Archives de février, 2015

Il m’aura fallu faire tout cet exercice pour comprendre que ce qui importe vraiment n’est pas de savoir qui nous sommes, mais qui voulons-nous être? Tout compte fait, il n’est pas primordial d’établir quel est notre véritable plat national, et tant mieux si nous incorporons les saveurs du monde entier à notre cuisine. Notre peuple est riche de tous ses habitants et s’assaisonne de ce qu’ils peuvent nous apporter. Mais il faut avoir confiance en notre recette de base pour donner le goût à tous d’en conserver les ingrédients principaux. De ne pas dénaturer le meilleur de ce que nous sommes pour en faire une bouillie indigeste plus propre à nous empoisonner l’existence qu’à nous nourrir.

C’est plutôt désolant quand le chef lui-même se désintéresse de sa cuisine au profit du tout cuit, de la malbouffe et de la sempiternelle économie de bouts de chandelles. Qui sait alors ce qui peut mijoter dans les chaudrons abandonnés aux apprentis. J’ose à peine imaginer ce qui est en train de moisir dans le frigo. Tant d’ingrédients gaspillés, de possibilités qui ne se concrétiseront pas faute d’audace.

Nous ne menons pas les bons combats. Il est temps pour nous de dépasser cette quête identitaire propre à l’adolescence pour aboutir aux réalisations et accomplissements de l’âge adulte. Se contenter de copier et imiter les recettes des autres en quémandant l’approbation est plutôt juvénile, alors que nous avons toutes les ressources et la créativité pour déployer nos ailes en toute confiance. C’est un mouvement à initier de l’intérieur. Pourquoi ne pas chercher à inventer nous-mêmes des solutions aux problèmes contemporains sociaux et environnementaux, plutôt que d’attendre qu’elles viennent de l’extérieur, qu’elles aient déjà été approuvées par le reste du monde. Si nous avons réussi notre acclimatation à la nordicité, c’est que nous possédons une force intérieure, une capacité d’adaptation, d’apprentissage, de la débrouillardise et des idées plein la caboche. Commençons donc par être fiers de nous! Soyons fiers de nos réussites, de ce que nous avons bâti de nos mains, de nos artistes, de nos entrepreneurs, de ceux qui cherchent et réfléchissent, de ceux qui font bouger les choses, de ceux qui rêvent d’un monde meilleur. Soyons fiers de nos paysages, de nos terres fertiles, de ce que l’on récolte, de nos innovations. Soyons fiers de notre parlure, de ce que nos mots racontent, car notre histoire est unique, gravée ici sur des troncs de bouleaux, d’épinettes ou d’érables à sucre avec toutes sortes d’instruments apportés dans nos bagages, ou avec les moyens du bord.

lac

Rien de mieux que d’observer comment les gens sont ailleurs pour mieux saisir ce qui fait notre essence, pour comprendre par comparaison de quel bois on se chauffe. Tient, quelle belle expression tout à fait de « rigueur »!

Il faut revenir en arrière pour revoir le contexte dans lequel on a évolué. Nos ancêtres ont quitté un continent, un mode de vie, une histoire, des acquis technologiques pour venir s’installer dans un territoire où la nature leur a vite appris qui était le maître. Ces nouvelles conditions d’existence ont modifié leur rapport à l’environnement et contribué à leur forger une culture propre aux circonstances. Ils ont dû s’entraider plus que de coutume, inventer des nouveaux outils de travail, des nouvelles façons de construire les maisons plus adaptées au climat, des moyens de locomotion aptes à affronter les grosses bordées de neige, des sports pour se divertir en toutes saisons. Ils ont composé des chansons et des histoires qui reflétaient mieux leur réalité, concocté une cuisine avec ce qu’ils avaient sous la main. Voilà pour ceux qui ont quitté la Bretagne ou la Normandie au XVIIe siècle. Mais au début du XXe siècle, l’histoire s’est répétée quand les colons sont partis pour défricher l’Abitibi. Coupés du reste de la province avec pour seules voies d’accès un chemin de fer et des rivières, ils ont reproduit les gestes des premiers arrivants en Nouvelle-France dans les mêmes conditions de dénuement et d’isolement, cohabitant sur le territoire avec les tribus autochtones.

Depuis, une route a percé les kilomètres de forêt séparant l’Abitibi des grands centres urbains, mais au fond, il reste encore dans le cœur des gens de là-bas encore beaucoup de cet esprit communautaire qui prévalait à l’aube de la création de ce nouveau pays, de cet accueil chaleureux qu’on réserve à tous ceux qui viennent de loin, cette curiosité avide de tout connaître sur les nouveaux arrivants, qu’ils viennent d’au-delà de la barrière du parc La Vérendrye ou de l’océan Atlantique. Et moi, je suis issue de la troisième génération d’Abitibiens, fière de mes racines déracinées qui cherchent toujours à puiser aux sources du Nord le meilleur de nous, québécois.

Lorsque je contemple ces vallons rebelles, disciplinés par les agriculteurs, cette lumière brute et franche qui ne laisse aucune place à l’ombre d’un doute, je saisis une parcelle de ce qui fait de l’Abitibi une région unique. Fondée par les pères de nos pères, à la sueur de leur rêve de liberté, elle a engendré des conquérants, des patenteux ingénieux et de vaillantes porteuses de flambeaux. Comment ne pas se réclamer détenteur de son ADN, comment ne pas désirer être reconnu comme légitime héritier?

les foins

On croit habiter une région, mais c’est cette région qui nous habite, même longtemps après notre départ. J’ai une tendresse pour ses habitants qui se battent encore et toujours contre les préjugés de ceux qui ne savent pas, devant encore et toujours faire leur preuve, malgré la reconnaissance éphémère de leur mérite. À beau mentir qui vient de Rouyn, dites-vous, qui croyez que sa principale ressource est une mine de mouches noires.

L’Abitibi a très tôt appris à ne compter que sur elle-même et son envol n’en fut que plus majestueux. Dans ses beaux jours, elle transpire de créativité, se débrouillant pour qu’on ne l’oublie pas.

Lundi, 1 janvier 1996

Levée vers 10h45. François m’a lavé les cheveux au lavabo de la cuisine. Comme dans Souvenirs d’Afrique. N’est-ce pas romantique? Et puis tout le monde a revêtu ses plus beaux atours pour aller dîner au restaurant Soretel à Grand-Quevilly. La grand-mère de François était aux anges d’avoir enfin toute sa famille réunie auprès d’elle. Ce furent de belles retrouvailles et malheureusement les dernières avant le grand départ de Maleine, trois ans plus tard. Un moment que ceux qui restent doivent encore chérir aujourd’hui. Au menu, il y avait tout cela :

Flûte Saint-Sylvestre et ses amuses bouches

Terrine aux deux rougets et sa mousseline de tomates

Rouelle de la mer, sauce homardine

Sorbet impérial (le trou normand)

Mignonettes de filet de biche sauce Diane

Feuilleté de chèvre frais à la menthe sur sa salade à l’huile de noix

Délice de la Saint-Sylvestre « sous bois » et sa crème anglaise à l’Armagnac

Café et ses truffons

 

Avouez que dit comme ça, on dirait une épreuve des 12 travaux d’Astérix! Mais en fait, on prend son temps, on discute et tout ça passe bien. C’est délicieux. Comme de raison, tout le monde s’amuse de mon accent, même si je fais tout mon possible pour l’aplanir. Après le repas, on danse pour digérer, puis on va sabrer le champagne chez oncle Renaud.

 

J’ai retrouvé dans la modeste petite maison de la grand-mère de François un peu de nous. Dans l’accueil chaleureux qui se traduit par un désir de nous voir repus et contents, attablés devant de bons repas à la bonne franquette. Dans les joyeuses discussions autour de la table de cuisine. Ce fut si simple de m’intégrer à cette famille. Après tout n’est-elle pas issue d’une région où je puise mes racines. D’ailleurs, nous avons fait une virée du côté de Saint-Martin-du-Vieux-Bellême, lieu d’origine de mes ancêtres Gaulin, ceux qui ont fait la grande traversée vers l’Amérique au XVIIe siècle. Cette visite fut très émouvante pour moi. Surtout lorsque j’ai découvert dans la petite église du village une plaque commémorative en l’honneur de mes ancêtres. J’aurais aimé pouvoir partager cet instant avec quelques villageois, mais les rues étaient désertes comme celles d’une ville fantôme. Le brouillard épais qui flottait sur toute la région accentuait cette impression spectrale. Nous avons bien tenté de rencontrer le maire, mais il brillait par son absence. Rien pour faire la lumière sur les nombreuses questions qui me taraudaient. Par exemple, où était située la maison de mes aïeuls? Avais-je des cousins lointains dans la région?

Plaque

Nous en avons profité pour sillonner ce beau pays de long en large, parcourant plusieurs départements par avion, voiture et TGV, et ce fut l’occasion de connaître toute la proche parenté de mon François. Paris, Rouen, Nice, Ajaccio, Marseille, Monaco, sont quelques unes des villes par lesquelles nous avons transité. À Paris, nous avons bien entendu exploré les endroits typiques et touristiques en un temps record, sous un ciel bas, gris et morose qui ne laissait pas voir le sommet de la tour Eiffel. Nous avons péniblement hissé et tiré nos valises de plus en plus lourdes à travers le dédale des couloirs étroits, sales et interminables du métro. Mais qu’importe, j’étais dans la mythique ville lumière que je découvrais à travers des lunettes roses qui teintaient de merveilleux tout objet de découverte.

En Corse, nous avons fait des pique-niques dans la montagne, avec pour toile de fond de jolis petits villages peuplés de maisons aux toits de tuiles rouges, accrochées à flan de colline. Nous nous sommes réjouis de la température qui était si clémente en ce début de janvier (20°C à l’abri du vent). Nous avons passé du temps sur les plages désertes de la mer méditerranée à regarder les vagues se briser contre la grève. C’est dans ce cadre de rêve que j’ai fait la connaissance de la maman de François, personnage volontaire et coloré, et aussi de son attachant petit frère Sylvain issu d’un deuxième lit. J’espère avoir réussit le toujours périlleux test d’acceptation dans le coeur d’une belle-mère.

Ajaccio

Ajaccio, Corse

À Nice, nous avons dégusté la meilleure ratatouille au monde, celle du papa de François et visité le fameux hôtel Negresco, celui qui a servi de cadre à un de mes films préférés de Pierre Richard « Je suis timide, mais je me soigne ». Nous avons fait un crochet à Monaco du côté du palais, apprécié de ce promontoire la vue sur Monte-Carlo, ville de gratte-ciels et même pu apercevoir en chemin les Alpes enneigées.

Près de Marseille, nous avons vécu un épisode de vie de famille dans une magnifique maison provençale perchée sur une colline, à l’ombre des platanes, des oliviers et des lauriers, dégustant des mets typiques comme la soupe au poisson et la rouille, l’aïoli et aussi d’authentiques mets italiens, car c’est la nationalité de notre hôtesse. Nous avons dormi dans une petite chambre avec d’opaques volets en bois accrochés à la fenêtre.

Campagne_ProvencePaysage de Provence

Ce fut un voyage de découvertes extraordinaire! Comme si tous s’étaient donnés le mot pour nous en mettre plein la vue. Une parenthèse magique au cœur de l’hiver qui allait bientôt nous rattraper…

Chapitre 21 – De Rouyn à Rouen

Publié: février 9, 2015 dans Autobiographie
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Décembre 1995, comme d’habitude, je vais passer le temps des fêtes en Abitibi et c’est la découverte pour François de nos traditions familiales : gros repas regroupant toute la famille chez mémère Gaulin et ça en fait de monde à rencontrer! Ragoûts de pattes et tourtières, beignes et bûches de Noël Vachon seront de la partie, pour le plus grand dépaysement de ses papilles. Mais François est si avide de nouvelles expériences que tout semble aller de soi.

Une fois qu’on s’est bien rempli la panse chez les Gaulin, en général, c’est rebelote avec la famille Létourneau. Sauf que cette année, ce sera à mon tour d’aller vivre le dépaysement chez les Français. Noël sous le sapin à Rouyn, fêtes du jour de l’an à Rouen!

Comme j’ai tenu un journal de voyage, je vous en transcris des extraits, avec quelques ajouts explicatifs, mais en gros, c’est ça.

 

Vendredi, 29 décembre 1995

Aéroport de Montréal : Ah non, pas encore une file! Je n’ai jamais autant fait la file de toute ma vie!

21h12, ça y est, on est enfin dans l’avion, bien assis, ceinture bouclée… let’s go!

22h51 (ou 4h51, heure de France) J’ai déjà changé l’heure de ma montre, pour me mettre dans le mood. Ce sera mon premier décalage horaire : 6 heures de différence. C’est une nuit de sommeil que je vais perdre, mais tant pis, on est jeune et on en profite. (Je ne peux pas dire « et en santé », car je suis assaillie par une grippe archi-carabinée.)

Je réalise plus ou moins ce qui m’arrive. Je m’agite dans mon siège, enthousiaste et excitée par l’aventure qui commence.

Les agentes de bord nous servent des rafraîchissements. Valérie, t’haïrais ça, c’est du jus d’orange Oasis! Ah! Ah! Ah! Jusqu’ici, la traversée est plutôt calme. Pas de turbulences. Je vais essayer de dormir un peu.

 

Samedi, 30 décembre 1995

Ça y est, on est arrivés! Dans la descente, j’ai cru que mes tympans allaient exploser. Effet de ma congestion nasale et d’un atterrissage un peu précipité. Bon, maintenant, envie de pipi. Mais qu’est-ce que c’est que ces toilettes, y’a juste un endroit pour mettre les pieds et puis un trou. En plus, le terminal tient plus du hangar à bestiaux. Allez les Canadiens, vous avez voulu prendre une compagnie à bas coûts! Je viens de vivre mon premier petit choc culturel. RER direction Paris centre-ville, puis métro. Les couloirs sont interminables. J’ai les bras étirés à force de traîner ma valise (elle a des roulettes, mais c’est l’ancien système et elle se renverse continuellement).

Ça y est! Enfin arrivés! Premier coup d’œil : l’Arc de Triomphe! C’est immense. Je n’arrive pas à le quitter des yeux. Que d’émotions.

Mais on est comme qui dirait « claqués » maintenant. Il pleut, j’ai perdu mon foulard préféré et je meurs de faim. Une baguette jambon beurre, mais encore, c’est sûrement pas assez pour caler un estomac récemment entraîné aux festins de Noël…

Paris, on n’est que de passage. Mais on reviendra. Hop dans le train direction Rouen. Il est 14h00 et on n’a pas encore dormi. François se cale le plus confortablement possible et moi je regarde défiler le paysage. Des maisons françaises, des champs, français, des vaches françaises. Et pas de neige! Malgré la fatigue, je suis bien contente d’être ici. J’ai l’impression d’être dans un film.

Rouen dans la brume. Tante Sylvette, la sœur du papa de François, est venue nous chercher à la gare avec Sophie, sa soeurette à lui. Les sourires fusent sur les visages, il y a tant à se dire, du temps à rattraper.

Le trajet, le temps que ça prend pour se rendre chez la grand-mère, on ne se rend plus compte de rien. Bonjour douce grand-mère. Tout le monde se met en quatre pour nous faire plaisir. Une petite douche chez oncle Régis. Pas de salle de bain chez la grand-mère. Quoi? Seulement une toilette et un bidet dans sa chambre à l’étage. Et puis une toilette sèche… dehors!!! Deuxième petit dépaysement. Ne peut pas m’empêcher de me lever la nuit pour aller faire pipi. C’est à cause du chauffage à eau chaude qui circule dans les tuyaux. Ce glouglou continuel. Alors je dois enfiler mon manteau et prendre une lampe de poche. Mais d’abord descendre deux étages par le petit escalier sombre et étroit…

On prend l’apéritif chez oncle Régis. Muscat et grignotines. Une tradition qui aide à patienter jusqu’au souper, qu’on peut alors prendre un peu plus tard. Quand on revient chez grand-mère, le papa de François est arrivé. Les retrouvailles sont aussi joyeuses que les ripailles. Mais je tombe de sommeil. Bonne nuit à vous tous qui êtes si gentils.

 

Dimanche, 31 décembre 1995

Aujourd’hui, on part en promenade visiter Rouen. J’adore l’architecture des bâtiments. C’est magnifique. Je regrette vivement de ne pas avoir apporté mon appareil photo. Je foule des chemins parsemés d’histoire, me recueille à l’endroit où fut brûlée Jeanne d’Arc. Quelle horreur! Les murs sont grugés par des trous de boulets de canon et de balles. Ne jamais oublier les horreurs de la guerre pour ne pas commettre à nouveau les mêmes erreurs.

De retour chez grand-mère Maleine (mot doux pour Madeleine), il y a de la fébrilité dans l’air. On est à quelques heures du jour de l’an. Cette année, l’aïeule a mille raisons de se réjouir, car il y a longtemps que toute la famille n’a pas été réunie. Tous mettent la main à la pâte pour préparer un festin : escargots au beurre à l’ail (comme dirait papa Didier, dans ce plat, c’est le beurre à l’ail qu’on préfère!), saumon fumé, boudin blanc (rien à voir avec le boudin noir gorgé de sang… heureusement!), canard avec des pommes rôties, salade de verdure et une glace aux pralines avec un coulis de framboises. Et pour être en mesure d’avaler tout cela, un trou normand, ce petit verre de calvados bien pourvu en alcool. De quoi décrasser les tuyaux et tuer les vilains microbes grippaux!

Bonne année et champagne tout le monde!