Journal d’une apprentie motarde : Par où commencer

Publié: avril 18, 2019 dans Roman
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J’étais celle qui ne jurait que par la force de ses jambes et qui essayait de convaincre François que le vélo, il n’y a que cela de vrai. Alors, au début, quand je lui fais part de mes intentions d’apprendre à conduire une moto, il semble dubitatif. Il y a de quoi. Il m’a fallu beaucoup de temps avant d’accepter de monter sur sa bécane. J’avais les mêmes appréhensions que tous ceux qui n’y connaissent vraiment rien. « Oh-ho, si on penche trop, on ne va pas tomber tu crois? Y’a pas beaucoup de protection là-dessus. Puis si on tombe, à la vitesse qu’on va, on est foutus! » Bon, c’est quand même vrai que ce n’est pas sans danger. Mais on ne peut pas dire que la conduite automobile est exempte de risques non plus, si on y va par là.

François ne tente pas de me dissuader de mon projet. Il me laisse aller, convaincu que cette nouvelle lubie finira par disparaître d’elle-même, comme la flamme d’une chandelle quand il ne reste plus de bout de ficelle à brûler. Pour moi, c’est maintenant ou jamais. J’ai 53 ans et déjà pas mal de cheveux gris. Pas de temps à perdre!

Honnêtement, au départ, j’ai embarqué dans son univers pour lui faire plaisir. Pour essayer de comprendre ce qu’il ressent quand il enfourche sa monture. Notre première sortie ne nous mène pas bien loin. Direction Val David, qui étale ses ambitions de villégiature à quarante minutes de notre maison.

Il doit faire un bon 29°C bien senti et bon sang, je crois que la selle chauffante est branchée! Je sue comme dans un sauna, saucissonnée dans le blouson d’automne bien doublé et sans aération que François m’a prêté. Mais je n’ai pas du tout envie de me plaindre, trop contente de partager ce moment avec mon chum. François préfère qu’on voie si j’aime vraiment cela avant d’investir dans un bon blouson moto. C’est logique.

À St-Adèle, n’en pouvant plus, je tape sur l’épaule de François pour lui faire part de mon impression d’être suffisamment bien cuite pour la dégustation.

– François, arrête-toi. J’pense que c’est pas normal, le siège est vraiment chaud!

– C’est parce que la selle chauffante est activée. J’ai le contrôle seulement sur le siège du conducteur.

Le bougre a vu sur ses cadrans que le chauffage de la selle est en fonction et que cela risque éventuellement de m’incommoder, mais il a passé outre l’information en l’absence de remarque de ma part. Il s’arrête enfin et démonte le siège, prêt à débrancher les fils s’il le faut. Mais il n’aura pas besoin de le faire, puisque ce faisant, je repère le fameux bouton de contrôle.

– Dire que ceux qui m’ont vendu la moto n’ont même pas su me dire où il était. Grâce à toi maintenant je le sais!

– Hé ben! C’est l’fun de le savoir! En tout cas, il n’est pas tellement accessible. Il me semble que les ingénieurs auraient pu faire mieux!

Il faut passer la main sous la jambe droite, un peu loin devant. C’est déstabilisant. Ils auraient pu le mettre juste sous la selle près des fesses par exemple. On ne veut pas être trop gentil avec les « back seats ». Il ne faudrait pas trop qu’elles s’incrustent! Parce que moto est synonyme de liberté, hein les gars!

Mais non, François n’est pas comme ça. Il a vite pris goût à nos balades à deux. Il y a eu d’autres sorties, à chaque fois un peu plus longues, la plupart du temps planifiées par moi : à Montebello, à St-Donat, à Berthierville, etc. Quel plaisir de découvrir le monde, bien calée sur la selle de sa moto. Je m’applique en tant que passagère, afin de ne pas nuire à mon pilote de chum. J’ai tout de suite compris comment monter en selle en transposant mon poids vers le centre de l’engin, afin de ne pas trop déséquilibrer la moto. Et je sais qu’il ne faut pas lutter contre les mouvements du pilote dans les courbes. Mais j’ignore encore que lors des freinages un peu brusques, si tu serres bien les jambes, tu ne t’affales pas sur ton partenaire. Alors je m’accroche à en avoir les jointures blanches, aux poignées situées de part et d’autre de la selle passager.

C’est quand même un peu frustrant de manquer la moitié du spectacle dissimulée par son casque. Et puis, j’ai l’impression de n’être qu’un poids mort, de ne pas avoir d’emprise sur rien. De ne pas pouvoir mettre pied à terre quand c’est tellement beau que ça vaudrait bien une photo. Un gars, ça aime rouler sans s’arrêter, jusqu’à la fin des terres.

Puis de balades de 200 à 300 kilomètres en un week-end, on est passé d’un coup à 800 kilomètres! On s’est greffé à un groupe de gens très sympathiques possédant la même marque de moto que François. J’ai pu vite constater que beaucoup de pilotes de BMW aiment bien la vitesse, la performance, les accélérations, les sensations fortes et une multitude de courbes pour danser avec leur partenaire consentante. Et là, je parle de leur moto, bien entendu. Ils aiment aussi avaler du bitume, beaucoup de bitume. Certains veulent imposer leurs règles sur la route, avec leur grosse moto de police. Tassez-vous de là! C’est vachement moins amusant quand tu es passive et j’étais donc pas mal moins d’accord que leur bécane devant cet excès de vitesse couplé avec une succession effrénée de virages aveugles. J’en ai conclu que ces sorties ne sont juste pas vraiment faites pour les duos. C’est un trip pour les pilotes et un trip de potes. Mais c’est déchirant d’imaginer abandonner des gens aussi adorables. Alors j’essaie de contenir ma frustration et parfois mes frousses, mais ça, c’est plus difficile. Je ne désespère pas. La prochaine fois que j’irai avec eux, au printemps prochain, j’aurai expérimenté les techniques de base de la conduite de la moto. Je verrai peut-être tout cela d’un autre œil. Je comprendrai des choses. J’appréhenderai peut-être moins les difficultés de la route.

 

Fin novembre 2018, je me rends dans les bureaux de la Société de l’assurance automobile du Québec (SAAQ) de Saint-Jérôme. C’est là que je dois passer un examen théorique évaluant mes connaissances de base. J’ai tellement révisé les guides recommandés que j’en viens à bout sans difficulté, même si les questions à choix multiples demandent souvent une fine réflexion. Certains doivent s’y reprendre à plusieurs reprises avant de le réussir. Ça ne va pas de soi. Alors ça y est, j’ai franchi la toute première étape. On me remet un permis de classe 6R qui me permettra de suivre des cours pratiques dans une école reconnue par l’Association québécoise des transports. Si piloter une moto n’était qu’un exercice intellectuel, ça ne me poserait pas trop de problème. Allons, je ne dois pas sous-estimer mes habiletés de conduite automobile manuelle, ni mon aisance sur deux roues sans moteur. Je sais, ce n’est pas pareil comme une moto, mais c’est une base indispensable à posséder.

 

Mi-décembre, je passe à l’action et m’inscris enfin, officiellement, dans une école de conduite moto. Je confie à l’entreprise un premier paiement, ce qui constitue un point de non-retour pour moi. De toute façon, je n’ai nullement l’intention de me dégonfler. Je commence dès lors à consommer toutes sortes de vidéos sur Internet, la plupart venant de France, où chacun tente d’expliquer de façon plus ou moins habile et intéressante, comment se manie le fameux engin. Ceux qui m’ont le plus captivée étaient tournés par une fille lors de ses propres cours de moto, avec le consentement de son moniteur. J’ai pu suivre son évolution semaine après semaine en accéléré, témoin de ses innombrables chutes et erreurs. François pense que ça risque d’être néfaste pour moi, mais je suis persuadée du contraire. Je vois bien ce qu’elle aurait dû faire, par exemple, pour garder une bonne trajectoire. Et puis j’écoute les conseils de son professeur et constate leur pertinence en observant les résultats. Je suis plus qu’impatiente de pouvoir expérimenter tout cela par moi-même. En attendant, je ne cesse de poser des questions à François et il commence à avoir très, très hâte lui aussi…

L’hiver ne m’a jamais semblé plus interminable que cette année. Heureusement, un événement rassembleur pour la communauté des motards va bientôt m’aider à patienter un tout petit peu.

 

commentaires
  1. François dit :

    Effectivement, je n’aurais jamais pensé quand j’ai acheté ma BM que ça te donnerais le goût de rouler, rouler, rouler… et finalement, de piloter. Encore une belle surprise que la vie (et mon amour) m’a réservé!

  2. Conrad Gaulin dit :

    Allo Francine,

    Merci de nous offrir encore le plaisir de te lire. Il nous semble que vous profitez bien de la vie, et tant mieux!

    Quant à nous, c’est bien tranquille.

    Transmets à François et tous les vôtres nos meilleurs vœux et salutations,

    Au plaisir de te lire à nouveau,

    Conrad

    • 22bemol dit :

      Merci Conrad!
      Les choses ordinaires de la vie peuvent être aussi agréables que les grands voyages de découverte. Ce n’est qu’une question de point de vue et de savoir apprécier la vie. François fait dire bonjour, lui aussi. Au plaisir!

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