Archives de juin, 2013

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François en Abitibi
Près de la rivière Kinojévis, Mont-Brun
Automne 1995

Après seulement un mois et demi de fréquentation, François et moi avons décidé d’emménager ensemble dans mon appartement de Boucherville. Nous avons précipité cette décision car son père avait planifié de venir le visiter au début de septembre. Ma piaule était plus grande et plus conviviale, avec ses deux chambres à coucher, pour le recevoir que le petit logement de François sur la rue Addington à Montréal, donnant directement sur l’autoroute Décarie. Celui-ci était entretenu, disons, je ne veux pas faire trop cliché, mais quand même, comme seul un gars un brin rêveur vivant en solo peut le faire. Je vous laisse vous créer des images inédites pour illustrer ce propos. En réunissant nos deux maigres salaires, on avait de quoi subsister plus aisément, et j’allais pouvoir rester dans mon logement. Merci la vie!

François était arrivé au Québec, avec une bague au doigt, mais il l’avait retirée huit ou neuf mois plus tard. Entamer une vie à deux dans un pays inconnu demande beaucoup de souplesse et de complicité. Sa femme Isabelle vivait dans son tourbillon, créant trop de remous pour permettre un accostage. Les deux se sont perdus de vue, chacun ramant dans une direction opposée. Pour François, la rupture a été difficile et il ne voyait plus de raisons pour demeurer ici. Je pense que le voyage de son père visait à organiser un retour au bercail. Mon arrivée dans le décor a complètement changé la donne pour François. Alors son papa avait maintenant tout le loisir de se balader tranquillement sur les routes du Québec, sans plus d’inquiétude.

Quand François a déballé ses boîtes d’effets personnels, je me suis rendue compte qu’on n’avait rien en double. Par exemple, j’avais une télé, il avait un système de son, j’avais un grille-pain et lui une cafetière, il avait le mobilier de cuisine, moi celui du salon, et ainsi de suite. Quand on parle de se compléter, là, c’était la totale! Incident anecdotique plutôt révélateur.
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Notre salon, avec nos possessions entremêlées
Boucherville, 1996

Cependant, le fait qu’il habite maintenant à Boucherville ne facilitait pas ses déplacements pour son boulot. La boîte pour laquelle il travaillait a changé de propriétaires et déménagé à Vaudreuil, et il devait maintenant traverser toute l’île de Montréal pour aller bosser. Sans voiture, c’était un peu compliqué. Il a emprunté un temps celle de son grand ami Éric Meunier, qui partait souvent en voyage pour son travail, puis le vieux Ford Éconoline bleu marine de la compagnie toujours en panne quand le mercure descendait un peu trop bas. C’est à cette époque que François a pris son premier abonnement à la CAA[1], suivant mes conseils avisés. Il était plus réticent que moi à demander de l’aide dans la rue pour recharger la batterie à plat de ce véhicule à problèmes. Pour ma part, j’avais encore des réflexes d’Abitibienne, venant d’une région isolée où l’entraide était un mode de survie. Et la plupart du temps, on se rend compte que les gens sont très heureux de t’aider, tout comme nous n’aurions pas hésité à leur rendre la pareille. Ce sont ces moments qui donnent un peu de sens à nos vies routinières.

Chaque matin je me levais aux aurores avec François. Je lui préparais un lunch pour le midi, avec des restes de repas à réchauffer, des fruits et des biscuits faits maison, pendant qu’il prenait son petit déjeuner, tentant de garder ses yeux ouverts. Il était bien brave mon François de se lever si tôt, pour ensuite rentrer tard, après avoir affronté le trafic automobile de l’heure de pointe. La moindre des choses pour moi était de lui démontrer toute ma solidarité.

J’ai entrepris de faire son éducation culturelle québécoise. Nous sommes passés à travers tous les épisodes du groupe Rock et Belles Oreilles[2] que j’avais sur cassettes VHS, ce qui était un bon test pour savoir s’il comprenait bien notre accent. Celles-ci incluaient des parodies de capsules historiques de notre belle province, dont la devise selon eux était : « J’m’en rappelle plus![3]». Il a ri et même plutôt apprécié!
Ensuite, François a eu droit au bain familial, le vrai test. Résultat, il a conquis toute ma famille en un rien de temps, du premier à la petite dernière, Mathilde, la fille de mon frère Richard qui avait maintenant quatre enfants! Dès qu’il a rencontré ma mère, ils se sont mis à discuter comme s’ils se connaissaient de longue date. Dire que ma maman s’en faisait tellement avant son arrivée, se demandant ce qu’elle allait bien pouvoir faire à manger, ce qu’elle allait bien pouvoir dire. Je ne tiens pas du voisin pour cela!
Mon père a mis un peu plus de temps à le jauger. Mais il avait quand même montré son ouverture en achetant quelques bonnes bouteilles de rouge, parce que dans sa tête, un Français, ça aime le vin. Papa prenait toujours soin de s’informer avant d’aller à la SAQ[4] pour faire ses choix en fonction du meilleur rapport qualité prix, question jus de la treille. Il n’est pas un grand buveur, ni un grand connaisseur, mais il sait apprécier le goût d’un bon vin.
Mémère Béatrice l’a adoré et quand elle a su qu’il s’appelait François, comme mon grand-père, elle était toute émue. Elle a toujours eu un petit faible pour les Français, que je ne saurais expliquer. Était-ce dû à cette belle rencontre avec une équipe de tournage des vieux pays qui était venue réaliser un documentaire chez eux dans les années 1970 et qu’elle avait trouvé tous tellement charmants? Était-ce en mémoire de nos ancêtres de Normandie?
La famille de ma mère lui a aussi fait très bon accueil. Mais François a été déstabilisé par cette habitude qu’ils avaient depuis que mes grands-parents habitaient un petit logement à Amos de scinder le groupe en deux, les hommes au salon et les femmes à la cuisine. Il faut dire que les pièces étant petites, dès qu’il y avait un peu plus de visiteurs, il était impossible de se trouver tous au même endroit. François n’ayant pas saisi le principe s’est retrouvé à se faire cuisiner par mes tantes Lucie, Huguette et Gisèle, qui s’en sont données à coeur joie. Puis il a dû se mesurer à ma redoutable grand-mère Cécile aux pichenottes, sur le jeu en bois que grand-papa avait fabriqué de ses mains. Il ne fallait pas se fier à son index déformé par l’arthrite, car il était d’une redoutable précision.

Après les visites familiales, François a eu droit à la découverte des grands espaces sauvages de la nature abitibienne. Nous avons parcouru les sentiers balisés du Parc Aiguebelle, admirant les lacs paisibles et les ruisseaux serpentant le sous-bois, traversant un pont suspendu tendu au-dessus d’une rivière, sans rencontrer d’ours affamés se préparant à l’hibernation, fort heureusement! Et il a survécu à tout cela! Alors il fut décidé que fin décembre, ce serait mon tour de rencontrer les siens! Cela m’amusait de dire que nous allions passer Noël à Rouyn et le Jour de l’An à Rouen!

Ce doit être tellement plus facile pour les immigrants de s’intégrer dans notre pays en entrant dans une famille ou à tout le moins dans le coeur d’amis sincères nés ici. Mais il ne faut pas que les nouveaux venus attendent que les gens viennent vers eux, car ils ne leur doivent rien, au contraire. C’est le pays d’accueil qui leur fait une grande faveur. Je pense que quand on est étranger, il faut s’intéresser aux gens du pays, à ce qu’ils font, à ce qu’ils sont pour qu’ils vous ouvrent leur porte. Et quand tu es en visite, tu laisses tes chicanes à la maison et tu respectes les coutumes de tes hôtes. Sinon, tu risques de ne plus être invité!


[1] Sigle de l’Association canadienne des automobilistes qui offre notamment un service de dépannage et de remorquage gratuit à ses membres.

[2] En France, il existe un groupe équivalent, Les Inconnus, qui fait le même type de sketchs. Rock et Belles Oreilles est cependant né avant eux.

[3] La vraie devise étant : Je me souviens!

[4] Société des Alcools du Québec

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Au Club Med de Punta Cana en République Dominicaine
Gérald à la batterie, Mario Couture à la basse, Josée à la trompette
et moi avec ma guitare G&L, de Leo Fender
Quel sérieux!
Août 1995

Lorsque Gérald a quitté notre appartement au printemps 1995, mon avenir financier était plus qu’incertain. J’avais certes quelques économies, mais aussi besoin d’un ordinateur. Alors presque tout y est passé, d’autant plus qu’à l’époque, ils étaient beaucoup plus dispendieux pour tellement moins de performance. De plus, j’avais proposé à Gérald de lui acheter son vieux piano droit, étant donné qu’il m’était d’avantage utile qu’à lui. Tout compte fait, l’état de mes finances laissait supposer un désastre imminent. Mais j’aimais bien mon appartement à Boucherville et je désirais y demeurer. Ce travail pour Michel Cusson était le bienvenu, mais pas vraiment très rémunérateur, alors ça frisait la dèche. D’autant plus que durant l’été, mes élèves de guitare prenaient beaucoup de liberté avec le suivi de leurs leçons. Pourtant, je n’étais pas inquiète. Je me sentais dans un état de grâce avec la vie.

Au même moment, ma grand-mère Béatrice vivait quelque chose d’un peu semblable en Abitibi, suite au décès de pépère Poitras, son grand ami qu’elle avait épousé en seconde noce, à plus de 70 ans. Et sa force de caractère m’inspirait. La voilà qui se retrouvait à nouveau seule dans un logement qu’elle louait maintenant au village et qu’elle appréciait car il était situé près de tout ce dont elle avait besoin : épicerie, église, salle de l’Âge d’or. Elle sentait, ses forces s’amenuisant, qu’elle aurait besoin d’une présence permanente à ses côtés et pas question d’aller croupir dans une résidence pour personnes âgées. Elle a convaincu sa fille Thérèse, qui avait aussi perdu son mari, de tout abandonner ce qu’était sa vie à Val-d’Or pour venir habiter avec elle à Mont-Brun. Comment refuser quoi que ce soit à ma mémère! Thérèse a donc débarqué avec ses deux gros chats au village. Et du coup, tout le monde était soulagé, sauf Thérèse qui aimait bien sa vie d’avant…

Quant à moi, au saut du lit, en cette belle journée du 22 juillet 1995, j’étais dans de merveilleuses dispositions, résolue à accepter toute proposition de balade ou de sortie. J’avais le pressentiment que quelque chose d’agréable se tramait pour moi.
L’invitation est promptement venue de la part d’un ami, Éric Meunier, qui était aussi un de mes élèves de guitare. Il avait décidé de se rendre au Festival de Lanaudière à Joliette assister à un spectacle de l’OSM avec quelques copains et m’a proposé de faire partie de la fête. Bien entendu, j’ai dit oui sans hésiter. Je me souciais peu du programme musical, même si j’ai appris qu’ils allaient jouer L’Oiseau de feu de Stravinsky, un compositeur que j’aimais bien. Parmi les invités d’Éric, il y avait ce garçon que j’avais déjà rencontré à quelques reprises, toujours dans des contextes de spectacles musicaux et de plaisir : François, 29 ans, débarqué de France depuis à peine un an. Nous avons passé le spectacle à faire plus attention à l’autre qu’aux musiciens qui auraient tout aussi bien pu interpréter La vache à Mayotte, ou aux amis avec lesquels nous partagions une grande couverture sur l’herbe. Lorsque nous nous sommes levés à la fin du spectacle, j’ai spontanément passé mon bras autour de sa taille pour retourner à la voiture. Il m’a semblé qu’il s’emboîtait à sa place, comme un morceau de puzzle. Jamais je n’avais ressenti un tel bien-être avec quelqu’un. Il ne s’agissait pas d’un coup de foudre fulgurant. C’était plutôt une impression d’être enfin arrivée à la maison après un long voyage.

Le lendemain de cette journée si parfaite, nous sommes allés souper, François et moi, dans un restaurant indien à Montréal. Il fallait creuser un peu plus en profondeur dans les sentiments naissants que nous éprouvions, pour vérifier si quelques racines désiraient s’implanter. Je me demandais bien si nous allions trouver sujet à converser, puisqu’au fond, je ne le connaissais pas ce mec.
Je m’inquiétais pour rien, car ce fut d’une facilité déconcertante. La table était mise pour une belle relation à venir. Après le repas, nous avons rejoint l’ami Éric en recherche d’activités pour distraire Sophie, la petite soeur de François en visite au Québec. Nous avons décidé d’aller au cinéma, voir La cité des enfants perdus de Jean-Pierre Jeunet, un réalisateur français que je ne connaissais pas, mais que j’allais bientôt adorer, comme bien des éléments de la culture française. Pas très folklorique comme choix de film, mais belle occasion de se blottir dans le noir. Comme Sophie devait repartir en France incessamment, je n’ai pas revu François avant un jour ou deux, afin qu’il puisse profiter pleinement de sa présence.

À peine deux semaines plus tard, c’était à mon tout de déserter le pays. Le Club Med de Punta Cana en République Dominicaine m’attendait pour jouer de la musique avec le groupe de Gérald. François et moi en avons profité pour faire le plein d’intimité et de moments joyeux, se découvrant une complicité naturelle.

L’ambiance au Club Med fut très différente de la dernière fois. Le groupe semblait moins soudé, plus dispersé. De nouveaux venus s’étaient joints à nous dont un pianiste et une tromboniste et il était rare que nous partagions tous ensemble une activité comme au voyage précédent. Ma situation avec Gérald pouvait paraître délicate pour certains, d’autant plus que nous cohabitions dans la même chambre sur le site. Mais j’avais l’impression que tout était OK pour lui, que la raison avait pris le dessus, que tout était mieux ainsi. Il faut dire que j’avais la tête ailleurs et le coeur resté en arrière avec un Français. J’en ai peut-être raté des bouts.
Nous jouions deux fois plus souvent qu’à Eleuthera. Gustavo, « ze big boss », avait décidé d’exploiter notre présence au maximum. Alors j’ai beaucoup progressé à la guitare électrique.
Je ne suis restée qu’une semaine au lieu de deux, car Michel Cusson devait faire un concert durant mon séjour là-bas. J’ai imaginé qu’il pouvait avoir besoin de moi pour assurer l’organisation. Ouais… Bon… Je suis finalement revenue pour rien. Il s’en serait bien sorti tout seul.

Deux jours avant mon retour, nous avons essuyé une petite tempête tropicale. Rien de l’ouragan, mais quelques palmiers ont été déracinés, et des tuiles sont tombées des toits avec fracas. J’ai compris l’utilité des volets en bois aux fenêtres.
Je ne sais pas si cela a affecté le réseau d’aqueduc, mais je me suis ensuite tapée une super turista. Premier constat: il n’y a pas tant de toilettes que cela sur les sites des Clubs Med. Et il vaut mieux éviter les trajets d’avion avec turbulences dans ces conditions. Ou alors connaître les vertus de l’Imodium.
François et Éric m’attendaient à l’aéroport. Je ne sais pas si Éric était pressé de rentrer, mais il conduisait comme un fou, alors disons que j’avais très hâte de reprendre contact avec ma salle de bain. Comme retour au pays auprès de mon amoureux, c’était un peu raté. Heureusement, le meilleur était à venir.

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Michel Cusson en spectacle à L’Air du temps
avec Éric Auclair à la basse et Michel Dubeau au saxophone
printemps 2000
photographe: Francine Gaulin

Au fond, ça nous fait du bien de mettre nos artistes préférés sur un piédestal, de les décréter nos héros de la décennie, question de rêver un peu. De fait, ils méritent souvent cette attention et notre fierté, car ce qu’ils réalisent est exceptionnel, pas du tout à la portée du premier venu. Particulièrement ceux qui créent, ceux qui font émerger des images, des récits ou des symphonies de nulle part, là où n’était que noirceur, page blanche et silence.

Donc, je me disais, quelle chance d’entrer dans l’univers d’un artiste renommé, de faire partie des initiés, de côtoyer quantité de musiciens professionnels. J’ai pu constater que la musique, ces artistes en mangent réellement! Ils ont beau avoir du talent, ils ont bossé très fort pour réussir, car le talent seul ne suffit pas.

En juin 1995, quand j’ai commencé à travailler pour Michel Cusson, il était surtout occupé à faire des tournées de spectacles avec son groupe de jazz funky le Wild Unit, formé d’une petite section de cuivres et de saxophones. J’adorais sa musique et sa façon de l’interpréter, de se renouveler à chaque spectacle. Je ne me lassais pas de l’entendre et pour cela, L’Air du temps était un endroit formidable. Défunt club de jazz mythique montréalais, situé au 191, rue Saint-Paul Ouest, où le public entourait le groupe de musiciens de près, les deux séparés seulement par une balustrade.

J’ai appris sur le tas à organiser les événements à son agenda. Dès qu’il y avait un spectacle à l’horizon, j’étais en charge de trouver un grand local de répétition, de m’assurer que les musiciens étaient disponibles, de gérer l’horaire de tout le monde, de préparer les contrats, de réserver les véhicules de transport pour l’équipement et d’engager l’équipe technique de tournée. Je faisais parvenir au producteur de l’évènement les besoins du groupe, notamment le matériel de sonorisation à fournir comme le nombre d’entrées requises dans la console, le nombre et le type de microphones, la quantité de moniteurs de retours, etc. J’avais même l’honneur et la responsabilité de changer les cordes de la guitare préférée de Michel.
Quand la route était longue pour se rendre sur les lieux d’un spectacle, souvent il me laissait prendre le volant de sa Dodge Caravan verte, dans laquelle il trimbalait ses guitares, des pédales d’effets et autres accessoires électroniques qu’il ne voulait pas confier aux transporteurs, qui s’occupaient plutôt de ses gros amplificateurs. Alors il s’assoupissait sur son siège pour une petite sieste, économisant son énergie pour la soirée à venir. Ces voyages étaient des moments privilégiés où il me racontait des anecdotes de vie ou de tournées, surtout au retour, alors qu’il était encore sous l’effet de l’adrénaline du spectacle, gonflé à bloc par les acclamations du public.
Lors des grands événements, je portais fièrement autour du cou mon petit carton plastifié au bout d’une cordelette indiquant mon appartenance au groupe, qui me permettaient de circuler où bon me semblait. Ce monde me plaisait. Je me sentais à ma place dans les arrières-scènes et les loges, au milieu des caisses de transports et des fils qui serpentent au plancher.

Puis Michel a obtenu le contrat de composition musicale pour la série télé Omertà, la loi du silence de Luc Dionne, dont la diffusion a débuté en janvier 1996. Il y a longtemps qu’il désirait se lancer dans la composition de musique de film, mais probablement qu’on ne pensait pas spontanément à lui, puisqu’il n’avait pas encore beaucoup d’expérience dans le milieu[1]. Ses besoins ont alors évolué, entre toutes les formalités administratives et la coordination à assurer : contrats divers à produire ou réviser, feuilles de déclarations d’oeuvres à remplir ou sessions d’enregistrement à planifier, etc. Il m’envoyait faire des courses aux quatre coins de la ville, acheter des disques de référence pour attiser son inspiration, de l’équipement pour son studio, ou pour amener ses guitares chez son luthier pour des ajustements.

Mon petit bureau était situé dans le sous-sol de sa maison à Longueuil, juste à côté de son studio. Ainsi, j’étais aux premières loges pour l’entendre travailler. La réalisation d’un épisode d’Omertà commençait par une rencontre avec le réalisateur Pierre Houle, la productrice Francine Forest et souvent le scénariste très impliqué Luc Dionne, qui venaient discuter de tous les endroits où ils désiraient qu’il y ait de la musique dans l’épisode en chantier. Ils avaient leur idée sur l’ambiance qu’ils désiraient qu’elle crée dans une scène, faisant soupçonner une magouille, l’attirance entre deux êtres, un danger éminent, ou prouvant que les paroles doucereuses d’un mafioso cachaient une terrible menace. Michel prenait des notes et commençait déjà dans sa tête à entendre quelques avenues musicales possibles. Dès qu’ils étaient partis, il se mettait au travail avec force discipline. Et j’entendais les mêmes scènes rejouer d’innombrables fois, pendant que Michel créait directement sa musique avec les images car tout devait être réglé à la seconde près. Il se servait d’un synthétiseur et de sa guitare, imaginant des lignes mélodiques pour chaque instrument qu’il désirait intégrer dans ses compositions. Une fois toute la musique composée et approuvée par les créateurs de la série, il fallait réaliser l’enregistrement des instruments, car pas question qu’un synthétiseur joue la ligne d’une trompette. Michel voulait un son authentique. Pour cela, ça prenait des partitions. Un beau travail pour bibi, que j’aimais bien effectuer. La musique du synthétiseur était transposée en notes sur deux portées dans un logiciel, et je devais démêler tout cela en isolant les notes de basse pour le bassiste, les notes mélodiques à qui de droit, analyser et inscrire le nom des accords, et même créer une partition pour le batteur avec la notation spécifique. Ce fut une belle rentabilisation de mes cours théoriques universitaires d’arrangement. Ensuite, je devais rechercher dans le bottin de la Guilde des Musiciens les instrumentistes particuliers dont il avait besoin, comme par exemple un accordéoniste, car pour le reste, il était très fidèle à ses collaborateurs réguliers. Puis il fallait organiser les horaires d’enregistrement, engager un technicien de son et préparer les contrats à signer par les artistes.

Quand l’enregistrement était bouclé et pré-mixé, une de mes tâches était d’apporter la précieuse bande sonore au studio de montage pour qu’elle soit intégrée à l’image. Lorsque j’avais entre mes mains toutes ces heures d’ouvrage, la sueur de tous ces gens, pour moi le colis était aussi précieux que si ç’avait été un coeur humain dédié à une transplantation. Tant que je ne l’avais pas remis entre bonnes mains, je retenais mon souffle, prenais mille précautions pour que tout se passe bien.

Cette année-là, Michel a fait quelque chose de très chouette pour moi. Il m’a recommandée au comédien Stéphane Jacques qui cherchait une guitariste pour composer et interpréter la musique pour un spectacle qui serait jouée en décembre au théâtre La Licorne : Les contes urbains. Il s’agissait de textes composés par divers auteurs, chacun interprété par un comédien-conteur, le tout sous la direction du metteur en scène Claude Poissant.
Une recommandation de Michel valait un engagement automatique. J’ai donc exécuté cette commande avec fébrilité et grand plaisir. Pendant le spectacle, j’étais la seule à demeurer sur scène du début à la fin. L’acteur René-Daniel Dubois m’a dit qu’il appréciait la présence rassurante que je représentais à ses côtés. Un des contes était écrit par la grande chanteuse Diane Dufresne, qui est venue un soir pour assister à une représentation. Elle m’a félicitée pour la musique que j’avais composée pour son texte et j’étais si impressionnée que je n’ai pu que bredouiller un merci avant de m’éclipser en coulisses. Preuve que ma timidité ne m’avait pas tout à fait abandonnée. Maudite soit-elle! Le spectacle a été donné trois soirs consécutifs dont un fut retransmis en direct sur les ondes radio de Radio-Canada.
Certaines de mes compositions étaient plutôt difficiles à interpréter et je me suis parfois un peu enfargée, mais j’ai vraiment adoré cette expérience unique. J’avais un modèle bien vivant, tout près de moi pour m’inspirer, me pousser à me dépasser.

Par la suite, j’ai décidé de relancer une nouvelle série de spectacles avec Gérald et quelques concerts avec un saxophoniste que j’ai connu au Carrefour des Artistes de Boucherville. C’était un regroupement d’artistes multidisciplinaires qui s’entraidaient pour organiser des événements. Par exemple, je pouvais être appelée à jouer de la musique lors de vernissages pour des peintres. J’ai aussi rebranché ma guitare électrique et me suis jointe à la chanteuse Francine Colangelo pour former un groupe le temps de quelques spectacles, dont un sur une grande scène extérieure pour la fête du Canada à LaSalle. Je l’avais connue au début de ma collaboration avec Michel Cusson, car elle était en charge de composer les textes pour son dossier de presse et sa biographie. À travers cela, je continuais toujours de donner des leçons de guitare.

Pendant longtemps, j’aurai été la seule employée permanente à épauler Michel. J’ai participé à la croissance des Productions Michel Cusson durant les cinq années où j’y ai travaillé en facilitant les activités de ce célèbre guitariste. J’étais là quand on a remis à Michel un Félix pour la composition de la musique d’Omertà au gala hors d’onde de l’ADISQ, heureuse pour lui du couronnement de tous ses efforts, sachant que cette reconnaissance était une excellente carte de visite pour la suite des choses. Effectivement, le succès de la série Omertà a eu de belles retombées. Les projets pour la télévision ont commencé à s’enchaîner les uns après les autres. Par exemple, le réalisateur Marc-André Forcier lui a confié la composition musicale de son film La Comtesse de Bâton Rouge et le producteur Normand Latourelle, l’a intégré dans la création de spectacles extérieurs à grands déploiements dont Les Légendes Fantastiques à Drummondville et Ulalena à Hawaii. Et moi, j’avais la chance de côtoyer régulièrement tous ces réalisateurs, tous ces créateurs formidables et j’appréciais chaque minute passée dans leur entourage.

(…)


[1] Sauf la composition musicale pour un thriller intitulé L’Automne Sauvage (1992) du réalisateur Gabriel Pelletier, qui n’a pas connu une grande diffusion.

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Duo ambiance, avec Gérald Bissonnette
1993 ou 1994

Nous portons notre passé comme survêtement de voyage. Qu’on aime ou non sa couleur, qu’il nous garde au chaud et à l’abri de la pluie ou qu’il soit un faible rempart contre les intempéries. Et en grandissant, nous amassons dans nos poches des outils qui déterminent la façon dont nous allons nous débrouiller devant les obstacles rencontrés sur notre chemin. Certains y mettent des couteaux suisses, d’autres ne réussissent qu’à y insérer quelques ustensiles jetables en plastique. Mais alors que tout pourrait sembler joué d’avance, il faut se rappeler qu’on peut être très créatif avec presque rien et malhabile avec les meilleurs outils du monde. Tout dépend de notre façon d’aborder les difficultés.

Dans mon entêtement à persévérer dans mes études, je ressemblais un peu à mon père qui n’avait jamais abandonné son rêve de monter une ferme. Il s’était équipé petit à petit, avait construit une nouvelle étable et agrandit son cheptel. Mais il continuait tout de même de travailler chez Bradley Brothers, une entreprise de forage minier. Comme si son rêve n’était pas assez grand pour tout abandonner et se consacrer entièrement à lui. Pourtant, il avait le talent et la passion. Qu’est-ce qui l’a retenu de se lancer complètement dans l’aventure? Est-ce qu’il se sentait mal épaulé par sa famille, ses aînés ne s’intéressant pas à cette voie? Oui, il était bien seul, mon père, avec cette ferme de boeufs de boucherie, même si Stéphane a fini par grandir et lui donner un coup de main. Les matins d’hiver, c’est quand même papa qui se levait plus tôt pour aller nourrir les bêtes avant d’aller travailler à Rouyn, respirant la poussière de foin, pour aller ensuite scier des planches pour construire des boîtes de transport, respirant la poussière de bois. Il s’en est pris plein les poumons, mon papa. Comme beaucoup de nos pères qui ont fait des métiers difficiles par devoir, pour nourrir leur famille, usant leur santé sans jamais se plaindre. Au Québec, on semble savoir beaucoup mieux encaisser les coups durs que les dollars.

Ainsi, mes études s’achevaient et je préparais mon examen concert, dernière étape avant l’obtention de mon diplôme en interprétation de la guitare classique. Finalement! J’ai élaboré un programme varié qui incluait une pièce contemporaine totalement inusitée à faire en duo avec un percussionniste qui jouait sur des bouteilles vides et divers autres accessoires, pendant que j’exécutais toutes sortes de motifs déjantés. J’avais aussi un concerto de Joaquín Rodrigo, Fantasía para un gentilhombre, dont la partie d’orchestre était assurée par la pianiste accompagnatrice Denise Saint-Pierre, une berceuse de Leo Brouwer et d’autres pièces, ce qui donnait un concert d’environ une heure. L’objectif était d’arriver à impressionner les juges avec un répertoire où on devait exploiter diverses facettes de l’interprétation.
Comme on le fait avant une épreuve sportive, je suis allée manger des spaghettis à quelques heures du concert, pour ne pas me sentir trop amortie par une mauvaise digestion. Juste avant de quitter ma table, j’ai entendu cette chanson de Louis Armstrong « What a wonderful world », que j’ai prise comme un bon présage. Tout allait bien se passer. Ma seule déception était que personne de ma famille ne se soit déplacé pour m’encourager. Mais, bon, c’est vrai que l’Abitibi, ce n’est pas la porte d’à côté. Je suis partie seule sur mon chemin, normal que j’arrive seule à destination. Mon professeur Alvaro Pierri n’y était pas non plus, mais c’était mieux ainsi, car cela m’aurait rendue nerveuse et il le savait. Mais Jean-Paul Rajotte, mon professeur de guitare en 3e année de cégep à Drummondville avait fait le déplacement spécialement pour l’occasion et ça m’avait fait chaud au coeur. Ce n’était sans doute pas tous les jours qu’une de ses anciennes élèves se rende jusqu’au baccalauréat. Dans l’ensemble, je me suis plutôt bien débrouillée et j’ai enfin obtenu mon diplôme.

« Et maintenant, que vais-je faire, de tout ce temps, que sera ma vie? », chantait Gilbert Bécaud. Lors de ma dernière année d’études, j’ai découvert avec étonnement que Gibiz me voyait autrement que comme une simple amie. Il avait enfin troqué ses grosses lunettes qui cachaient son visage pour des verres de contact et cela lui donnait une nouvelle assurance. J’ai accepté d’embarquer dans son fil d’actualités. Nous formions désormais un duo, dans la vie comme en musique, mes accords de guitare se mêlant aux douces sonorités de son vibraphone. Tout ce que j’ai accompli par la suite professionnellement dans le domaine musical, je sais que je lui dois. Avec Gérald à mes côtés, je me sentais d’attaque pour monter des concerts, laissant enfin ma timidité de côté.

Tout frais sortis de l’université, nous n’étions pas très riches. J’ai emménagé avec lui chez ses parents durant quelques temps, histoire de nous renflouer un peu. Grâce à mes petits revenus de serveuse au restaurant Giorgio, j’ai pu me débarrasser de mes dettes de prêts étudiants. Et puis un an plus tard, nous avons déménagé dans un appartement plutôt sympathique rue Hélène-Boullé à Boucherville, près de tous les services. J’ai alors passé une petite annonce pour offrir mes services de professeur de guitare privé. J’ai beaucoup aimé cette expérience et c’était bien d’être en contact avec des adolescents. Je les ai trouvés intéressants dans leur démarche personnelle. Quand on enseigne, on apprend autant de nos élèves qu’eux de nous. Ils nous poussent à nous remettre en question, à nous garder en forme. Et puis il faut apprendre les partitions de chacun, puisqu’ils ont tous des goûts différents et des attentes différentes. Certains s’intéressaient à Led Zeppelin ou Eric Clapton, d’autres à Red Hot Chili Pepper ou à Pink Floyd, mais heureusement quelques uns étaient prêts à tenter la musique classique aussi! Cependant, à tous j’ai appris à lire la musique sur la portée et la guitare. Pas question de fonctionner avec des tablatures, ou alors le moins possible. Je voulais qu’ils soient en mesure de mieux comprendre leur instrument. Ça commençait par savoir comment accorder leur guitare à l’oreille.

Gérald aussi donnait des cours privés. Pendant qu’il était encore aux études à l’université, il s’était également joint à la Philharmonie des Vents du Québec sous la direction d’Alain Cazes, en tant que percussionniste[1]. C’est comme un orchestre symphonique, mais sans sections de cordes, avec donc plus de cuivres et de bois pour assurer la partie mélodique et harmonique. Comme je suivais les activités de Gérald, j’ai rencontré à maintes reprises Alain et sa femme et je les considérais comme des amis. Cette dernière était membre du choeur de l’Orchestre Métropolitain et un jour comme ça, elle m’a dit qu’ils recrutaient de nouveaux membres. Je me suis dite « Pourquoi pas ». Alors j’ai pris rendez-vous pour une audition. Lorsque je suis arrivée à la salle de répétition, qui se trouvait dans le sous-sol de la Place des Arts, je n’ai pas reconnu tout de suite la femme qui était au piano. Elle avait une voix douce et flûtée, avec un petit accent étranger. Elle m’a demandé de chanter les notes qu’elle jouait sur son instrument. D’abord une ou deux notes, puis des séquences plus longues que je devais mémoriser. Elle voulait vérifier la justesse de mon oreille. J’ai trouvé tout cela très facile et j’ai été officiellement acceptée dans le choeur. Ce n’est qu’au moment de prendre mes affaires pour repartir que je me suis rendue compte que cette gentille femme était Agnès Grossmann, la chef de l’Orchestre Métropolitain.
Les répétitions s’effectuaient au même endroit où j’ai passé l’audition, avec un pianiste accompagnateur, sous la direction de Mme Grossmann elle-même. Elle savait aller chercher le meilleur de nous, nous aidant à placer notre voix correctement. La première fois où l’orchestre s’est joint au choeur pour la générale avant un concert, fut un grand moment d’émotion et de bonheur. Quelle puissance sonore! J’étais rendue vraiment très loin de la chorale d’église de Mont-Brun, mais le plaisir était le même : chanter en groupe, en harmonie.

Un beau jour, la Philharmonie des Vents a décidé de mettre à son programme Bacchianas Brasileiras no 5 de Villa-Lobos, dans un arrangement effectué pour cette formation musicale. La mélodie principale serait interprétée par le trompettiste soliste de l’Orchestre Symphonique de New York. Alain Cazes avait noté qu’il y avait une partition de guitare dans l’arrangement, alors il m’a offert de la jouer. Bien sûr que j’ai accepté, tu parles! J’ai pratiqué comme une folle. Et de plus, j’allais faire mon baptême de la Place des Arts en tant que guitariste! Une occasion à ne pas rater.
J’ai accordé ma guitare des centaines de fois avant de rentrer sur scène, écoutant le La donné aux instrumentistes par un des musiciens, le comparant à celui de mon diapason et celui dans la 5e case sur ma corde de Mi aigu. Les cordes neuves ont toujours un peu tendance à se désaccorder facilement. Il faut bien les étirer. Sur scène, j’étais installée juste à côté du trompettiste soliste, ce qui me donnait une place de choix pour apprécier sa dextérité. Ma guitare était amplifiée, bien entendu, sinon, justement, on ne m’aurait pas entendu du tout!
Tout s’est merveilleusement bien passé. J’avais des parties complètement solos dans la pièce et je n’étais même pas nerveuse! Même des musiciens de l’OSM[2] sont venus me féliciter. J’étais sur un nuage dont je ne suis pas redescendue avant le lendemain, quand des clients de chez Giorgio m’ont commandé des spaghettis avec du pain à l’ail, se foutant bien de mon petit vécu. Dur retour à la réalité. Pour eux, je n’étais qu’une serveuse anonyme et ils étaient pressés de manger pour aller vaquer à leurs autres activités. Chez Giorgio, les clients étaient souvent pressés! Surtout le midi, quand ils venaient prendre leur pause repas. Ils arrivaient tous en même temps, créant un brouhaha et une animation soudaine dans les cuisines, au bar, à la caisse, près des ordinateurs où on passait les commandes, puis ils repartaient comme ils étaient venus dans un bloc, apparemment soumis aux mêmes horaires.

Gérald s’est trouvé un boulot de professeur de batterie dans une école secondaire. Il y a rencontré d’autres musiciens qui sont devenus des amis et qui lui ont offert un poste de batteur dans leur groupe de jazz, une formation semi big band avec trompette, trombone et deux saxophones. Leur projet était de proposer leurs services dans des Clubs Med ou des croisières afin de s’offrir des vacances dans le Sud à moindre coût. Comme les gars du groupe amenaient leur blonde, tant qu’à y être, ils m’ont proposé de jouer avec eux. Je me suis donc mise à la guitare électrique. En décembre 1994, nous sommes allés inonder de notre musique les plages d’Eleuthera aux Bahamas.
Je n’avais pas de grandes notions d’improvisation et bien que je connaissais très bien la théorie des accords, il fallait trouver sur la guitare des enchaînements logiques, savoir faire ressortir les notes les plus importantes comme les tierces, les septièmes ou les neuvièmes, laissant au bassiste le soin d’appuyer la tonique et la quinte. Tout cela n’était pas très naturel pour moi, car j’avais l’habitude de jouer solo, donc de choisir mes renversements d’accord en fonction des toniques. Par exemple, si je jouais un accord de Do Majeur 7, mon Do se trouvait à être la note la plus basse de mon accord. Mais avec le groupe, j’aurais dû en fait choisir de faire ressortir d’avantage le Mi (tierce) et le Si (septième majeure). Bref, j’en ai franchement arraché. Mais du point de vue humain, l’expérience fut extraordinaire. Il faut dire que l’environnement était paradisiaque. La température était parfaite et les Gentils Organisateurs accueillants et heureux de notre présence pour animer notamment les soirées de Noël et du jour de l’an. Les gars étaient très chics dans leur smoking et j’avais acheté pour l’occasion une robe de velours rouge. J’étais tellement absorbée par mes partitions que je n’ai aucun souvenir du public et de leur réaction. La pièce que je préférais interpréter était « All night long » de Lionel Ritchie, car j’aimais le riff de guitare et c’était tellement hop la vie. Ça correspondait à mon humeur. Lors de la soirée du Jour de l’An, il me reste un vague souvenir d’une fontaine de champagne et d’un 1994 en chiffres de feu qui s’est transformé en 1995.

Normand Gosselin, le chef du groupe avait toujours plein d’idées pour varier les plaisir. Il a organisé une soirée blues, où il a invité un musicien français en vacances à se joindre à nous. Nous avons aussi fait une parade entre les palmiers du site avec une version marching band du groupe, où j’ai joué des cymbales.

Comment oublier les buffets gargantuesques et à volonté du Club Med! Heureusement, nous allions jouer au tennis pour compenser toute cette bonne nourriture qui ne demandait qu’à être goûtée. Comment choisir entre un plat ou l’autre? Pourquoi ne pas essayer un petit peu de tout? En dehors des spectacles que nous donnions, je ne portais que le maillot de bain et le paréo. Toujours prête à me jeter à l’eau. Je me souviens des vagues un peu traîtres qui nous attrapaient par derrière, des séances de photographies de lever de soleil sur la plage, de la mer turquoise. Le bonheur était inscrit sur nos visages.

Le retour à la réalité a été un peu brutal dans la neige et le froid du Canada. Nous sommes allés en Abitibi, faire un compte-rendu de nos « vacances » et déguster quelques mets du temps de fêtes qui m’avaient manqué dans le Sud. Gérald était toujours partant pour m’accompagner  là-bas, même s’il fallait pour cela traverser le Parc La Vérendrye en pleine tempête hivernale. Il était vraiment irréprochable et pourtant il me manquait quelque chose que je n’arrivais pas à saisir. Après cinq ans de vie commune, il a bien fallu que je me rende à l’évidence que ma relation avec Gérald n’était pas ce que j’attendais de la vie à deux. Il semblait que nous n’avions plus rien à nous dire, que nous avions fait le tour de notre histoire. Alors on a décidé d’écrire ensemble le mot « fin » sans rancune et sans animosité, raisonnablement, juste avant la dernière tournée dans un Club Med que j’allais faire avec le groupe à Punta Cana en République Dominicaine durant l’été 1995.

Connaissant mes lacunes à la guitare électrique, j’ai ressenti le besoin de suivre des cours. Après avoir goûté les leçons d’Alvaro Pierri, j’avais envie de poursuivre avec un professeur de choix, alors j’ai approché Michel Cusson[3] pour qu’il m’enseigne ses rudiments. Je lui ai fait parvenir ma requête dans une lettre qui l’a suffisamment intrigué pour qu’il me téléphone. Non seulement il a accepté de me donner des cours, mais surtout, il m’a offert un travail d’assistante! Au total, je n’aurai eu que deux leçons de guitare, mais j’ai appris qu’il ne prenait pas d’élèves habituellement, alors je me sentais encore plus privilégiée! Et puis comme je ne travaillais plus au restaurant Giorgio depuis six mois et que Gérald allait bientôt quitter l’appartement, j’avais bien besoin d’un boulot, car l’enseignement n’aurait pas suffit à me faire vivre. J’avais drôlement confiance en la vie pour ne m’être même pas inquiétée de mon avenir à ce moment-là. Et ma foi, j’ai eu bien raison!

 


[1] Je crois même qu’il a participé à la fondation du groupe.

[2] Orchestre Symphonique de Montréal

[3] Membre fondateur d’UZEB et Wild Unit, et maintenant compositeur de musique de film.