Journal d’une apprentie-motarde 24: Rouler seule

Publié: octobre 1, 2019 dans Autobiographie
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Le 27 septembre 2019. Je me disais que je ne pourrai pas être une motarde accomplie, tant que je n’aurai pas vraiment roulé seule, et pas seulement pour faire le tour du quartier. Une vraie balade sans filet de sécurité (même pas de téléphone ou de GPS). Et j’avais décidé que ça allait se passer aujourd’hui! D’abord, parce que c’est probablement la plus belle journée de la semaine qui vient de passer et de celle à venir. Juste ça, c’est suffisant pour ne pas se priver de sortie! Le plan, c’est d’en profiter pour aller visiter des fermiers de la région pour aller acheter quelques-uns de leurs produits. Ainsi, je me sentirai moins coupable de laisser mon amoureux derrière, en train de travailler.

Toute sortie se prépare. D’abord, établir l’itinéraire et vérifier le nombre de kilomètres qui seront parcourus, afin de planifier au besoin un endroit où faire le plein d’essence. Pour aller rejoindre les trois fermes que je compte visiter, j’ai décidé de faire une jolie boucle dans mon parcours, qui comportera des chemins que je n’ai jamais empruntés. D’où l’intérêt d’apprendre par cœur les numéros des routes principales et les villages qui seront traversés, car je n’aurai que cela pour me repérer en rase campagne. J’imprime tout de même un plan de mon parcours, même s’il n’est pas hyper précis. Ensuite, il faut prévoir des vêtements adéquats en fonction de la météo prévue. Comme à 9 heures du matin, le thermomètre n’indiquait pas plus de 9 degrés Celsius, je me suis dit qu’il valait mieux être bien couverte pour un départ autour de 10 heures. Toutefois, vers midi, la tendance risque d’être renversée avec ce beau soleil qui brille dans le ciel. Je prends quand même avec moi des gants plus légers, au cas où, et je n’aurai qu’à retirer, s’il le faut, la doublure de mon blouson. Il vaut mieux être en mesure de pouvoir alléger sa tenue. J’aurai aussi besoin de toutes les glacières et sacs thermiques que peuvent contenir les valises de ma moto, afin de ramener les produits surgelés ou périssables. Je complète ma panoplie avec mes indispensables papiers d’assurance et permis de conduire, mes lunettes de soleil de moto et une bouteille d’eau qui pourra aussi servir à nettoyer ma visière de casque, au besoin. Je prends ma virée au sérieux, seule responsable de ma sécurité et du bon déroulement de ma petite aventure! Pour les motards aguerris, tout cela va de soi, mais moi je ne suis qu’une apprentie-motarde qui vit ses premiers émois, lâchée loose dans la nature.

C’est un départ. J’ai apporté un appareil photo, pensant m’arrêter sur le bord du chemin à chaque fois que cela me chante, pour prendre de belles images des arbres avec leurs belles couleurs d’automne. Ha! Je suis tellement concentrée sur ma conduite et sur le trajet que je vois à peine le paysage. Il ne fait pas partie des choses importantes à intégrer dans l’équation pour ma sécurité. Il y a tellement d’éléments à tenir en ligne de compte. Alors les photos, je les ferai uniquement une fois rendue à chacune de mes destinations.

Pour la première partie de mon trajet, je suis en terrain connu. Alors tout va bien. Je sais, par exemple, que la courbe pour aller prendre l’autoroute 25 à partir de la 158 n’est pas à prendre à la légère. Elle se resserre vers la fin, alors mieux vaut attendre d’avoir passé ce bout délicat avant d’accélérer. Ensuite? GAZ! Il faut s’insérer dans le trafic. Une voiture se décale pour me donner une chance. « Hey, merci bien! » Vous voyez que les automobilistes ne sont pas tous des tueurs en puissance, même si c’est ainsi que certains motocyclistes les considèrent. J’ai été témoin de plus d’exemples de civisme en général de leur part que l’inverse, autant lorsque j’étais à vélo qu’à moto. Les principaux problèmes viennent du fait que dans la région, il faille souvent s’insérer dans le trafic, à partir d’un stop, sur des routes limitées à 80-90km/h, et certains automobilistes ont de la difficulté à évaluer la vitesse des véhicules qui s’approchent. Encore plus quand il s’agit de motos. Alors les voitures s’engagent sur la voie, nous obligeant à ralentir. Mais moi-même, je serais bien contente qu’on me donne une chance de m’insérer dans le trafic à un embranchement achalandé. Alors je suis indulgente.

Présentement, sur la 125, ce que je n’aime pas, c’est qu’il faut que je sorte de l’autoroute à la prochaine lumière et elle est verte. Il n’y a pas de voie de sortie et les voitures roulent à bonne vitesse. Je signale mes intentions et rétrograde progressivement en actionnant à chaque fois mon frein au pied, pour que les conducteurs se décalent dans la voie de gauche s’ils n’ont pas le goût de ralentir. Je dois tourner une fois rendue à ce coin de rue perpendiculaire à l’autoroute, je ne vais pas le prendre à 60km/h. C’était mon premier défi et tout s’est bien passé. Arrivée à la première boutique, on remarque tout de suite mon accoutrement de motarde et la dame au comptoir avec son grand sourire me demande si je n’ai pas froid de rouler comme ça à moto à ce temps-ci de l’année. « Bien non! On s’habille en conséquence. » J’apprécie qu’elle se soit inquiétée de mon sort. Je choisis quelques produits préparés sur place : cuisses de pintades confites, dinde fumée, poitrine de poulet désossées, saucisses maison, pour le reste, les poulets entiers, on reviendra avec la voiture plus tard. Je règle la facture, emballe le tout dans mon sac isotherme et me voilà prête à poursuivre l’aventure. Je vais enfin savoir ce qu’il y a au-delà de la boutique des Volailles d’Angèle à St-Esprit, après la courbe et la petite côte. Ce chemin m’a toujours attirée et j’ai découvert sur Google map qu’il me permettait d’aller rejoindre la route 341 où se trouve ma prochaine destination. Premier croisement, aucune indication. Dois-je prendre à gauche ou à droite. Je crois que c’est à gauche. Ouf, le prochain embranchement confirmera que je suis sur le bon chemin. Je suis les indications vers St-Jacques, ça devrait m’amener à bon port. Oh, surprise, je vois une pancarte de route en travaux « Chemin barré, circulation locale seulement » juste à l’endroit où je suis censée tourner. J’ai décidé qu’aujourd’hui, je faisais partie de la circulation locale et que ma GS me permettrait de rouler dans ce chemin en gravier. Voilà que là-bas le chemin est réduit de moitié dont l’autre partie est couverte d’un énorme amoncellement de grosses pierres. De toute façon, je n’ai croisé personne depuis que j’ai emprunté ce chemin. Je franchis ce passage resserré et en trouve un autre semblable un peu plus loin. Puis j’arrive enfin au croisement de la route 341. Virage à gauche direction du village de St-Jacques. Je le trouve charmant, sous un soleil radieux, tout est si beau. François n’est pas là pour que je partage cette découverte avec lui et je ressens son absence, mais d’un autre côté, je suis fière de moi. C’est tout un défi que je relève enfin. Je n’étais pas si sûre de moi avant-hier, alors que j’aurais pu faire ma première balade toute seule. J’ai prétexté quelques occupations urgentes pour remettre cela à plus tard.

Il est bientôt midi, heure de la sortie des classes pour les enfants qui vont dîner à la maison. Je salue le brigadier scolaire qui attend les enfants au coin de la rue pour les aider à la traverser et il m’envoie la main avec un grand sourire.

Le rond-point de la route 158 est plutôt achalandé aujourd’hui. Je laisse passer la première voiture qui a la priorité et m’empresse de m’insérer à sa suite, sinon je serai encore là demain. Puis je poursuis mon chemin sur la 341. Il me semblait que la ferme était plus loin que cela. Je suis déjà arrivée. Comme ça va vite! Ici, je ne viens chercher que deux petits jambons cuits. Et pourquoi pas une pointe de Ménestrel, un fromage de Sainte-Sophie. Je n’ai pas trop le goût de m’arrêter en revenant des trois fermes avec toute cette viande dans mes bagages, même si ça aurait été chouette de faire quelques emplettes au Fromager de la Table Ronde. Dans la boutique, un homme discutait avec la vendeuse du cancer du sein de sa femme, et à ce que j’ai pu comprendre, elle ne répondait pas très bien aux traitements. Je n’ai pas osé les interrompre. Je me disais que le monsieur avait certainement besoin d’un peu de soutien moral, alors j’ai attendu patiemment que la dame au comptoir interrompe sa conversation pour me servir. En partant, j’ai formulé quelques mots d’encouragement à l’attention du monsieur. Il disait que sa femme suivait des traitements depuis 2013. Toutes ces années à vivre avec la maladie. Il garde le sourire malgré tout. Il faut se montrer fort, même dans la peur, pour soutenir l’autre.

J’enfourche ma monture et poursuit mon périple en me posant quelques questions sur mon propre état de santé. Il y a bien longtemps que je n’ai pas consulté un médecin. Dès que la saison de moto sera terminée…

Au bout de la 341, je bifurque à gauche. Encore une route qui ne m’est pas très familière. Il n’y a qu’à suivre les panneaux indicateurs. Je dois rejoindre la route 337 en évitant bien de tourner à l’embranchement de la 125. Il y a plusieurs façons d’aller aux Museaux d’Écosse et je souhaite prendre une route plus bucolique. Lorsque personne ne nous guide, il faut être mille fois plus attentif, les routes ici ne sont jamais droites, elles font le tour des terres agricoles et il faut prendre divers embranchements qui apparaissent sans crier gare. Lorsque j’aperçois finalement une pancarte indiquant « St-Lin, 11 kilomètres », je me dis « Youpi, encore tout ça à rouler! ».

La boutique des Museaux d’Écosse est toute neuve et maintenant située en face de son ancien emplacement. Je me suis fait prendre et j’ai dû rebrousser chemin. Ils ont diversifié leur offre avec un grand comptoir à pâtisserie, sentant peut-être le vent changer avec la vague de végétarisme. Les végétariens ne mangent peut-être pas de viande, mais ça ne les empêche pas d’avoir la dent sucrée. La boutique est décorée avec un véritable tracteur rouge rutilant de propreté, sur lequel trône un mannequin à l’effigie du propriétaire des lieux. C’est vraiment marrant. Je lui souhaite tout le succès dans cette nouvelle entreprise, car j’aimerais bien pouvoir continuer à déguster ses produits bio. Je n’ai pas trop confiance en ce qu’on achète dans les grandes surfaces. Une bonne partie du bœuf doit venir des grands parcs d’engraissement de l’Ouest canadien. Je trouve le traitement qui y est réservé aux animaux, inhumain. Je préfère m’abstenir plutôt que de consommer cette viande. Alors j’expérimente de plus en plus de recettes végétariennes.

Voilà, c’était mon dernier arrêt avant le retour à la maison. Pas question de traîner, avec toutes les victuailles que je transporte. Je pense que ce trajet de cent kilomètres à travers la campagne m’aura pris environ deux heures et quart en incluant tous mes arrêts.

Une chose qui est agréable quand on roule seul, c’est cette grande sensibilité à l’environnement qu’on développe, favorisant aussi les belles rencontres avec les gens. J’ai remarqué aussi que je roule un peu plus vite quand je suis seule. Peut-être parce que je suis mieux positionnée sur la route, que je vois donc mieux, tout le temps, ce qui s’en vient.

Conclusion de tout cela : Je ne me suis jamais autant sentie motarde qu’aujourd’hui. LIBERTÉ!

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