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Après mes six premières heures de cours, voyant que je n’arrivais pas à bien exécuter les exercices de maîtrise de l’embrayage et de la trajectoire, je fais part à François de la nécessité plus qu’évidente d’avoir l’opportunité de pouvoir pratiquer en dehors des minces heures de cours. D’autant plus que les explications sommaires du moniteur se limitent à répéter qu’il me faut jouer avec l’embrayage, l’accélérateur et le frein. Bon. OK. Mais encore? Mon argument premier pour l’achat immédiat d’une moto : quand tu apprends à jouer d’un instrument, il faut que tu pratiques si tu veux t’améliorer! (Je suis musicienne, je sais de quoi je parle!) Le numéro deux étant qu’il me faudra bien disposer de mon propre engin sous peu. La formation se déroule à une vitesse folle. Bientôt, si tout se passe bien, j’aurai le droit de rouler sur les routes. Mais rassurez-vous, je ne le ferai pas si je ne suis pas certaine de contrôler la bête.

J’épluche les petites annonces dans le groupe de vente de motos auquel je me suis récemment abonnée. Justement, j’ai vu passer récemment une petite Honda CB500F 2014, pas trop chère. Je sais, je sais, j’avais dit que mon cœur battait très fort pour la Kawasaki Versys 650LT, mais de façon plus raisonnable, il me semble qu’une moto pas trop haute, où j’aurai les deux pieds bien au sol à l’arrêt, serait plus appropriée pour l’instant. Et puis elle est fortement recommandée pour les débutants, car elle est très maniable. C’est en plein ce qu’il me faut. Je contacte le gars, on échange nos coordonnées le vendredi 3 mai 2019. Le dimanche 5 mai on va essayer la moto, le lundi 6, on la ramène à la maison. François est totalement conquis par sa légèreté, son agilité et sa souplesse de conduite. Il a du plaisir à prendre les courbes, en ayant l’impression de rouler au ras de la route en faisant corps avec la moto. Lorsqu’il retire son casque, il a un grand sourire aux lèvres et me dit qu’il ne se souvient pas la dernière fois où il a eu autant de plaisir!

Cet achat a fait trois heureux : moi, François (qui compte en profiter tant que je n’aurai pas le droit de sortir sur la route) et notre vendeur Martin, qui une fois son argent en poche s’est précipité chez Motos Illimitées à Terrebonne se procurer une Honda CBR1000RR. C’est dire comme il était prêt pour plus de puissance!

Le lendemain, on se trouve un stationnement tranquille et assez large pour que je puisse l’essayer. Au début, je suis un peu intimidée, car elle est si belle que j’ai peur de faire des manœuvres qui auraient un potentiel de me mettre en danger de l’échapper. Un de mes amis me déconseillait de pratiquer avec ma propre moto pour éviter ce risque. Mais il faut bien se lancer un jour. Je n’ai jamais échappé la moto dans mes cours. Les seuls moments où c’était vraiment dangereux, c’était dans les virages serrés au ralenti. Il ne faut pas hésiter à mettre le pied à terre quand tu es en déséquilibre, c’est tout. Même si l’égo prend un coup à chaque fois. Ma moto est légèrement plus lourde que celle de l’école. Je ne suis pas encore totalement rassurée. Alors pour cette première fois, je ne prends aucun risque. Après avoir testé l’embrayage sous la supervision de François, mon prof privé, je fais des grands tours autour du stationnement. Et puis hop, tout à coup, je teste sa maniabilité en faisant de petits zigzags, juste pour voir. Finalement, je me risque à faire enfin un demi-tour, afin de faire mes grands tours dans l’autre direction. François commence à avoir froid. Ce sera tout pour cette fois-là. De toute façon, demain, j’ai mon 3e cours.

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OK, là c’est vrai! La glace est brisée. J’ai fait la connaissance de la bête. Celles de notre cours de moto sont des Buell Blast, un modèle construit entre 2000 et 2009 par une branche de Harley Davidson. Malmenées par des générations d’apprentis motocyclistes, elles semblent avoir le double de leur âge. On sent que personne ne s’attarde à les polir amoureusement. Elles sont rangées sans ménagement dans un gros conteneur rouge et abandonnées là jusqu’à la prochaine sortie par tous les temps.

Justement, pour mon baptême de la moto, la météo ne nous a pas fait de cadeau. Alors que je me dirigeais vers le site du cours, il s’est mis à pleuvoir du grésil. Même la pluie grelottait de froid. Pas question de prendre cela comme excuse pour remettre l’événement à plus tard. Honnêtement, dès que je suis montée sur la moto, j’ignore le temps qu’il a fait jusqu’à la fin du cours. Paraît qu’il a plu averse, car mes vêtements étaient complètement détrempés. J’étais hyper bien vêtue pour affronter le pire. J’avais de nouveaux gants avec lesquels j’aurais presque pu faire du ski-doo tellement ils étaient chauds. Alors mes petits doigts ont tenu bon, pendant que mes confrères étaient obligés de s’arrêter parce qu’ils ne sentaient plus leurs phalanges.

Le problème n’est certes pas venu des vêtements. Je crois que j’ai dû caler une vingtaine de fois en une heure. Je ne donnais pas assez de gaz, je lâchais l’embrayage trop vite, alors qu’il fallait s’exercer à faire quelques mètres, puis à s’arrêter et rebelote. C’est dur d’entendre ton moteur ronronner au milieu de toutes ces Buell qui blastent tout autour! Il est clair que je me cherche une excuse.

La dernière partie du parcours était constituée par un petit slalom plutôt serré à expérimenter en première vitesse. Je m’y suis risquée tout de suite et si j’ai raté une porte la première fois, ce fut la seule, à mon souvenir. Après avoir répété plusieurs fois le parcours, je suis allée retrouvée mes confrères abrités dans le conteneur. Pause-pipi, café, friction des doigts pour ceux qui en avaient besoin et on repart.

Le dernier défi du jour consistait à passer la 2e vitesse. J’appréhendais ce moment, pensant que ça allait partir en malade! Mais non, c’est tout progressif. En fait, si on ne continue pas d’accélérer, on poursuit à la vitesse où on était rendu.

Passage de vitesse, démystifié. Check.

Constatation no 1 : rouler à 20 kilomètres heure, c’est déjà cool, alors plus vite, ce doit être le pied. 2e constatation, tant qu’on roule (et qu’on contrôle la machine), on est en business.

Le lendemain, pour le 2e cours, j’ai appris à la dure que la trajectoire, c’est aussi important que le contrôle de l’embrayage. Ne vous imaginez pas de chutes et de vêtements déchirés. Pas si dur que ça, quand même, sauf pour mon égo. J’ai galéré durant tous les exercices impliquant de faire des ronds, des 8 et des virages en lacet. Pour ces maudits virages, j’entamais mal ma trajectoire dès le début. Je serrais le cône orange que je devais contourner, dès le départ, de sorte que je me retrouvais beaucoup trop loin de l’autre côté pour revenir faire le tour du second cône. Mais personne ne m’a avertie de mon erreur. Alors j’ai persisté comme ça pendant quelques heures. Car je pensais que mon principal problème était ailleurs. Dès que j’arrivais aux cônes placés dans une légère pente, je manquais de jus, car je serrais trop mon embrayage. Il n’était plus sur le point de friction. En fait, je n’ai pas du tout compris comment exécuter l’exercice en maintenant l’embrayage au point de friction et en jouant du frein et de l’accélérateur. Frustration! Heureusement, j’avais les autres exercices pour jeter un baume sur mon orgueil de lionne. Je me débrouille pas mal avec l’équilibre au ralenti, je suis assez à l’aise avec l’évitement d’obstacle et je suis arrivée beaucoup plus facilement que la veille à passer la 2e vitesse sans manquer mon coup en m’arrêtant au neutre. À ma décharge, concernant le passage de cette vitesse, j’ai lu dans un article sur la Buell, que c’est un défaut de la machine. Ha! J’adore le son que ça fait quand on passe les premières vitesses. Ce « clock » caractéristique sonne aussi bien à mon oreille que le « plock » d’une balle de tennis bien frappée.

Le dernier exercice de la journée à maîtriser, consistait à effectuer un virage à droite serré après un arrêt. Ça s’est plutôt bien passé. Encore une question de trajectoire, donc de regard, alors je tournais bien la tête en direction de là où je devais aller, mais cette fois, je mettais le gaz nécessaire pour rouler.

Le prof a pu constater que malgré toutes mes difficultés avec les exercices de « viraillages » au ralenti, je n’avais pas peur de foncer, de réessayer, d’accélérer quand c’était le temps.

Il ne me reste plus qu’à refaire ces exercices en ayant une meilleure compréhension de ce que je dois faire pour les réussir. Et pour cela, j’ai la chance d’avoir un chum qui est prêt à me donner un coup de main. Merci François pour tout!

La liberté sur deux roues

Publié: novembre 27, 2018 dans Billet d'humeur
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Le premier gros achat de ma vie fut un vélo Targa CCM 10 vitesses bleu ciel. J’avais 12 ou 13 ans et une grande soif d’indépendance. Je me souviendrai à jamais de ce jour béni où je suis allée chez Canadian Tire avec mon père pour le choisir. On aurait dit que la monture n’attendait que moi, sagement alignée avec ses congénères, rutilante de mille feux avec sa peinture lustrée et ses jantes chromées.

Venant du fond d’un rang en Abitibi, ce vélo représente alors pour moi la liberté suprême, la possibilité d’aller plus vite, plus loin, de découvrir d’autres horizons, de sentir le souffle du vent caresser mon visage tandis que je dévale les nombreuses pentes semées le long de ma route. Oublions vite les pénibles montées escarpées, dont on ne peut venir à bout qu’en s’échinant, debout sur les pédales. Ne surtout pas mettre les pieds par terre. Par défi. Mais la récompense vaut l’effort, alors que je pédale à toute vitesse dans la descente pour prendre l’élan nécessaire afin d’affronter la prochaine épreuve. C’était à l’époque où on n’avait même pas de casque, même pas de gants, même pas de short en lycra rembourré pour amortir les chocs. On était fait tough!

Il n’y a pas une journée ensoleillée où je ne pars faire un tour. Mes minces pneus de vélo de route s’enfoncent dans la garnotte lorsqu’il faut m’écarter des roulières pour laisser passer une voiture. Je la maudis d’avoir coupé mon élan, de m’enfumer ensuite dans un nuage de poussière minérale. Je rêve d’asphalte lisse en tentant d’éviter les trous creusés par la dernière averse. De la maudite planche à laver!

Quantité de saisons de vélo plus tard, voilà que mon chum m’invite à embarquer sur la selle-passager de sa nouvelle moto BMW R1200RT. Une énorme bête gris-bleu-éléphant, prête pour partir en safari avec ses trois valises aptes à contenir toute l’excitation liée à l’aventure. La première sensation qui me frappe de plein fouet, est une symphonie d’odeurs filtrant à travers les trous d’aération de mon casque. C’est comme si mon nez retrouvait soudain sa fonction de reconnaissance olfactive: merci la vie! J’ai même l’impression d’avoir jusqu’ici oublié de prendre de grandes inspirations, inconsciemment préoccupée de bloquer la pollution atmosphérique. Tous mes sens sont en éveil. Je danse un étrange tango avec mon partenaire au fil des courbes sur la route. C’est à la fois grisant et terrifiant. Je me sens si fragile, à la merci des éléments, d’une erreur de jugement, d’un imprévu sur le parcours. Je n’ai plus le contrôle sur rien du tout, spectatrice de ma vie qui n’a pourtant rien de virtuel. Mais je me prends au jeu, enserrant momentanément un peu plus fort la taille de mon chum en signe de gratitude. Nous n’avons jamais été si près l’un de l’autre, si unis dans nos destinées. À la vie, à la mort. En dehors de cet instant il n’y a plus rien qui ait une quelconque importance. Il fait chaud et je m’en fous, tant qu’on continue de rouler. Sortons du rang, allons découvrir le monde, allons explorer tous ces chemins auxquels hier encore je ne portais même pas attention. Nous faisons corps avec le paysage comme le kayakiste dans son embarcation ne fait qu’un avec la rivière. Je redécouvre l’univers qui m’entoure avec un regard neuf, émerveillé. Tout est magnifié par l’hyper-conscience que me procure cette expérience sur deux roues motorisées.

La majorité des motocyclistes que nous croisons nous font un petit signe de connivence, complices d’un même plaisir à se retrouver là sur la route. Jeunes, vieux, hommes, femmes, nous faisons tous partie de la même confrérie, peu importe la monture que nous chevauchons. Lorsque nos regards se croisent, on se sourit avec bienveillance, sous-entendant qu’en cas de pépin, on peut compter les uns sur les autres.

Le temps passe. « I wanna be a part of it! » Ça ne me suffit plus d’être spectatrice. J’ai besoin de sentir à nouveau le vent de liberté de mes douze ans. J’ai besoin de tenir les guidons de ma vie bien fermement dans la garnotte. Enfin pouvoir narguer les conducteurs sur quatre roues qui m’envient. Faire vraiment partie de cette famille qui t’accepte comme tu es, juste parce que tu partages le même besoin de fuir le quotidien dans ta bulle de fibres de carbone, ou dans ton kit en cuir qui te donne l’air d’être fait tough. Je rêve du jour où j’irai choisir une monture rutilante, bien alignée avec ses congénères. Je sens, je sais qu’elle n’attend que moi…

Je m’étais faite une promesse: être plus en forme à 50 ans qu’à 40. Il me reste 3 mois pour me prouver que je suis encore dans le coup! Vivement que la chaleur s’installe que je me remette à pédaler comme une dératée sur mon vélo neuf et que je dépoussière ma raquette de tennis.

Bon, il faut dire que le niveau de difficulté du mandat n’est pas si élevé. On ne peut pas dire qu’il y ait une énorme différence entre la forme qu’on a entre 40 et 50 ans, comparativement à la pêche qu’on possède à 20 ou même encore à 30 ans! Le vrai défi aurait été de chercher à cueillir de ce fruit que l’on convoite de plus en plus quand les années altèrent nos résultats aux examens de santé. Mais, bon, déjà si je pouvais jouer au hockey bottine avec mes neveux et nièces sans poursuivre d’avantage mon souffle que la rondelle, ce serait un bon début.

Ça c’est pour l’enveloppe, ce corps à la peau désormais plus terne dont chaque cicatrice possède sa petite histoire. Ma préférée est celle que raconte un trait blanchâtre laissé sur mon index droit par un petit accident avec une presse à foin. J’essayais d’aider mon grand-père François à faire tourner une pièce pour décoincer des cordes de balle et mon petit doigt s’est pincé dans l’engrenage. Même pas pleuré, je me sentais juste désolée d’avoir plus nui à mon pépère qu’autre chose. Et lui a dû se sentir si mal, car il se rendait bien compte que j’aurais pu y laisser un morceau de moi. La coupure était suffisamment profonde pour graver son empreinte dans le temps. Une marque en forme de trait d’union témoignant d’un événement qui concernait mon grand-père et moi, prouvant aujourd’hui qu’il a bien existé. J’avais 12 ans quand mon pépère nous a quitté. N’importe quel âge est trop jeune pour perdre quelqu’un qu’on aime.

Les traces physiques du passage sur terre de mon grand-père disparaissent petit à petit, insidieusement, alors je m’accroche à cette cicatrice comme à un trophée de guerre. D’abord il y a son vieux tracteur, celui avec lequel il faisait presque corps, tant l’un n’allait pas sans l’autre. Le vénérable engin a bien essayé de s’incruster sur la terre de pépère, de disparaître dans les herbes folles, cherchant à se faire oublier pour demeurer là à jamais, veillant sur les générations de petits Gaulin présentes et à venir. Mais mon oncle a préféré le vendre plutôt que de laisser rouiller sur place ce retraité désormais inutile.

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Et puis récemment, il y a la maison de rondins qu’il avait bâtie avec son frère Lauréat dès leur arrivée en Abitibi qui s’est finalement écroulée, après avoir pourtant résisté à tant d’intempéries. Que faire, de toute façon, d’une vieille maison inutile dont le plancher effondré était devenu source de danger et d’inquiétude pour les parents et leur marmaille?

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De pépère, il ne reste plus que quelques photos et des bouts de films super 8 dont les couleurs finiront par passer, laissant les personnages disparaître tout doucement. J’ai peine à me souvenir de sa voix que j’imagine rauque, de ses yeux pétillants et rieurs ou de ses mains que je sentais calleuses quand il me taquinait avec des chatouillis dans le cou. Petit grand-père tout abîmé par tant de labeur, qui n’a pas su résister aux intempéries, la cicatrice de ton départ précipité est plus profonde dans mon coeur qu’un petit accroc au doigt.

Je ne t’oublie pas, même si ma vie s’est déroulée sans toi, sans le toit bienveillant que tu déployais au-dessus de mes peines d’enfant.

Offrez un bout de forêt à des enfants et tout à coup, leur imagination se remet à l’ouvrage. Derrière chez moi, il  y a un rocher dissimulé dans les feuillages. Dès qu’un enfant s’y assoit, il se met à se raconter plein d’histoires. Comme les gamins ne me voient pas, je peux les écouter depuis la fenêtre de mon bureau avec un brin d’indiscrétion et passablement d’amusement. Je constate que les petits garçons continuent encore d’imaginer des jeux de guerre. Mais les cowboys et les indiens ont été remplacés par des personnages fantastiques inspirés du cinéma ou des jeux vidéo. Les armées desquelles ils sont à la tête sont constituées de 20 000 impitoyables combattants, auxquelles sont mêlés des sorciers, ou autres elfes et orques. Toute cette démesure semble tellement les dépasser qu’ils ne prennent même plus d’armes improvisées et artisanales pour simuler un combat. Dès qu’ils ont terminé de raconter le complexe tableau d’ensemble, le jeu tire à sa fin. Je constate que même lorsqu’ils sont loin d’un écran, certains de leurs jeux demeurent virtuels.

Je pense que nous sommes faits pour vivre dans la forêt. S’assoir sur ma terrasse avec pour paysage cette forêt paisible et enveloppante a le don de me reconnecter avec l’essentiel. Je me raconte alors des histoires où les humains prennent conscience de cette richesse naturelle qui les entoure et cessent de tout massacrer pour tirer de l’or ou du pétrole des sols en polluant la nappe phréatique, de couper tous les arbres pour bâtir trop de maisons et condos inutiles, d’appauvrir la terre en ensemençant à outrance des champs pour produire des légumes dont près de la moitié pourriront dans les poubelles, et quoi encore!

Dans le monde réel, il y a de vraies guerres, avec des gens qui meurent pour vrai et pour rien. Les combats les plus sanglants font rage dans des pays où les forêts sont rares et le sol pauvre et désertique. Alors voilà. Je me dis que si chacun avait son coin d’ombre sous un arbre, peut-être que le bonheur serait plus facile. Ce serait un jeu d’enfant. On se raconterait plein d’histoire et ensuite, on passerait à autre chose comme aller courir derrière un ballon, enfourcher une bicyclette ou plonger dans un lac.

À Sainte-Sophie, les autorités ont des façons très simples de régler tous les problèmes. Pas de temps à perdre, on passe tout de suite à la solution extrême. Sévissons immédiatement contre les éventuels récalcitrants. Ainsi, quelle ne fut pas notre surprise un beau matin de recevoir une mise en demeure par courrier recommandé. Le motif: Nous avions bâti notre jolie cabane à bois un peu trop sur le devant de notre maison, nous devions la déplacer coûte que coûte. Selon les règlements municipaux, les constructions ne doivent pas dépasser le coin avant de la maison. Nous nous étions arrêtés à celui qui disait : à minimum cinq pieds du bord de la rue. « Parfait, nous sommes-nous dits, elle sera très bien sous les grands sapins! »

Nous avons reçu cette menace de représailles contre notre ignorance en plein hiver, au moment où il était impossible de faire quoi que ce soit. Alors j’ai écrit une jolie lettre à la municipalité pour leur expliquer que ce n’était pas raisonnable de nous demander de déplacer notre construction dans les circonstances actuelles et dès qu’il serait raisonnable d’envisager la chose, nous allions procéder à son déménagement. « OK, pas de problèmes! » Telle fut en gros la teneur de leur réponse. C’est simple quand on se parle entre personnes civilisées!

En attendant, il fallait trouver un moyen de bouger une structure pleine de deux par quatre et de quantité d’autres pièces de bois d’oeuvre, surmontée d’un toit en tôle azur que j’ai rebaptisé « bleu d’exaspération ». Nous avons discuté du problème avec notre nouveau voisin le camionneur qui a pour ces choses un certain sens pratique. La solution résidait dans une technique éprouvée et millénaire. Il ne suffisait qu’à la faire rouler sur des rouleaux jusqu’au nouvel emplacement, que nous avons situé le plus près possible de l’endroit actuel, quelques pieds plus loin.

Le moment venu de s’échiner à pousser comme des esclaves égyptiens, nous avons fait appel à la bande de notre ami Éric, qui s’est déplacée de très bon coeur (il y a encore des gens comme ça, qu’un travail de bras ne rebute pas). Quelques poussées effectuées pratiquement par un seul des gars plein d’adrénaline et de testostérone et la cabane était enfin prête à être installée sur ses nouveaux blocs de ciment. Là encore, notre voisin est venu à la rescousse avec les leviers dont il se sert pour soulever son dix roues. Voilà. Problème résolu. Pas plus compliqué que cela. Ne restait plus qu’à profiter du barbecue que nous avions concocté pour remercier tous ceux qui avaient répondu à l’appel.

Hey… Merci encore voisin!

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Lucien le chien est arrivé dans notre vie comme un chien de garde, mais il l’a quitté comme un fidèle compagnon.

C’était un chien qui avait été abandonné sur le bord du chemin à Brownsburg, près de l’endroit où se trouve le chalet de nos amis Richard et Diane. Ces gens de coeur l’ont recueilli, même s’ils avaient déjà adoptée une chienne maltraitée qu’ils avaient découverte tremblante sous leur galerie. Il ne fait pas bon appartenir à la race canine à Brownsburg.

Juste la veille, je m’étais dit que ce serait peut-être une bonne idée de prendre un chien avec nous, histoire de me rassurer un peu, car il y avait cette voiture brune qui arpentait notre rue régulièrement, faisant des aller-retours, probablement pour guetter les habitudes des citoyens dans le but de commettre des actes pas très gentils. Et puis nous recevons cet appel de nos amis nous informant de la découverte de cette pauvre bête. Quand les astres s’alignent…

Nous avons ramené le chien, un berger allemand tout noir pas méchant pour deux sous, mais quand même impressionnant pour les aspirants à vouloir nous emmerder. Il nous a fallu tous nous adapter à cette nouvelle situation, lui devait comprendre les limites de notre terrain (c’est pas bien de courir après les chats jusque chez les voisins), nous à nous occuper d’un être vivant totalement dépendant de nous. Nous devions apprendre à nous faire confiance, surtout quand on le laissait seul quelques heures à la maison. Allait-il faire des bêtises? Et dans sa tête il devait toujours craindre que nous l’abandonnions nous aussi.

Comme nous ne lui avions pas encore trouvé de nom, nous l’appelions « le chien ». Alors au bout du compte, c’est devenu Lucien. C’était le chien idéal. Il ne mordillait rien, il était sage comme une image dans la maison, jamais il ne volait de nourriture, même si elle était à sa portée, jamais il ne montrait les dents, même si on lui retirait son bol pendant qu’il mangeait. Il était gentil avec nos invités et les accueillait avec curiosité, d’une bienveillance surprenante avec les enfants. Il n’avait pas son pareil pour rattraper un frisbee en plein vol ou rapporter avec enthousiasme une balle que nous lui lancions dans l’escalier du sous-sol pour qu’il finisse par se tanner, à bout de souffle.

Puis il a commencé à vieillir. Et il courait moins vite et il jouait moins longtemps. Au lieu de nous apporter sa balle pendant qu’on essayait de jouer au ping-pong, il allait se coucher sur la grosse couverture que nous avions installée dans un coin du sous-sol. Et un beau matin, il n’a pas voulu se lever pour aller dehors. Lui qui me suivait partout, même quand j’aurais préféré être tranquille pour passer la tondeuse et ne pas avoir un chien et son frisbee dans les pattes. François n’a pas compris tout de suite que c’était peut-être grave et il est parti à un rendez-vous. Mais loin de s’améliorer, son état se détériorait d’heure en heure et j’attendais impatiemment qu’il revienne pour vite aller chez le vétérinaire.

Le verdict fut sans appel. Une grosse tumeur dont nous ignorions l’existence drainait son sang et son énergie. Il avait dû tomber dessus et elle s’était rompue. Il n’avait même plus la force de se lever pour faire ses besoins ou boire de l’eau. Le cancer avait gagné la partie sans sans que nous ayons eu la chance de déplacer nos pions. Comme la vétérinaire ne nous encourageait pas à essayer un traitement qui, disait-elle, n’aurait prolongé sa vie que de quelques mois dans des conditions incertaines, nous avons pris la décision de le laisser partir. Décision plus cruelle pour nous, car pour lui, c’était un soulagement, tandis que de notre côté, nous allions devoir apprivoiser le vide qu’allait créer son départ.

Nous l’avons accompagné jusqu’à son dernier souffle, pas question de l’abandonner. Je lui ai caressé le museau pour qu’il sente mon odeur et ma présence à ses côtés, François lui a apporté sa rassurante couverture. Tout s’est passé trop vite, mettant un terme à 10 ans de camaraderie. Lucien le chien s’en est allé doucement et nous sommes repartis la mort dans l’âme. Et nous avons pleuré longtemps… des jours, des mois…

Quelle idée de vouloir remplacer un chien. Ça ne se remplace pas. Comme on ne peut remplacer la perte d’un être cher. Un autre chien pourrait un jour signifier quelque chose pour nous, mais ce sera différent. Aucun chien n’aura sa personnalité, sa douceur, son intelligence. Le vide sera toujours là, sa place à lui vacante à jamais.
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