À demi-mot

Publié: juin 22, 2018 dans Théâtre
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Synopsis                                          

À demi-mots : Sans qu’il soit nécessaire de tout dire
Sans lexprimer explicitement.

Toute l’histoire se passe dans un même local qui évoluera au fil du temps. De petite épicerie de quartier, il deviendra une taverne excluant les femmes, pour enfin se muter en café Internet branché! Seul élément immuable, le comptoir, lieu de confidence où les plus désoeuvrés prennent le commerçant, leur verre d’alcool ou leur tasse de café pour témoin de leurs préoccupations. Au départ, la communication est fluide, presqu’idyllique entre les gens. Car on se comprend à demi-mot, puisqu’on se connaît bien. On est complice de l’inavouable. Puis, il y a scission quand le commerce devient taverne. Certains hommes vont y dépenser tout leur fric et leurs épouses cherchent à y pénétrer pour les en empêcher. Mais la communication entre eux est coupée par la porte qui refuse l’accès aux femmes. Quand le commerce devient finalement un café Internet, de nouveaux codes de communication s’installent. Mais se les approprier demande des outils que tous ne possèdent pas. Surtout quand on est « déconnecté »!

 

Personnages                                      

L’épicier (seul acteur non aphasique)

Marie Lamarre (23 répliques)

Ginette Delisle (23 répliques)

Jean Delisle (19 répliques)

Bernard Tavernier (21 répliques)

Josée Lavoie (20 répliques)

André / Serveur du café (13 répliques)

 

 

Acte 1: L’épicerie – À demi-mot!

La scène se passe dans une petite épicerie de quartier (ou de village) où tout le monde se rassemble pour avoir des nouvelles ou pour discuter politique. Il est intéressant de constater que l’on peut se comprendre à demi-mot et c’est ce que cette scène cherche à illustrer.

L’épicier (un acteur non aphasique), seul dans sa boutique, s’affaire à coller des prix un peu partout, même sur des objets incongrus. Il pourrait par exemple mettre un prix sur un couple de spectateurs, donnant un prix élevé à l’un et un prix minuscule à l’autre. Entre une cliente qui scrute chaque élément sur lequel il y a un prix. L’épicier  retourne derrière son comptoir et  entame le dialogue:

 

Épicier

Alors, des nouvelles?

 

Marie Lamarre

Ahh! Mon mari…

 

Épicier
(encourageant à raconter)

Votre mari?

 

Marie Lamarre

Vous savez ce que c’est!

 

Épicier
(Ne comprenant pas)

Alors, il va bien?

 

Marie Lamarre

C’est qu’il est mort!

 

Épicier
(Dans ses petits souliers)

Vous avez besoin de quelque chose?

 

Marie Lamarre

Comme d’habitude.

 

Une deuxième cliente se présente accompagné d’un homme qui semble être son mari.

 

Ginette Delisle

Bonjour madame!

 

Marie Lamarre

Ah! C’est vous!

 

Ginette Delisle

Comme vous voyez!

 

Marie Lamarre

Alors c’est votre mari?

 

Ginette Delisle

En tout cas, cet homme habite chez moi.

 

Marie Lamarre

Et vous allez bien?

 

Ginette Delisle

Nous allons, nous allons.

 

Marie Lamarre

Justement, je m’en allais.

 

Ginette Delisle

Au revoir alors!

 

La Marie Lamarre se contente de lui faire un signe de la main et sort. La Ginette Delisle fait mine de faire ses courses. Pendant ce temps le Jean Delisle  s’est approché de l’épicier.

 

Épicier

Ahh! La politique!

 

Jean Delisle

Ne m’en parlez pas.

 

Épicier

Le premier ministre…

 

Jean Delisle

Justement, j’en discutais hier avec mon frère.

 

Épicier

Et puis?

 

Jean Delisle

Rien à redire!

 

Épicier

Tant mieux, tant mieux!

 

Jean Delisle

Vous n’auriez pas…

 

Épicier

Quoi donc?

 

Jean Delisle
(Mal à l’aise)

Vous savez…

 

Épicier

Ah! Cela?

 

Jean Delisle

C’est un peu délicat

 

Épicier

Je vous comprends!

Ginette Delisle

Tu viens?

 

Jean Delisle

Là tout de suite?

 

Ginette Delisle

Non demain!

 

Jean Delisle
(Discrètement, s’adressant à l’épicier)

Je repasse plus tard…

 

Bernard Tavernier

Alors, j’ai appris que vous vouliez vendre?

 

Épicier

Si je vendais plus, je n’aurais plus besoin de vendre!

 

Bernard Tavernier

C’est dommage!

 

Épicier

À qui le dites-vous!

 

Bernard Tavernier

À vous!

 

Épicier

C’est bien vrai!

 

Bernard Tavernier

Je suis intéressé.

 

Épicier

L’affaire est dans le sac.

 

Bernard Tavernier

C’est réglé alors!

 

Épicier

Tout à fait!

 

Bernard Tavernier sort. Entre une nouvelle cliente.

 

Josée Lavoie

J’ai appris que vous aviez vendu?

 

Épicier

Les nouvelles vont vite

 

Josée Lavoie

Qu’allons-nous devenir?

 

Épicier

Il fallait y penser avant.

 

Josée Lavoie

Il va en faire une taverne, en plus!

 

Épicier

Je serai son premier client!

 

Josée Lavoie

Vous n’y penser pas sérieusement!

 

Épicier

Une bonne bière!

 

Josée Lavoie

Je ne vous dis pas bonjour.

 

Épicier

Pourtant, j’ai bien cru vous l’entendre dire à l’instant.

 

Josée Lavoie

C’est terrible, terrible, terrible…

 

Les clientes 1 et 2 entrent précipitamment.

Marie Lamarre

C’est bien vrai cette histoire…

 

Ginette Delisle

… Vous vendez!

 

Épicier

J’ai toujours vendu…

 

Marie Lamarre

Pas votre magasin…

 

Ginette Delisle

Qu’allons-nous devenir?

 

Marie Lamarre

C’est terrible!

 

Ginette Delisle

Terrible!

 

Josée Lavoie

Je vous l’ai dit que c’était terrible!

 

Épicerie

Bon, je vais fermer mesdames, au revoir!

 

Marie Lamarre

C’est plutôt adieu!

 

Ginette Delisle

Oui, adieu!

 

Josée Lavoie

Je ne vous dis pas adieu!

 

Épicerie

Mais vous l’avez quand même dit.

 

Acte 2: La taverne

Le comptoir de l’épicerie fait maintenant office de comptoir de taverne. On installe des tabourets devant. 3 hommes arrivent en même temps et s’installent au comptoir.

 

Bernard Tavernier

Qu’est-ce qu’on vous sert?

 

Ex épicier

Un peu de compassion

 

André

Moi de la compréhension

 

Jean Delisle

Même chose!

 

Bernard Tavernier

Alors, les gars?

 

Ex épicier

Perdu mon gagne pain.

 

Bernard Tavernier

Vous n’auriez pas dû vendre alors!

 

Ex épicier

Je ne vendais plus.

 

Bernard Tavernier

C’est la faute des grandes surfaces

 

Ex épicier

Maintenant je suis client.

 

André

On achète la paix.

 

Jean Delisle

La sainte paix.

 

Bernard Tavernier

Je vous fiche la paix alors?

 

Ex épicier

Donnez m’en un double!

 

André

Tournée générale! C’est moi qui « paie ».

 

À l’extérieur de la taverne les femmes arrivent. Elles aimeraient entrer pour empêcher les hommes de tout dépenser l’argent du ménage.

 

Ginette Delisle

Laissez-nous entrer, on vient chercher nos maris!

 

Josée Lavoie

Ils dépensent trop.

 

Marie Lamarre

Ils sont absents quand on a besoin d’eux.

 

Bernard Tavernier

Mais votre mari est mort!

 

Ginette Delisle

Ils ne nous parlent plus.

 

Josée Lavoie

On a besoin d’argent pour l’épicerie.

 

Marie Lamarre

Les médicaments

 

Bernard Tavernier

Mais vous êtes en bonne santé!

 

Ginette Delisle

Le téléphone…

 

Josée Lavoie

L’électricité…

 

Marie Lamarre

Le loyer…

 

Bernard Tavernier

Mais vous avez reçu un héritage!

 

Ginette Delisle

Laissez-nous entrer, c’est une question de vie ou de mort!

 

Josée Lavoie

C’est urgent!

 

Marie Lamarre

Laissez-nous entrer!

 

Bernard Tavernier

Les femmes ne sont pas admises!

 

Ginette Delisle

Vous le regretterez!

 

Josée Lavoie

Nous n’avons pas dit notre dernier mot.

 

Marie Lamarre

Vous serez bientôt obligé de vendre.

 

Conciliabule des femmes.

 

Ginette Delisle

Il faut faire quelque chose

 

Josée Lavoie

Qu’allons-nous faire?

 

Marie Lamarre

Il n’y a qu’une chose à faire!

 

Ginette Delisle et Josée Lavoie

Quoi?

 

Marie Lamarre

Il faut acheter la taverne!

 

Ginette Delisle

Comment allons-nous faire?

 

Josée Lavoie

Nous n’avons pas assez d’argent.

 

Marie Lamarre

Vous pourriez retenir les hommes à la maison.

 

Ginette Delisle

Oui! Ça va tuer le commerce.

 

Josée Lavoie

Et nous l’aurons pour une bouchée de pain.

 

Pendant ce temps, dans la taverne

 

Ex épicier

Avant, ici, il y avait des petits pois.

 

Bernard Tavernier

Fini ce temps!

 

Ex épicier

Et ici, il y avait des journaux.

 

Bernard Tavernier

Maintenant, il y a des télés. C’est ça le progrès.

 

Jean Delisle

On regarde la télé et on ne se parle plus.

 

André

La télé nous parle.

 

Ex épicier

Que pensez-vous de notre gouvernement?

 

André
(Regardant la télé)

Et c’est le but!

 

Jean Delisle

Quel lancer!

 

Ex épicier

On dirait qu’il va pleuvoir.

 

André

C’est l’étoile du match!

 

Jean Delisle

Ça sent la coupe Stanley!

 

Ex épicier

Bon, ben j’y vais moi!

 

André

Dire qu’il a été échangé!

 

Jean Delisle

Si je pouvais échanger ma femme!

 

André et Jean Delisle

Ha! Ha! Ha! Ha!

 

Jean Delisle

Je vais rentrer moi aussi.

 

André

Haaa, les femmes!

 

 

Acte 3: L’achat de la taverne

Scène comme du cinéma muet. Quelqu’un montrera des pancartes pour signifier les dialogues. On pourrait entendre de la musique de saloon (piano mécanique, rag time) Les acteurs pourraient être habillés en tons de gris, de noir et de blanc.

Les hommes se dirigent vers la taverne, mais les femmes les en empêchent, leur barrent le chemin. Il y a une altercation, une petite bousculade, mais les femmes tiennent leur point et elles repartent avec leurs hommes.

Bernard Tavernier a l’air de s’ennuyer. Il est seul et essuie ses verres. Puis il tourne la pancarte « Ouvert » du côté « Fermé » et sort. Black out. Puis il revient, tourne la pancarte du côté « Ouvert », mais personne ne viendra. Pendant ce temps, les femmes viennent et observent  Bernard Tavernier qui n’a plus de clients. Une femme fait semblant d’expliquer aux autres:

 

Pancarte texte:

Vous voyez, ça marche. Il n’aura pas le choix de vendre!

 

Les femmes repartent, Bernard Tavernier tourne la pancarte du côté « Fermé ».

 

Pancarte texte :

Un mois plus tard.

 

Bernard Tavernier revient, les épaules très basses, l’air déprimé. Il installe une pancarte « À vendre » à la place de la pancarte « Ouvert ».

 

Pancarte texte:

Qui voudra acheter une taverne en faillite?

 

Les femmes s’amènent avec une valise contenant des billets. Elles montrent la pancarte, ouvrent la valise et Bernard Tavernier retrouve le sourire. Il serre accepte la valise, serre la main aux dames et part tout pimpant.

 

 

Acte 4: Le café Internet « La ré-cup »

Le comptoir de la taverne fait maintenant office de comptoir du café « La ré-cup ». Des textes apparaîtront sur un écran numérique déroulant pour illustrer ce que les clients écrivent sur leur média numérique imaginaire (textos). De fait, ils écrivent dans leurs mains. Pour différencier qui écrit, on voit apparaître le nom de la personne comme dans facebook.

Une cliente arrive. Elle s’assoit au comptoir et passe sa commande avec son téléphone imaginaire.

 

André/ Serveur (texto)

La ré-cup: Veuillez entrer votre commande.

 

Josée Lavoie (texto)

Josée Lavoie: 1 café régulier

 

André/ Serveur (texto)

La ré-cup: Total : 1 unité de paiement. Entrez votre code.

 

Josée Lavoie (texto)

Josée Lavoie: *****

 

André/ Serveur (texto)

La ré-cup: Merci.

 

Le serveur lui apporte un  gobelet. La cliente prend quelques gorgées, semble s’ennuyer, et se met à jouer à un jeu vidéo.

Un autre client s’amène. Il prend bien soin de se placer le plus loin possible de la cliente. Même manège pour la commande.

 

André/ Serveur (texto)

La ré-cup: Veuillez entrer votre commande.

 

Jean Delisle (texto)

Jean: 1 café + 1 biscuit.

 

André/ Serveur (texto)

La ré-cup: Total : 2 unités de paiement. Entrez votre code.

 

Jean Delisle (texto)

Jean: *****

 

André/ Serveur (texto)

La ré-cup: Merci.

 

Le serveur apporte la commande. Le client 1 se met à texter.

 

Jean Delisle (twit)

Je suis au café La ré-cup.

            (Il se brûle avec son café.)

Le café est trop chaud.

            (Il mange une bouchée de biscuit.)

Mais le biscuit est délicieux.

Demain, je vais essayer les muffins.

Peut-être avec un thé.

 

Un nouveau client entre. Il ne semble pas comprendre le fonctionnement du commerce. Il s’adresse au serveur.

 

Ex épicier

Bonjour! Je voudrais un café s’il vous plaît.

 

André/ Serveur

Veuillez texter votre commande.

 

Ex épicier

Texter? Vous-voulez-dire que je dois commander par téléphone? Mais à quoi ça sert puisque je suis là et que vous êtes là et que je vous vois et que vous savez maintenant que je veux un café!

 

André/ Serveur

Nous n’acceptons que les paiements par téléphone maintenant.

 

Ex épicier

Écoutez, j’veux pas faire d’histoire là. J’en ai pas d’téléphone intelligent! Comprenez-vous? On m’a fait comprendre que ça prend un espèce de code de paiement pour acheter un téléphone!! On s’en sort pas là! J’ai une carte de crédit…

 

André/ Serveur

On n’accepte plus les cartes…

 

D’autres clients entrent. Tous regardent l’ex-épicier comme une bête curieuse.

 

 

Ex épicier

Aye, c’est fou. J’ai l’impression de ne même pas parler la même langue que tout l’monde ici, parce que personne n’a l’air de me comprendre. Je n’ai quitté cette ville que quelques mois et maintenant, je ne reconnais plus rien.

 

Bernard Tavernier

Bizarre comment il parle. On dirait qu’il est soul!

 

Jean Delisle

On devrait aller le voir.

 

Bernard Tavernier

Ah, j’sais pas. Je ne me sens pas à l’aise.

 

Jean Delisle

Je ne sais pas vraiment quoi lui dire.

 

Ginette Delisle

Avant, on ne se posait pas de questions.

 

Marie Lamarre

Quand il était épicier…

 

 

 

 

Acte 5: Le slam du désarticulé

Les acteurs s’assoient en groupe et deviennent le public de l’épicier et celui-ci s’adresse d’abord à eux dans le premier couplet. Puis il se tourne vers le public.

Musique de slam style « Grand corps malade ».


Ex épicier

 (Slamant ou déclamant sur la musique)

Je suis un désarticulé, jeté en pâture au public

Celui qu’on a jugé perdu dans des vapeurs éthyliques

J’ai raté mon entrée, j’ai oublié ma réplique

La critique s’est prononcée, l’acteur était pathétique

 

Mon courage en baluchon, crayon coincé entre les dents

J’ai répété mille fois mon nom pour ne pas l’oublier en dedans

Mais j’ai perdu mes illusions que tout redevienne comme avant

Tout ce qu’il me reste à vendre au fond, est ce que même le sourd entend

 

Je suis un désarticulé mais j’ai compris à demi-mot

Même si le monde est dé-phrasé dans les confins de mon cerveau

Puisque la vie m’a épargné il faut que je me redresse le dos

Puisque la vie m’a épargné je dois recoller les morceaux

 

Je serai à nouveau ce vendeur qui déballe sa marchandise

Habillé de ma candeur, prêt à gérer ma franchise

Affrontant toutes mes peurs pour qu’enfin elles s’épuisent

Car pour sortir de la noirceur il faudra que la flamme s’attise

 

Me revoilà devant vous, ce désarticulé que vous avez jugé trop vite

Vous aviez cru que je me fous de tout ce monde qui s’agite

Mais dans ma tête tout devient flou car il y a trop de parasites

Je me raccroche à des mots doux, quelque souvenir explicite

 

Je suis un désarticulé mais j’ai compris à demi-mot

Même si le monde est dé-phrasé dans les confins de mon cerveau

Puisque la vie m’a épargné il faut que je me redresse le dos

Puisque la vie m’a épargné je dois en faire quelque chose de beau

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