Archives de avril, 2016

Cet homme là, c’était une vraie force de la nature.

Parce que pour côloniser l’Abitibi, il ne fallait pas avoir les deux pieds dans la même bottine, ou bien être une moumoune pas capable de donner de sa personne! L’histoire débute avant l’invention des chainsaws et de toutes ces machines qui font des grands trous dans nos forêts sans qu’on s’en aperçoive. Mon grand-père et ses parents sont débarqués en pleine crise économique sur cette terre en friche où tout était à bâtir. Les côlons ne possédaient souvent comme richesse que leurs bras et plein d’espoir. Je ne sais pas comment ils se sont rencontrés, lui et ma grand-mère, mais je me plais à imaginer qu’il a dû la séduire avec son charme, son humour et puis c’était sûrement une belle pièce d’homme. Cécile, je l’imagine aussi plutôt jolie, à la fois forte et un peu résignée, tout de même décidée à prendre la vie à bras le corps, puisque de toute façon, maintenant qu’ils étaient tous embarqués dans cette galère, autant en tirer le meilleur parti. Aimé a défriché et dessouché sa terre avec des chevaux et du courage, assailli par des nuées de maringouins qui attendaient juste ça de voir arriver de la belle chair captive, trop occupée pour les chasser. Alors il en a bûché du bois avec de l’huile de coude. Pour assurer leur subsistance, il partait des mois sur les chantiers loin des siens. Sa Cécile devait trouver le temps long avec bientôt cinq filles et trois garçons à gérer. La saison froide devait s’étirer un peu trop à ses yeux avant qu’il revienne lui prêter main forte pour mettre un peu de discipline dans la cabane! Et ils en avaient de la graine de tannants ces enfants-là. En fait surtout les p’tits gars. J’imagine que grand-papa avec sa grosse voix autoritaire ne devait pas parlementer très longtemps avec ses enfants pour se faire obéir. « Les p’tits gars, tenez-vous tranquille! Calvince de barnak! »

Quand Aimé revenait du chantier, qu’il retrouvait enfin le confort de sa maison du rang 1 à Roquemaure, il pouvait alors exercer ses talents de barbier. Il possédait une vraie chaise qui trônait bien en évidence dans le salon familial. Une fois qu’il en avait terminé avec tous les clients du village et des environs, il allait offrir ses services jusqu’à La Sarre. C’était un as du clipper.

Pour se divertir, il aimait bien fréquenter le salon de quilles du village. Celui qui se trouvait juste en bas de l’appartement de ses beaux-parents. Le beau-père était lui-même un sacré joueur. De quilles comme de pichenottes. On raconte qu’à ce jeu, il annonçait les coups qu’il allait effectuer comme on le fait au billard, ce qui ne manquait pas de provoquer son effet! Surtout qu’il savait viser dans le mille. Mais je pense que mon grand-père, pour sa part, a toujours aimé mieux les quilles. Besoin de bouger, de se dépenser. Ce qui ne l’a pas empêché de fabriquer un beau jeu de pichenottes en bois vernis pour sa Cécile.

Les enfants ont grandi. Ils se sont mariés et ont déserté la maison, un à un pour fonder leur propre famille. La plupart se sont établis en Abitibi sauf Denis, l’aîné des garçons, qui est allé bosser sur les grands chantiers de construction à Montréal. Son petit garçon savait à peine dire papa quand mon oncle Denis a eu un terrible accident de travail. Il devait sans doute oeuvrer à la construction d’un des grands édifices de la ville et il a fait une chute mortelle d’un échafaudage. Cette perte, ma grand-mère Cécile ne s’en est jamais remise. La photo de son cher disparu a toute sa vie trôné en évidence près de leur lit.

Un beau jour, grand-papa a reçu une offre pour aller s’occuper d’une pisciculture de truites arc-en-ciel à St-Mathieu. Alors ils ont vendu la maison, dit adieu à tant de souvenirs et plié bagages pour embarquer dans une nouvelle aventure. Avec Cécile, ils ont emménagé dans un grand loyer à côté de l’usine. Cécile a prêté main forte à son mari dans la préparation, l’empaquetage et la congélation des truites. Il n’y avait de toute façon pas grand chose d’autre à faire de ses journées dans ce coin perdu dans le bois où on avait aménagé un lac artificiel alimenté avec la bonne eau de source de la région. Je pense qu’ils ont dû profiter d’une bonne dose d’oméga-3 à pouvoir ainsi manger du bon poisson à chaque fois qu’ils en avaient envie. En tout cas, à mon grand-père ça lui a bien réussi, parce qu’une fois l’heure de la retraite arrivée, quand ils sont allés s’installer dans un loyer à Amos, il avait encore assez d’énergie pour jouer aux quilles trois fois par semaine, ainsi qu’au curling, tout en faisant du bénévolat à l’hôpital. Grand-maman tenait bon aussi, malgré des problèmes de plaies aux jambes.

Mais quand l’été arrivait, c’était maintenant le golf sa nouvelle passion! Je dis l’été, mais dès que la neige commençait à fondre, il allait faire son tour voir comment ça se passait du côté du terrain. Le 3 mai 1992 grand-maman m’écrivait : «Ici ça va. Grand-papa commence à reluquer le terrain de golf. Ça ne sera plus long maintenant. C’est pour cela qu’il me dit de temps à autre que si je veux qu’il m’aide à faire du ménage, il faudra pas que je retarde trop. Je vais en profiter certain! »

Quelques mois plus tard, il était en pleine saison elle m’écrivait le 6 août 92: « Grand-papa va jouer au golf à tous les jours. Il va prendre son chiffre comme il dit, à 9hres l’avant-midi et 1hre l’après-midi. Je ne le blâme pas, il est capable, il fait bien. (…) »

Ah sa Cécile. Ils étaient bien beaux tous les deux. C’est pas tout le monde qui aura eu la chance de célébrer 71 ans de mariage. Cécile est partie avant lui. Ça a été dur, mais il avait quand même le goût de continuer à voir si cette vie-là avait encore quelque chose de bon à lui offrir. Heureusement, il pouvait compter sur la visite régulière de ses deux filles Lucie et Huguette qui habitaient tout près, pour se désennuyer.

Oui! Une vraie force de la nature, qui tenait encore sur ses deux jambes à 94 ans, et qui vivait tout seul dans son p’tit loyer de la résidence du Patrimoine à Amos, jusqu’à ce que la grande faucheuse vienne lui rappeler qu’il ne pourrait pas toujours se sauver d’elle. Il a tenu son bout tant qu’il a pu. Mais voyant qu’il ne pourrait plus jamais tenir un bâton de golf, voyant qu’elle ne voulait pas le laisser tranquille il s’est dit: « Bon, eh bien si c’est comme ça, je suis prêt! »

Sa partie est terminée et il l’a remportée haut la main.
Un dernier birdy, un dernier abat, une pierre qui glisse jusque dans la maison et puis voilà. Il faut mettre les 18 drapeaux de son cher terrain de golf en berne, mettre au garde-à-vous les quilles au bout de l’allée. À la mémoire de ce grand homme, notre bel Aimé.

Tous ceux qui l’aimaient, si vous vous sentez perdus, désorientés par son départ
Adressez-lui vos prières, parce que non seulement il connaît le chemin
Mais en plus je suis certaine qu’il fait encore son bénévolat!

!!grandpaGrand-papa fête ses 94 ans
Janvier 2016

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Cet homme là, c’était une vraie force de la nature.

Côloniser l’Abitibi, c’était pas fait pour les moumounes. Dans c’temps-là, les chainsaws n’existaient pas. Y’en a bûché du bois avec de l’huile de coude. Y partait des mois sur les chantiers pour pouvoir nourrir sa famille, ça fait que Cécile, elle devait trouver le temps long avec 5 filles et 3 garçons à gérer. Pis y’en avait d’la graine de tannants ces enfants-là. En fait surtout les p’tits gars. J’me d’mande ben de qui y tenaient. Qu’est-ce que vous en pensez?

Quand Aimé revenait du chantier, dans sa maison à Roquemaure, il pouvait exercer ses talents de barbier avec sa vraie chaise qui trônait bien en évidence dans le salon. Il savait manier le clipper. « Les p’tits gars, tenez-vous comme il faut! Calvince de barnak! »

Les salons de quilles, c’est à Roquemaure qu’il a commencé à en fréquenter. Faut dire que le beau-père était ben placé pour l’encourager. Y’habitait juste en haut des allées. J’pense qu’il a toujours aimé mieux ça que les pichenottes, même s’il a fabriqué lui-même un beau jeu en bois vernis pour sa Cécile.

Un beau jour, il a reçu une offre pour aller s’occuper d’une pisciculture de truites arc-en-ciel à St-Mathieu. Ça fait qu’il a vendu sa maison, qui commençait à être bien vide, vu que les enfants partaient les uns après les autres pour faire leur vie, pis avec Cécile, ils sont allés s’installer dans un loyer à côté de l’usine. Je pense qu’ils ont dû profiter d’une bonne dose d’oméga 3 à manger du bon poisson comme ça, pis élevé dans de l’eau de source en plus. En tout cas, ça lui a bien réussi parce que quand ils sont partis de là pour aller habiter à Amos, y’avait encore assez d’énergie pour jouer aux quilles trois fois par semaine, pis au curling aussi, tout en faisant du bénévolat à l’hôpital.

Mais quand l’été arrivait, ah ben là c’était le golf. Je dis l’été, mais dès que la neige commençait à fondre, il allait faire son tour voir comment ça se passait du côté du terrain. Le 3 mai 1992 grand-maman m’écrivait : «Ici ça va. Grand-papa commence à reluquer le terrain de golf. Ça ne sera plus long maintenant. C’est pour cela qu’il me dit de temps à autre que si je veux qu’il m’aide à faire du ménage, il faudra pas que je retarde trop. Je vais en profiter certain! »

Quelques mois plus tard, il était en pleine saison elle m’écrivait le 6 août 92: « Grand-papa va jouer au golf à tous les jours. Il va prendre son chiffre comme il dit, à 9hres l’avant-midi et 1hre l’après-midi. Je ne le blâme pas, il est capable, il fait bien. (…) »

Ah sa Cécile. Ils étaient bien beaux tous les deux. C’est pas tout le monde qui aura eu la chance de célébrer 71 ans de mariage. Cécile est partie avant lui. Ça a été dur, mais il avait quand même le goût de continuer à voir si cette vie-là avait encore quelque chose de bon à lui offrir.

Oui! Une vraie force de la nature, qui tenait encore sur ses deux jambes à 94 ans, pis qui vivait tout seul dans son p’tit loyer de la résidence jusqu’à ce que la grande faucheuse vienne lui rappeler qu’il pourrait pas toujours se sauver d’elle. Y’a tenu son boutte tant qu’il a pu. Mais quand il a vu qu’elle ne voulait pas le laisser tranquille il s’est dit « Ok d’abord! Je suis prêt! »

Sa partie est terminée et il l’a remportée haut la main.
Un dernier birdy, un dernier abat, une pierre qui glisse jusque dans la maison et puis voilà. Il faut mettre les 18 drapeaux en berne, mettre au garde-à-vous les quilles au bout de l’allée. À la mémoire de ce grand homme, notre bel Aimé.

Si vous vous sentez perdu, désorienté par son départ
Adressez-lui vos prières, parce que non seulement il connaît le chemin
Mais en plus je suis certaine qu’il fait encore son bénévolat!

!!grandpaGrand-papa fête ses 94 ans
Janvier 2016