La liberté sur deux roues

Publié: novembre 27, 2018 dans Billet d'humeur
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vélo moto

Le premier gros achat de ma vie fut un vélo Targa CCM 10 vitesses bleu ciel. J’avais 12 ou 13 ans et une grande soif d’indépendance. Je me souviendrai à jamais de ce jour béni où je suis allée chez Canadian Tire avec mon père pour le choisir. On aurait dit que la monture n’attendait que moi, sagement alignée avec ses congénères, rutilante de mille feux avec sa peinture lustrée et ses jantes chromées.

Venant du fond d’un rang en Abitibi, ce vélo représente alors pour moi la liberté suprême, la possibilité d’aller plus vite, plus loin, de découvrir d’autres horizons, de sentir le souffle du vent caresser mon visage tandis que je dévale les nombreuses pentes semées le long de ma route. Oublions vite les pénibles montées escarpées, dont on ne peut venir à bout qu’en s’échinant, debout sur les pédales. Ne surtout pas mettre les pieds par terre. Par défi. Mais la récompense vaut l’effort, alors que je pédale à toute vitesse dans la descente pour prendre l’élan nécessaire afin d’affronter la prochaine épreuve. C’était à l’époque où on n’avait même pas de casque, même pas de gants, même pas de short en lycra rembourré pour amortir les chocs. On était fait tough!

Il n’y a pas une journée ensoleillée où je ne pars faire un tour. Mes minces pneus de vélo de route s’enfoncent dans la garnotte lorsqu’il faut m’écarter des roulières pour laisser passer une voiture. Je la maudis d’avoir coupé mon élan, de m’enfumer ensuite dans un nuage de poussière minérale. Je rêve d’asphalte lisse en tentant d’éviter les trous creusés par la dernière averse. De la maudite planche à laver!

Quantité de saisons de vélo plus tard, voilà que mon chum m’invite à embarquer sur la selle-passager de sa nouvelle moto BMW R1200RT. Une énorme bête gris-bleu-éléphant, prête pour partir en safari avec ses trois valises aptes à contenir toute l’excitation liée à l’aventure. La première sensation qui me frappe de plein fouet, est une symphonie d’odeurs filtrant à travers les trous d’aération de mon casque. C’est comme si mon nez retrouvait soudain sa fonction de reconnaissance olfactive: merci la vie! J’ai même l’impression d’avoir jusqu’ici oublié de prendre de grandes inspirations, inconsciemment préoccupée de bloquer la pollution atmosphérique. Tous mes sens sont en éveil. Je danse un étrange tango avec mon partenaire au fil des courbes sur la route. C’est à la fois grisant et terrifiant. Je me sens si fragile, à la merci des éléments, d’une erreur de jugement, d’un imprévu sur le parcours. Je n’ai plus le contrôle sur rien du tout, spectatrice de ma vie qui n’a pourtant rien de virtuel. Mais je me prends au jeu, enserrant momentanément un peu plus fort la taille de mon chum en signe de gratitude. Nous n’avons jamais été si près l’un de l’autre, si unis dans nos destinées. À la vie, à la mort. En dehors de cet instant il n’y a plus rien qui ait une quelconque importance. Il fait chaud et je m’en fous, tant qu’on continue de rouler. Sortons du rang, allons découvrir le monde, allons explorer tous ces chemins auxquels hier encore je ne portais même pas attention. Nous faisons corps avec le paysage comme le kayakiste dans son embarcation ne fait qu’un avec la rivière. Je redécouvre l’univers qui m’entoure avec un regard neuf, émerveillé. Tout est magnifié par l’hyper-conscience que me procure cette expérience sur deux roues motorisées.

La majorité des motocyclistes que nous croisons nous font un petit signe de connivence, complices d’un même plaisir à se retrouver là sur la route. Jeunes, vieux, hommes, femmes, nous faisons tous partie de la même confrérie, peu importe la monture que nous chevauchons. Lorsque nos regards se croisent, on se sourit avec bienveillance, sous-entendant qu’en cas de pépin, on peut compter les uns sur les autres.

Le temps passe. « I wanna be a part of it! » Ça ne me suffit plus d’être spectatrice. J’ai besoin de sentir à nouveau le vent de liberté de mes douze ans. J’ai besoin de tenir les guidons de ma vie bien fermement dans la garnotte. Enfin pouvoir narguer les conducteurs sur quatre roues qui m’envient. Faire vraiment partie de cette famille qui t’accepte comme tu es, juste parce que tu partages le même besoin de fuir le quotidien dans ta bulle de fibres de carbone, ou dans ton kit en cuir qui te donne l’air d’être fait tough. Je rêve du jour où j’irai choisir une monture rutilante, bien alignée avec ses congénères. Je sens, je sais qu’elle n’attend que moi…

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commentaires
  1. Conrad Gaulin dit :

    Allo Francine,
    Heureux de te relire, merci.
    Nos meilleures salutations et nos voeux à tout ton monde,
    Conrad

  2. Comleon dit :

    Tu mets des mots sur ce que je ressens de façon diffuse depuis plus de 35 ans. Merci!

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