Journal d’une apprentie-motarde 27: Sensations fortes

Publié: novembre 18, 2019 dans Autobiographie
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Le 21 octobre 2019. Le mois de novembre approche avec la certitude d’une fin imminente de la saison moto. Déjà, quand on nous annonce 15°C, on peut considérer que c’est une température exceptionnelle et propice pour une belle balade. Il faut profiter de chaque instant. Nos prochaines sorties se compteront désormais sur les doigts de nos deux mains. Peut-être même d’une seule…

Je crois qu’Yvan est encore plus déprimé que moi à l’idée de remiser sa moto. Bientôt il ne pourra plus s’évader sur sa bécane. Parce que régulièrement il sort à pas feutrés de sa maison perdue au fond des bois, recule sa BMW R1200RT toute neuve à l’extérieur de son garage de rêve pour aller prendre l’air; pour aérer sa tête autant que ses poumons. Pour Yvan, il n’y a pas deux matins pareils. Ce n’est jamais exactement la même lumière qui filtre à travers les arbres, jamais le même vent qui vient charrier jamais les mêmes odeurs à travers les trous d’aération de son casque. Il est reconnaissant juste de faire partie de tout cela, en se fondant dans le paysage aux guidons de sa moto. Alors quand nous avons proposé à cet autre passionné de nous accompagner dans notre balade d’aujourd’hui, c’est certain qu’il était partant. Mieux que cela, il a proposé de nous servir de guide. Il nous a déjà parlé du lac Simon. Il paraît que c’est un beau site.

En cette fin d’octobre, le vent et la pluie qui se sont fait discrets depuis quelques jours n’ont pas encore achevé de décrocher toutes les feuilles des arbres. Plus nous roulons vers l’Outaouais, plus nous sommes encerclés de couleurs. La route se tortille comme un serpent et nous enfilons les courbes, découvrant le paysage à chaque détour avec excitation. Puis notre guide nous fait bifurquer vers une route non pavée qui s’enfonce profondément dans la forêt, un raccourci où ne s’aventurent réellement que ceux qui habitent les rares maisons qui se dressent ici et là, sur ces terres boisées. Nous ralentissons notre allure, surtout dans les courbes, afin de ne pas déraper. Pendant qu’Yvan est secrètement en train de se dire à chaque tournant « pourvu que je ne tombe pas », moi je m’imagine que le programme était tout planifié ainsi et j’apprécie la maniabilité de ma GS, même si je suis un peu insécure quand elle dérape légèrement. Yvan savait qu’on aurait probablement de tels chemins sur notre parcours, mais il n’avait pas mesuré l’ampleur de l’épreuve. Lorsque nous débouchons enfin sur une route asphaltée, il se met à accélérer comme un chien auquel on vient de retirer sa laisse, heureux de retrouver la liberté de rouler à sa guise. On fait escale à Namur dans un restaurant au poétique nom de Moulin du temps. Cette petite municipalité fut baptisée ainsi par les Belges qui l’ont colonisée en premier, attirés par les grandes terres à bois offertes par le gouvernement canadien dans les années 1870. L’entrée du bistrot se fait par une réplique de moulin à vent de deux étages de hauteur, couverte de bardeaux de cèdres. Le bois a pris autant d’importance dans la décoration du restaurant que dans l’économie de la région. La place est devenue un incontournable pour les gens du coin et les voyageurs qui font quelques détours juste pour venir déguster leurs pizzas cuites dans un four à bois. Nous apprenons que c’est aussi un lieu de pèlerinage pour Yvan et sa femme Francine, qu’il tenait à nous faire découvrir. J’aime rouler, mais j’apprécie aussi ces pauses où nous pouvons échanger un peu, partager nos expériences, ce que nous venons de vivre autant que ce qui nous anime. Avec Yvan, on n’a pas besoin de se creuser la tête pour trouver un sujet de conversation. Il a toujours quelque chose à raconter et il sait aussi vous écouter.

Nous repartons contents de notre repas sans savoir encore que nous allons bientôt vivre le moment le plus palpitant de notre automne à moto. Notre guide nous conduit maintenant sur la route 315 en direction de Chénéville. Puis nous bifurquons sur la 321 vers Duhamel avec l’intention de faire le tour du fameux lac Simon. Dès que nous atteignons le Chemin du Tour du Lac, on a l’impression d’arriver au paradis des motards. Tous nos sens sont sollicités par de grandes sensations. D’abord les yeux, car les paysages sont spectaculaires. Les arbres sont encore parés de couleurs multicolores, mais comme plusieurs feuilles sont tombées, notre regard peut pénétrer dans la forêt tout autour et apercevoir le lac majestueux qui se déploie à notre gauche. De bonnes odeurs de forêt en automne accompagnent le tableau. On affronte une route en véritables montagnes russes qui nous laisse peu de répit avec ces successions de courbes aveugles, de montées et de descentes, mais qui vaut le tour de manège. Je suis complètement émerveillée et j’en fais part à François grâce au système de communication. « C’est tellement beau! Je capote!… C’est tellement beau! » Je n’ai jamais rien vécu de tel. Yvan disparaît souvent, momentanément derrière une butte. J’accélère dans les rares lignes droites pour garder la cadence. Mais il n’y a pas de records de vitesse à battre. Ce n’est pas le but. Lorsque nous quittons cette petite route sinueuse pour un chemin plus large et ordinaire, j’ai le goût de m’arrêter pour comprendre ce que je viens de vivre. C’était trop grand, trop beau, trop intense. Le retour à la banalité est presque brutal. Rien de ce que nous verrons ensuite, si beau soit-il, ne sera aussi époustouflant. Nous allons longer la rivière des Outaouais depuis Montebello en direction de Lachute où nous ferons une autre escale sur une terrasse, pour profiter des derniers rayons du soleil. Il ne fait pas assez chaud pour retirer nos blousons, mais c’est quand même extraordinaire d’être attablés là dehors en ce 21 octobre.

Avant de remettre nos casques et de rembarquer sur nos montures, nous prenons le temps de remercier encore chaleureusement notre guide pour nous avoir fait découvrir des chemins aussi spectaculaires et vivre de telles aventures. Nous quittons notre ami Yvan à la hauteur de la route 329. Quelques belles courbes l’attendent encore et il ne sera pas rentré avant la noirceur qui tombe vers dix-huit heures en ce moment, mais j’ai l’impression qu’il ne regrette pas sa sortie d’aujourd’hui avec nous. Quelle belle journée!

Pour ma part, j’ai l’impression d’avoir repoussé un peu mes limites d’apprentie-motarde, notamment dans cette route tortueuse autour du lac. J’ai appris plus tard qu’un motocycliste s’est tué là-bas cet été en perdant la maîtrise de son engin. Je me dis que tous ces kilomètres que j’ai parcourus cette saison ne me donne pas plus d’assurance, mais plus d’expérience. Les diverses situations que j’ai affrontées ont amélioré mes capacités à manier ma moto quand je les rencontre à nouveau sur ma route. Avec la moto, il ne faut jamais se sentir au-dessus de ses affaires. Prudence… Toujours…

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