Archives de novembre, 2019

4 novembre 2019. Il faut absolument y aller aujourd’hui. C’est la dernière journée où ce sera possible de le faire. Ils annoncent presque 8°C à Montréal. Ensuite, dans quelques jours, la neige nous tombera dessus pour de vrai. De la neige qui reste. Il faut se rendre avec nos motos sur la rue St-Jacques à Montréal, à l’autre bout de la ville, pour les confier à Moto Internationale.

Je regrette que nous n’ayons pas de garage. On pourrait alors régulièrement aller voir nos motos, aller les bichonner un peu. Au lieu de cela, nous serons tenus éloignés d’elles durant tout l’hiver. C’est cruel. J’aurais dû prendre une photo de ma Guardian Bell avant de laisser ma moto sur place. C’est con, je sais. Ce n’est qu’un petit détail, une petite bricole sans importance! Elle était là sous la moto quand je l’ai achetée cet été, mais je n’ai pas pris le temps de l’observer comme il le faut. Trop occupée à enfourcher ma bécane, à empoigner les guidons, à regarder loin devant moi, au bout de chemin, là où je veux m’enfuir.

Ce n’est pas juste ma moto que je mets en hivernage, mais un peu de mon cœur aussi. Je suis passée par des tas de grandes émotions cette année, depuis mon premier cours de conduite moto, depuis la petite Buell Blast rouge, puis la blanche, puis ma Honda CB500F et finalement ma BMW F700GS. Beaucoup de chiffres et de lettres pour énormément de plaisir et de découvertes. Beaucoup d’émerveillement alors que je réalisais que c’était bien moi qui pilotais ces engins assez puissants pour que je puisse tenir tête aux automobilistes sur les autoroutes. De la puissance sur deux roues à l’état pur. Quelle sensation lorsqu’on tourne la poignée des gaz pour s’insérer sur une voie rapide. Il n’y a rien pour égaler cela, surtout pas notre voiture qui par la suite me donnait l’impression de se traîner comme une vieille chose pleine de toiles d’araignée.

À cinquante-quatre ans, on peut encore apprendre et se découvrir de nouvelles passions. On peut encore flirter avec le danger comme les jeunesses. C’est chouette non? Alors que plein de courbatures au réveil le matin me rappellent ma mortalité, ma fin prochaine (pas trop tôt j’espère), je me joue de tout cela en enfourchant ma moto comme si de lendemains, il n’y en avait pas. Ici et maintenant, elle et moi, vroum, parties!

Il faut y aller. J’enfile encore plus de couches de vêtements chauds que d’habitude. Il fait à peine 3°C à 11h30 du matin et nous devrons emprunter pratiquement que des autoroutes pour aller là-bas. Cette fois c’est vrai. C’est la dernière fois que je conduis ma moto cette année. Alors j’entends profiter de ce moment dans les meilleures conditions possibles.

Sur mon écran de bord, l’indicateur de température extérieure clignote comme un avertissement. « Es-tu vraiment certaine que tu veux prendre la route par ce froid de canard? ». « Non, tu parles, je préfèrerais habiter à Panama. Mais j’ai pas le choix. Je ne vais pas te laisser grelotter dehors tout l’hiver! Alors inutile de me faire des grands signes, il n’y a pas de retours en arrière envisageables. »

Je n’ai pas vraiment froid, finalement. Je n’ai même pas besoin d’actionner les poignées chauffantes. Je talonne mon chum comme son ombre, mes phares « sur les hautes », mon moral sur les basses. Ça y est, on arrive, après quelques errements dans les échangeurs routiers trop compliqués au cœur des travaux de Montréal. Je la laisse toute seule sur le stationnement et pars sans un regard en arrière. Ce serait trop difficile. Je pourrais courir la rejoindre et dire au préposé que j’ai changé d’avis finalement. J’ai quand même laissé un peu de mon cœur avec elle. Ma moto. Bordel, je suis complètement accro! Ça se soigne? Si oui, je refuse les traitements. Pas d’acharnement thérapeutique. Je veux mourir comme ça, au bout de cette passion.

Le 21 octobre 2019. Le mois de novembre approche avec la certitude d’une fin imminente de la saison moto. Déjà, quand on nous annonce 15°C, on peut considérer que c’est une température exceptionnelle et propice pour une belle balade. Il faut profiter de chaque instant. Nos prochaines sorties se compteront désormais sur les doigts de nos deux mains. Peut-être même d’une seule…

Je crois qu’Yvan est encore plus déprimé que moi à l’idée de remiser sa moto. Bientôt il ne pourra plus s’évader sur sa bécane. Parce que régulièrement il sort à pas feutrés de sa maison perdue au fond des bois, recule sa BMW R1200RT toute neuve à l’extérieur de son garage de rêve pour aller prendre l’air; pour aérer sa tête autant que ses poumons. Pour Yvan, il n’y a pas deux matins pareils. Ce n’est jamais exactement la même lumière qui filtre à travers les arbres, jamais le même vent qui vient charrier jamais les mêmes odeurs à travers les trous d’aération de son casque. Il est reconnaissant juste de faire partie de tout cela, en se fondant dans le paysage aux guidons de sa moto. Alors quand nous avons proposé à cet autre passionné de nous accompagner dans notre balade d’aujourd’hui, c’est certain qu’il était partant. Mieux que cela, il a proposé de nous servir de guide. Il nous a déjà parlé du lac Simon. Il paraît que c’est un beau site.

En cette fin d’octobre, le vent et la pluie qui se sont fait discrets depuis quelques jours n’ont pas encore achevé de décrocher toutes les feuilles des arbres. Plus nous roulons vers l’Outaouais, plus nous sommes encerclés de couleurs. La route se tortille comme un serpent et nous enfilons les courbes, découvrant le paysage à chaque détour avec excitation. Puis notre guide nous fait bifurquer vers une route non pavée qui s’enfonce profondément dans la forêt, un raccourci où ne s’aventurent réellement que ceux qui habitent les rares maisons qui se dressent ici et là, sur ces terres boisées. Nous ralentissons notre allure, surtout dans les courbes, afin de ne pas déraper. Pendant qu’Yvan est secrètement en train de se dire à chaque tournant « pourvu que je ne tombe pas », moi je m’imagine que le programme était tout planifié ainsi et j’apprécie la maniabilité de ma GS, même si je suis un peu insécure quand elle dérape légèrement. Yvan savait qu’on aurait probablement de tels chemins sur notre parcours, mais il n’avait pas mesuré l’ampleur de l’épreuve. Lorsque nous débouchons enfin sur une route asphaltée, il se met à accélérer comme un chien auquel on vient de retirer sa laisse, heureux de retrouver la liberté de rouler à sa guise. On fait escale à Namur dans un restaurant au poétique nom de Moulin du temps. Cette petite municipalité fut baptisée ainsi par les Belges qui l’ont colonisée en premier, attirés par les grandes terres à bois offertes par le gouvernement canadien dans les années 1870. L’entrée du bistrot se fait par une réplique de moulin à vent de deux étages de hauteur, couverte de bardeaux de cèdres. Le bois a pris autant d’importance dans la décoration du restaurant que dans l’économie de la région. La place est devenue un incontournable pour les gens du coin et les voyageurs qui font quelques détours juste pour venir déguster leurs pizzas cuites dans un four à bois. Nous apprenons que c’est aussi un lieu de pèlerinage pour Yvan et sa femme Francine, qu’il tenait à nous faire découvrir. J’aime rouler, mais j’apprécie aussi ces pauses où nous pouvons échanger un peu, partager nos expériences, ce que nous venons de vivre autant que ce qui nous anime. Avec Yvan, on n’a pas besoin de se creuser la tête pour trouver un sujet de conversation. Il a toujours quelque chose à raconter et il sait aussi vous écouter.

Nous repartons contents de notre repas sans savoir encore que nous allons bientôt vivre le moment le plus palpitant de notre automne à moto. Notre guide nous conduit maintenant sur la route 315 en direction de Chénéville. Puis nous bifurquons sur la 321 vers Duhamel avec l’intention de faire le tour du fameux lac Simon. Dès que nous atteignons le Chemin du Tour du Lac, on a l’impression d’arriver au paradis des motards. Tous nos sens sont sollicités par de grandes sensations. D’abord les yeux, car les paysages sont spectaculaires. Les arbres sont encore parés de couleurs multicolores, mais comme plusieurs feuilles sont tombées, notre regard peut pénétrer dans la forêt tout autour et apercevoir le lac majestueux qui se déploie à notre gauche. De bonnes odeurs de forêt en automne accompagnent le tableau. On affronte une route en véritables montagnes russes qui nous laisse peu de répit avec ces successions de courbes aveugles, de montées et de descentes, mais qui vaut le tour de manège. Je suis complètement émerveillée et j’en fais part à François grâce au système de communication. « C’est tellement beau! Je capote!… C’est tellement beau! » Je n’ai jamais rien vécu de tel. Yvan disparaît souvent, momentanément derrière une butte. J’accélère dans les rares lignes droites pour garder la cadence. Mais il n’y a pas de records de vitesse à battre. Ce n’est pas le but. Lorsque nous quittons cette petite route sinueuse pour un chemin plus large et ordinaire, j’ai le goût de m’arrêter pour comprendre ce que je viens de vivre. C’était trop grand, trop beau, trop intense. Le retour à la banalité est presque brutal. Rien de ce que nous verrons ensuite, si beau soit-il, ne sera aussi époustouflant. Nous allons longer la rivière des Outaouais depuis Montebello en direction de Lachute où nous ferons une autre escale sur une terrasse, pour profiter des derniers rayons du soleil. Il ne fait pas assez chaud pour retirer nos blousons, mais c’est quand même extraordinaire d’être attablés là dehors en ce 21 octobre.

Avant de remettre nos casques et de rembarquer sur nos montures, nous prenons le temps de remercier encore chaleureusement notre guide pour nous avoir fait découvrir des chemins aussi spectaculaires et vivre de telles aventures. Nous quittons notre ami Yvan à la hauteur de la route 329. Quelques belles courbes l’attendent encore et il ne sera pas rentré avant la noirceur qui tombe vers dix-huit heures en ce moment, mais j’ai l’impression qu’il ne regrette pas sa sortie d’aujourd’hui avec nous. Quelle belle journée!

Pour ma part, j’ai l’impression d’avoir repoussé un peu mes limites d’apprentie-motarde, notamment dans cette route tortueuse autour du lac. J’ai appris plus tard qu’un motocycliste s’est tué là-bas cet été en perdant la maîtrise de son engin. Je me dis que tous ces kilomètres que j’ai parcourus cette saison ne me donne pas plus d’assurance, mais plus d’expérience. Les diverses situations que j’ai affrontées ont amélioré mes capacités à manier ma moto quand je les rencontre à nouveau sur ma route. Avec la moto, il ne faut jamais se sentir au-dessus de ses affaires. Prudence… Toujours…