce référendum n’allait pas encore changer le statut du Québec. Répondre « Oui » aurait été une affirmation de notre différence et de notre unicité, et aurait exprimé le souhait d’une population d’être reconnue comme formant une nation qui désire se prendre en main. Qui sait à quels arrangements aurions-nous pu en venir avec le premier ministre du Canada Pierre-Élliott Trudeau, même sans aller jusqu’à l’indépendance? Nous aurions eu du poids, de la crédibilité, nous aurions fait preuve d’un courage digne des patriotes[1].
C’est en apprenant la défaite référendaire, que René Lévesque a prononcé cette célèbre phrase, afin de calmer ses partisans déçus: « Si je vous ai bien compris… vous êtes en train de dire… à la prochaine fois. ».

Le temps a passé pourtant et il me semble que notre province n’est pas encore sortie de son adolescence, son peuple encore à combattre ses boutons d’acnés corrompus en se demandant qui sommes-nous? Car à mon avis, on devient adulte quand on commence à s’intéresser à ce qu’il y a autour en se questionnant sur ce que nous voulons faire de notre vie et surtout en cherchant activement les moyens pour y arriver.


[1] Les patriotes ont lutté de 1837-1838 pour la reconnaissance nationale de notre peuple, pour sa liberté politique et pour l’obtention d’un système de gouvernement démocratique. Source: http://www.1837.qc.ca/

hopital

Hospitalisée d’urgence
Novembre 1977

Quel enfant n’a pas été conduit à l’hôpital pour une raison ou une autre, vilaine coupure, membre cassé ou trop grosse fièvre? Notre nonchalance à profiter de la gratuité des soins nous fait oublier qu’il n’y a pas si longtemps, il fallait ouvrir son porte-monnaie pour avoir accès à un médecin. À l’heure où les budgets du gouvernement sont dédiés à 45% au système de santé, ce service public gratuit financé par nos impôts, commence subrepticement à nous filer entre les doigts au profit du privé. Des lumières rouges devraient s’allumer!
Saviez-vous qu’un des premiers à avoir posé un geste pour démocratiser notre système de santé québécois est un médecin ontarien du nom de Norman Bethune! N’en pouvant plus de voir les pauvres mourir de tuberculose à Montréal, faute de pouvoir s’offrir les soins de santé adéquat, il forme un groupe de médecins, d’infirmières et de travailleurs sociaux touchés par le sort des plus démunis. Ensemble, ils publient en 1936 un manifeste pour la protection de la santé publique. Ce programme détaillant les fondements d’un système de santé public est froidement accueilli par les décideurs politiques et la communauté médicale conservatrice et jalouse de ses privilèges. Ça aura pris trente ans avant que le gouvernement étudie sérieusement les principes de ce document. Le système de santé québécois sera métamorphosé par les réformes de la Révolution tranquille des années 1960, qui instaurera le concept d’un État-providence. Mais c’est en juillet 1970 que la loi sur l’assurance maladie, déposée par le gouvernement libéral de Robert Bourassa sera finalement adoptée. Un programme couvrant l’ensemble des services de santé au Québec.

J’allais bientôt bénéficier des largesses de l’État en matière de soins hospitaliers, mais en attendant, l’année scolaire était enfin terminée et Nicole et moi avions reçu une belle invitation en ce début d’été 1977 venant de mon oncle René, le frère de ma mère, et de tante Carmen qui n’avaient pas encore d’enfants à l’époque. Ils ont convaincu mes parents de nous laisser passer quelques jours avec eux à Montréal. Comme nous n’y avions jamais mis les pieds, ils se sont organisés pour nous en mettre plein la vue. Dès notre arrivée, malgré les kilomètres de route que mon oncle avait dans le corps, il nous a baladées au milieu des buildings du centre-ville. Habituée aux petites bourgades d’Abitibi, j’étais émerveillée par leur hauteur et toutes ces lumières. Puis, nous sommes rentrés à leur appartement organiser les lits de camp : des chaises longues de jardin. Ce n’était pas le grand confort, mais l’expérience valait bien le sacrifice. Pendant que nous déchargions nos bagages de la voiture, je me souviens d’avoir aperçu dans la ruelle un rat mort aussi gros qu’un chat. Pas de doute, j’étais dans un autre monde!

Le lendemain, nous avons fait une immense virée dans le parc olympique. De découvrir le stade qui avait accueilli juste un an auparavant les jeux que nous avions tant suivis à la télévision m’a beaucoup émue. J’étais impressionnée par son diamètre imposant. Puis, nous avons arpenté les allées et les serres du Jardin botanique, en profitant pour faire un pique-nique. Nous avons terminé la journée au belvédère du Mont-Royal, pour admirer la vue imprenable sur la ville. J’étais prête à monter à pied jusqu’à la croix, mais mon oncle et ma tante en avaient plein les chevilles. À 12 ans, j’étais infatigable, invincible.
Pour clore notre séjour en beauté, ils nous ont amené dans les manèges de la Ronde et nous avons fini la soirée au Kon Tiki, pour boire un cocktail exotique sans alcool dans un faux ananas. Mon oncle et ma tante ont été vraiment très chouettes et je ne sais pas si je les ai assez remerciés pour tout le mal qu’ils se sont donnés pour nous.

En août, ce fut au tour de mes grands-parents François et Béatrice d’aller effectuer leur petit pèlerinage habituel dans le coin de Québec et Sherbrooke. Ils se faisaient toujours une telle joie de revoir leurs frères et soeurs, et toute la parenté. Quel bonheur de retrouver leur village natal de Saint-François-de-Montmagny, là où leur histoire avait commencé.
Lorsque l’appel nous parvint, maman a répondu au téléphone, comme d’habitude. Parce que c’était une journée d’été comme les autres, qui avait commencé comme les autres, avec les mêmes repas à planifier et le linge à laver. « Pépère a fait un infarctus. » La nouvelle est tombée comme un couperet venant s’abattre sur notre insouciance. Il se trouvait à l’hôpital dans un état critique. Papa et maman sont partis sans tarder, nous laissant les cinq enfants derrière, dans l’expectative du pire. Je fis un bizarre de rêve cette nuit-là : un bulldozer s’acharnait sur notre maison et je sentis au fond de moi que je ne reverrais pas mon grand-père vivant.

Pépère est mort. Jamais plus je ne l’apercevrais par la fenêtre arriver à pied, quand il prenait sa petite marche journalière, choisissant le moment où il nous savait rentrés de l’école. Jamais plus il ne m’appellerait Marie-Louise, pour me taquiner. « Non pépère, ne m’appelez pas comme ça, bon! » Moi je connaissais une Marie-Louise à l’école et je ne voulais vraiment pas être associée à elle. Finis les pépères Noël. Finies les virées de cueillettes de bleuets au Parc Aiguebelle, avec mon grand-père conduisant le tracteur et nous tous assis sur la « waguine[1] », les jambes pendant dans le vide, cheveux au vent. Au retour, je regardais le paysage défiler lentement, pigeant distraitement dans mon panier rempli de petits fruits.

Ils ont ramenés son corps embaumé au village et l’ont exposé dans la salle paroissiale. Il paraît que c’est important de voir nos morts, car ça aide à réaliser qu’ils nous ont vraiment quittés. Moi, ça me faisait plutôt peur. Ça sentait fort les lys et les produits chimiques, mais aussi l’alcool et le tabac froid, vestiges de la dernière fête au village. Je détesterai toujours l’odeur des lys. Je n’aimais pas la photo qu’ils avaient choisie pour remettre à tous ceux qui sont venus nous soutenir, car pépère était certes élégant dans son bel habit, mais il était aussi sérieux et renfrogné. Mon pépère à moi souriait tout le temps.

Trois mois plus tard, le 18 novembre 1977, j’étais admise d’urgence à l’hôpital pour une péritonite aigüe, une affection très grave et potentiellement mortelle. Tout avait commencé par de vives douleurs dans le bas du ventre à droite et des vomissements. Voyant que le mal ne diminuait pas, ma mère a décidé qu’il serait préférable de consulter l’infirmière de garde à Cléricy. Avec clairvoyance, cette dernière a conseillé à mes parents de m’amener à l’hôpital prestement. Je ne me souviens pas d’avoir eu à patienter dans la salle d’attente. On m’a tout de suite faite coucher sur une civière et j’ai continué de vider mes trippes dans une bassine. Quelques heures plus tard, je passais sous le bistouri du chirurgien. Mes pauvres parents ont attendu une bonne partie de la nuit, au moins jusqu’à mon réveil. Comme ils devaient être épuisés.
Je vous éviterai les détails très désagréables des jours qui suivirent et dont je garde un très mauvais souvenir. J’en frissonne encore d’horreur juste à y penser. Mais j’étais jeune et je me suis relevée assez rapidement de l’opération. On m’a tout de même prescrit une convalescence d’un mois. Je passai une bonne partie de celle-ci chez mémère Béatrice, qui ne voulait plus habiter seule dans sa nouvelle maison depuis le départ de son cher époux. Chacun de ses petits enfants les plus âgés allait donc séjourner une semaine avec elle, à tour de rôle.

En décembre, quand nos rencontres de ballon-balai ont recommencé, maman n’a pas voulu que je joue. J’avais beau l’assurer que je me sentais parfaitement bien, elle était immuable dans sa décision. Ensuite, les rencontres ont commencé à s’espacer, des balais ont été cassés, le ballon a été perdu et tous sont retournés à leurs petites affaires dans leur famille.


[1] Remorque sur laquelle on entassait les ballots de foin.