Chapitre 2 – Notre territoire

Publié: novembre 4, 2016 dans Autobiographie
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Nous habitons dans une petite maison très modeste au milieu d’un rang à Saint-Norbert de Mont-Brun, en Abitibi. Il y a seulement trois décennies, dans ce même rang, mon grand-père défrichait à la sueur de son front la terre qu’on lui avait attribuée. Posséder un lopin cultivable était une grande richesse pour lui, un rêve qu’il réalisait enfin. Il savait qu’avec une terre et quelques animaux de ferme, il y aurait toujours quelque chose à mettre dans son assiette. Durant la grande crise économique des années 1930, il n’y avait pas beaucoup d’avenues possibles pour s’établir et fonder une famille. Les villes étaient surpeuplées et le travail manquait cruellement. Alors comme plusieurs, il a déversé ses espérances dans le plan Vautrin, une nouvelle loi adoptée en 1935, promulguant la colonisation et le retour à la terre. Pour éviter, entre autre, une exode massive vers les États-Unis, Irénée Vautrin, le nouveau ministre de la Colonisation, de la Chasse et des Pêcheries (oui, il y avait un ministère dédié à cela!) avait eu l’idée de génie d’envoyer de pauvres bougres défricher des terres de glaise au coeur de la forêt boréale infestée de maringouins et de mouches noires. Dans des conditions pareilles, pour l’agriculture, on tersera! Mais on avait bien besoin de mineurs, prêts à travailler dans des contextes abominables. Particulièrement au juger des cœurs sensibles d’aujourd’hui et de leur syndicat. Au final, ne se sont incrustés au milieu des abattis que les plus forts et les plus persévérants. Ce n’est pas un hasard si les familles abitibiennes de la génération de mon grand-père ont engendré des dizaines de grands joueurs de hockey professionnels qui n’ont jamais eu peur des mises en échec. C’est ce sang de dur à cuire qui coule dans mes veines et j’en suis plutôt fière.

Avec son jeune frère Lauréat, mon grand-père a ainsi entreprit le voyage du bas du fleuve jusqu’en Abitibi, empruntant les chemins de fer, seules routes donnant accès à ces lointaines contrées. L’aventure a débuté par un périple de vingt-quatre heures entamé le 22 juin 1936 depuis Québec dans des wagons bringuebalants. Premier test pour éprouver leur force de caractère. Une fois sur place, ils ont découvert l’ampleur du travail qui les attendait. Sur la terre attribuée à mon grand-père, tout ce qu’il y avait à voir, c’était des cadavres calcinés d’arbres matures sur la majeure partie du lot, autour desquels s’élevaient avec l’affront de la jeunesse des pousses de bouleau et de tremble et divers arbustes, le tout hérissé sur des vallons glaiseux. Du beau potentiel de bois de poêle parti en fumée dans un gigantesque incendie d’une rare intensité qui avait sévit en 1932. Les concessions distribuées tout le long de la rivière étaient pour l’instant plus facile d’accès par voie navigable que par la piste raboteuse et très pentue qu’on tentait de percer jusqu’au village. Rien à voir donc avec les belles terres riches et planes de la vallée du Saint-Laurent dont ils avaient l’habitude. On les avait pourtant bien avertis qu’il ne s’agissait vraiment pas d’une colonie de vacances. Ils avaient dû remplir un questionnaire pour évaluer leurs compétences en tant que cultivateur et défricheur, leur état de santé et même leur moralité. On avait enquêté sur leur famille et leur caractère. Mais une fois mis devant le fait accompli, il leur a fallu combattre aussi bien les moustiques que le découragement. Pas le temps de s’apitoyer sur leur sort il y avait du bouleau à abattre, c’était le cas de le dire, pour bâtir une maison et divers bâtiments de ferme, pour défricher les champs destinés à faire paître le bétail et pour préparer un indispensable espace potager. Ils ont retroussé leurs manches et commencé à bûcher sans tarder. Des bœufs furent attelés pour extirper les grosses racines récalcitrantes. Ils ont élimé leur santé à essarter encore et encore, pendant des jours, malgré la pluie, malgré les ampoules aux mains, malgré l’éloignement familial et l’ennui, portés par leur projet. Ils ont construit une maison rudimentaire, gossée à la hache à même de grosses billes de bois. Ils emboitaient les troncs dans de larges encoches en un savant assemblage si solide que la maison de pépère, dernier vestige de la colonisation de la paroisse, n’a rendu l’âme qu’en 2014, finalement gagnée par la pourriture et l’effondrement d’un toit en bardeaux de bois n’ayant pas bénéficié d’entretien depuis belle lurette. De voir enfin s’élever les murs de la cabane remplissait d’espoir le cœur de mon grand-père. Plus vite la maison serait construite, plus rapidement sa famille serait réunie.
Lauréat qui n’était pas marié espérait bien, quant à lui, fonder famille dans cette nouvelle contrée. Pour l’instant il aidait mon grand-père et ensuite, le service lui serait rendu pour aménager son terrain et sa maison. Ils s’investirent dans leur mission tout l’été et en octobre la maison de François fut enfin prête. Il y avait de l’eau de source à profusion sous leur pied. Un puits de surface fut aménagé puis recouvert d’un petit toit. Au moins, ils ne manqueraient pas d’eau potable pour la famille et les animaux de ferme. Il était temps de faire venir ma grand-mère et leurs maigres possessions.

Au tour de sa Béatrice donc, d’entreprendre le long voyage, avec dans ses bras leur petite fille Françoise qui avait à peine cinq mois de vie en banque. Parents et belle-famille les ont accompagnées à la gare de Québec, remplissant des caisses de denrées alimentaires afin de les aider à traverser leur premier hiver abitibien. La dernière partie du périple s’effectuait au fil de la rivière Kinojevis[1], puisque le chemin de fer s’arrêtait à une douzaine de kilomètres, dans le village voisin de Cléricy. Les quelques animaux de ferme indispensables à la survie des colons, poules, bœufs et cochons, s’entassaient avec eux sur un chaland au milieu des caisses et des matelas. Les hommes avaient intérêt à bien les installer, afin qu’ils ne mettent pas en péril la navigation de cette improbable arche de Noé. Pour ajouter à la difficulté, comme si ce n’était pas déjà assez pénible, une fois rendu au village, les rapides Clayhill empêchaient leur progression jusqu’à leur terre. Il fallait tout décharger le matériel à proximité du village pour le transborder dans une autre embarcation un peu plus loin ou utiliser une piste tracée au cœur des terres. Encore un dernier kilomètre pour ma grand-mère avant de découvrir son nouveau cadre de vie. « Maudit! » – elle venait de caler jusqu’aux genoux dans l’eau boueuse et glacée en débarquant de la chaloupe. Le très gros mot lui avait échappé malgré elle. Mais à quoi s’attendait-elle? Bien sûr, sa famille, son époux et les agents de colonisation ne lui avaient pas caché les difficultés qui l’attendaient, mais rien ne l’avait vraiment préparée au choc de ce retour en arrière du point de vue commodités et confort. Elle allait devoir patienter jusqu’au début des années 50 pour enfin voir une ampoule s’allumer dans sa maison. Quatorze ans donc à respirer l’huile brûlée des lampes avant d’accéder à nouveau à la modernité. Pendant ce temps, des centrales hydro-électriques s’implantaient un peu partout sur les rivières du Québec depuis les années 20, alimentation des usines oblige. Mais ces compagnies davantage motivées par l’appât du gain étaient peu empressées de desservir les milieux ruraux. Leur arrogance face aux tentatives du premier ministre Adélard Godbout de réglementer le commerce d’électricité l’a obligé à prendre les grands moyens en expropriant notamment des actifs de la puissante Montreal Light, Heat and Power dont il a confié la gestion à une société d’état : la Commission hydroélectrique de Québec. C’est ainsi que naîtra Hydro-Québec, le 14 avril 1944[2].

Le vent d’octobre donnait du fil à retordre aux feuilles jaunies s’accrochant bravement aux arbres grelottants. Béatrice devait rendre douillet du mieux qu’elle le pouvait ce logement qui sentait bon le bois pour que la petite Françoise n’aie pas froid. Ma grand-mère avait en tête, comme un cauchemar récurrent, ces épidémies de tuberculose qui sévissaient à Montréal et décimaient les petits. Le docteur Norman Bethune y avait ouvert, l’année précédente, une clinique pour soigner gratuitement les chômeurs atteints de cette terrible maladie pulmonaire, mais elle doutait de bénéficier gracieusement de tels services par ici. Pour l’heure, il était grand temps de remettre du bois dans le poêle. Elle jeta un regard attendri sur le travail colossal accompli par son François pour leur créer un environnement pratique. La maison n’était pas parfaite, mais ils étaient chez eux. Fière de son homme, elle s’attela à ranger la vaisselle et les conserves sur les tablettes, pendant que son mari était reparti au village chercher le reste des bagages.
C’est dans cette demeure rustique que naîtra, un an plus tard, mon papa à moi.
Mon père a grandit dans un village en construction, au milieu des territoires de chasse amérindiens. La grande région était sillonnée depuis plusieurs centaines d’années par deux nations algonquines, les Timiskamings et les Abitibis, toutes deux parfaitement adaptées à leur environnement. La cohabitation aurait très bien pu s’effectuer avec l’homme blanc malgré les étranges rites spirituels enseignés par les robes noires qui s’étaient obstinées depuis le XIXe siècle à baptiser les enfants et à marier des couples dans leur tentative d’assimilation à leurs mœurs et coutumes. Oui, cela aurait pu s’avérer utile même, car ces individus disposaient d’outils fort pratiques, si seulement ces envahisseurs ne s’étaient pas mis à exploiter les forêts à grande échelle pour leur profit. Catastrophés par la destruction du territoire, les Algonquins ont demandé au gouvernement de faire quelque chose. Quelque chose fut fait, qui ressemblait à leur encerclement dans des territoires de plus en plus restreints que l’homme blanc appelait des réserves. À l’époque où mes grands-parents ont avec d’autres colonisés la région, les Algonquins sillonnaient encore les forêts pour chasser le gibier. Et parfois, quand François partait travailler sur les chantiers forestiers afin de gagner de quoi acheter du thé, de la mélasse ou de la farine, il arrivait que des chasseurs amérindiens viennent toquer à leur porte pour proposer à Béatrice de troquer lièvres, poissons ou perdrix contre du pain de ménage. La transaction s’effectuait à l’aide de signes et de gestes, puisqu’aucun ne connaissait la langue de l’autre. Comme il aurait été merveilleux que la relation entre nos nations continue d’évoluer dans ce sens, dans un échange de services, de savoir et de culture…
La cabane en rondin de mon grand-père a toujours fait partie du paysage de mon enfance. Même si une belle grande maison avait fait son apparition juste à côté depuis quelques temps déjà quand je suis née. Quant à ma famille, elle habitera dans notre première maison sur la butte, à deux cent mètres environ de la maison de grand-père, durant environ cinq ans. J’en garde quelques souvenirs diffus auxquels je m’accroche du mieux que je peux, car elle n’existe plus, envolée en fumée pour permettre l’érection d’une autre maison plus moderne, qui fera un jour partie de l’imaginaire d’autres enfants de ma famille. Je me souviens entre autres de tas de détails très chouettes, comme les chambres côté nord au deuxième étage qui communiquaient entre elles par des petites portes. On eut dit qu’elles avaient spécialement été conçues pour des enfants tant elles étaient étroites. Comme des passages secrets. Je ne m’explique pas, aujourd’hui encore, leur utilité, sinon de nous procurer de bons moments de plaisir. Il y avait aussi une minuscule pièce sans fenêtre tout près de l’escalier, toute tapissée, qui servait de salle de jeu, car nous n’avions pas assez de possessions pour avoir besoin d’un débarras. Mes parents commençaient dans la vie et n’avaient pas le poids d’années de souvenirs à trimballer. Alors tout élément un peu singulier de la maison devenait un terrain d’exploitation ludique potentiel. J’adorais l’escalier sans rampe, qui nous permettait de s’amuser à sauter les dernières marches. Trop marrant pour les enfants, mais terrifiant pour des parents inquiets. L’escalier atterrissait directement dans la cuisine, territoire de ma maman aux abois. Une grande porte horizontale, façon trappe dans le plancher de l’étage, servait à le refermer, procurant un peu d’intimité à nos parents le soir venu. C’est quand on oubliait l’ouverture dans le plancher juste au-dessus de la télé. Mais il y avait aussi des choses beaucoup moins agréables qui devaient être difficiles pour ma maman: l’absence de baignoire dans la minuscule salle de toilette sans lavabo, le manque d’armoires de cuisine pour ranger la vaisselle, l’usure de toutes ses composantes, planchers, murs, fenêtres… Mais tout était propre et bien rangé car ma maman est une personne fière.
C’est intéressant de s’interroger sur notre fierté en tant que Québécois. On a d’abord été fier d’être propriétaire d’une terre nourricière et de sa maison. Fier de sa marmaille. Fier de sa bagnole. Mais à quoi sert cette fierté? Ne devrait-on pas plutôt être fiers de ce que nous réalisons, de notre culture, de notre éducation, de nos inventions? On a de la difficulté à pardonner au voisin d’avoir une plus grosse maison, car il a un meilleur travail, une plus grande renommée, au lieu de se réjouir pour lui. Et si on le voyait plutôt comme un ambassadeur de notre capacité comme peuple de réussir, de briller dans le monde? Et s’il devenait un modèle plutôt qu’un rival? Comment pouvons-nous espérer grandir comme société si on ne dépasse pas le stade d’envier les jouets de nos petits camarades?

[1] Mot algonquin signifiant « mauvais brochet ».

[2] Source : http://www.hydroquebec.com/histoire-electricite-au-quebec/chronologie/marche-vers-etatisation.html

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