Archives de la catégorie ‘Billet d’humeur’

Je m’étais faite une promesse: être plus en forme à 50 ans qu’à 40. Il me reste 3 mois pour me prouver que je suis encore dans le coup! Vivement que la chaleur s’installe que je me remette à pédaler comme une dératée sur mon vélo neuf et que je dépoussière ma raquette de tennis.

Bon, il faut dire que le niveau de difficulté du mandat n’est pas si élevé. On ne peut pas dire qu’il y ait une énorme différence entre la forme qu’on a entre 40 et 50 ans, comparativement à la pêche qu’on possède à 20 ou même encore à 30 ans! Le vrai défi aurait été de chercher à cueillir de ce fruit que l’on convoite de plus en plus quand les années altèrent nos résultats aux examens de santé. Mais, bon, déjà si je pouvais jouer au hockey bottine avec mes neveux et nièces sans poursuivre d’avantage mon souffle que la rondelle, ce serait un bon début.

Ça c’est pour l’enveloppe, ce corps à la peau désormais plus terne dont chaque cicatrice possède sa petite histoire. Ma préférée est celle que raconte un trait blanchâtre laissé sur mon index droit par un petit accident avec une presse à foin. J’essayais d’aider mon grand-père François à faire tourner une pièce pour décoincer des cordes de balle et mon petit doigt s’est pincé dans l’engrenage. Même pas pleuré, je me sentais juste désolée d’avoir plus nui à mon pépère qu’autre chose. Et lui a dû se sentir si mal, car il se rendait bien compte que j’aurais pu y laisser un morceau de moi. La coupure était suffisamment profonde pour graver son empreinte dans le temps. Une marque en forme de trait d’union témoignant d’un événement qui concernait mon grand-père et moi, prouvant aujourd’hui qu’il a bien existé. J’avais 12 ans quand mon pépère nous a quitté. N’importe quel âge est trop jeune pour perdre quelqu’un qu’on aime.

Les traces physiques du passage sur terre de mon grand-père disparaissent petit à petit, insidieusement, alors je m’accroche à cette cicatrice comme à un trophée de guerre. D’abord il y a son vieux tracteur, celui avec lequel il faisait presque corps, tant l’un n’allait pas sans l’autre. Le vénérable engin a bien essayé de s’incruster sur la terre de pépère, de disparaître dans les herbes folles, cherchant à se faire oublier pour demeurer là à jamais, veillant sur les générations de petits Gaulin présentes et à venir. Mais mon oncle a préféré le vendre plutôt que de laisser rouiller sur place ce retraité désormais inutile.

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Et puis récemment, il y a la maison de rondins qu’il avait bâtie avec son frère Lauréat dès leur arrivée en Abitibi qui s’est finalement écroulée, après avoir pourtant résisté à tant d’intempéries. Que faire, de toute façon, d’une vieille maison inutile dont le plancher effondré était devenu source de danger et d’inquiétude pour les parents et leur marmaille?

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De pépère, il ne reste plus que quelques photos et des bouts de films super 8 dont les couleurs finiront par passer, laissant les personnages disparaître tout doucement. J’ai peine à me souvenir de sa voix que j’imagine rauque, de ses yeux pétillants et rieurs ou de ses mains que je sentais calleuses quand il me taquinait avec des chatouillis dans le cou. Petit grand-père tout abîmé par tant de labeur, qui n’a pas su résister aux intempéries, la cicatrice de ton départ précipité est plus profonde dans mon coeur qu’un petit accroc au doigt.

Je ne t’oublie pas, même si ma vie s’est déroulée sans toi, sans le toit bienveillant que tu déployais au-dessus de mes peines d’enfant.

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Offrez un bout de forêt à des enfants et tout à coup, leur imagination se remet à l’ouvrage. Derrière chez moi, il  y a un rocher dissimulé dans les feuillages. Dès qu’un enfant s’y assoit, il se met à se raconter plein d’histoires. Comme les gamins ne me voient pas, je peux les écouter depuis la fenêtre de mon bureau avec un brin d’indiscrétion et passablement d’amusement. Je constate que les petits garçons continuent encore d’imaginer des jeux de guerre. Mais les cowboys et les indiens ont été remplacés par des personnages fantastiques inspirés du cinéma ou des jeux vidéo. Les armées desquelles ils sont à la tête sont constituées de 20 000 impitoyables combattants, auxquelles sont mêlés des sorciers, ou autres elfes et orques. Toute cette démesure semble tellement les dépasser qu’ils ne prennent même plus d’armes improvisées et artisanales pour simuler un combat. Dès qu’ils ont terminé de raconter le complexe tableau d’ensemble, le jeu tire à sa fin. Je constate que même lorsqu’ils sont loin d’un écran, certains de leurs jeux demeurent virtuels.

Je pense que nous sommes faits pour vivre dans la forêt. S’assoir sur ma terrasse avec pour paysage cette forêt paisible et enveloppante a le don de me reconnecter avec l’essentiel. Je me raconte alors des histoires où les humains prennent conscience de cette richesse naturelle qui les entoure et cessent de tout massacrer pour tirer de l’or ou du pétrole des sols en polluant la nappe phréatique, de couper tous les arbres pour bâtir trop de maisons et condos inutiles, d’appauvrir la terre en ensemençant à outrance des champs pour produire des légumes dont près de la moitié pourriront dans les poubelles, et quoi encore!

Dans le monde réel, il y a de vraies guerres, avec des gens qui meurent pour vrai et pour rien. Les combats les plus sanglants font rage dans des pays où les forêts sont rares et le sol pauvre et désertique. Alors voilà. Je me dis que si chacun avait son coin d’ombre sous un arbre, peut-être que le bonheur serait plus facile. Ce serait un jeu d’enfant. On se raconterait plein d’histoire et ensuite, on passerait à autre chose comme aller courir derrière un ballon, enfourcher une bicyclette ou plonger dans un lac.

À Sainte-Sophie, les autorités ont des façons très simples de régler tous les problèmes. Pas de temps à perdre, on passe tout de suite à la solution extrême. Sévissons immédiatement contre les éventuels récalcitrants. Ainsi, quelle ne fut pas notre surprise un beau matin de recevoir une mise en demeure par courrier recommandé. Le motif: Nous avions bâti notre jolie cabane à bois un peu trop sur le devant de notre maison, nous devions la déplacer coûte que coûte. Selon les règlements municipaux, les constructions ne doivent pas dépasser le coin avant de la maison. Nous nous étions arrêtés à celui qui disait : à minimum cinq pieds du bord de la rue. « Parfait, nous sommes-nous dits, elle sera très bien sous les grands sapins! »

Nous avons reçu cette menace de représailles contre notre ignorance en plein hiver, au moment où il était impossible de faire quoi que ce soit. Alors j’ai écrit une jolie lettre à la municipalité pour leur expliquer que ce n’était pas raisonnable de nous demander de déplacer notre construction dans les circonstances actuelles et dès qu’il serait raisonnable d’envisager la chose, nous allions procéder à son déménagement. « OK, pas de problèmes! » Telle fut en gros la teneur de leur réponse. C’est simple quand on se parle entre personnes civilisées!

En attendant, il fallait trouver un moyen de bouger une structure pleine de deux par quatre et de quantité d’autres pièces de bois d’oeuvre, surmontée d’un toit en tôle azur que j’ai rebaptisé « bleu d’exaspération ». Nous avons discuté du problème avec notre nouveau voisin le camionneur qui a pour ces choses un certain sens pratique. La solution résidait dans une technique éprouvée et millénaire. Il ne suffisait qu’à la faire rouler sur des rouleaux jusqu’au nouvel emplacement, que nous avons situé le plus près possible de l’endroit actuel, quelques pieds plus loin.

Le moment venu de s’échiner à pousser comme des esclaves égyptiens, nous avons fait appel à la bande de notre ami Éric, qui s’est déplacée de très bon coeur (il y a encore des gens comme ça, qu’un travail de bras ne rebute pas). Quelques poussées effectuées pratiquement par un seul des gars plein d’adrénaline et de testostérone et la cabane était enfin prête à être installée sur ses nouveaux blocs de ciment. Là encore, notre voisin est venu à la rescousse avec les leviers dont il se sert pour soulever son dix roues. Voilà. Problème résolu. Pas plus compliqué que cela. Ne restait plus qu’à profiter du barbecue que nous avions concocté pour remercier tous ceux qui avaient répondu à l’appel.

Hey… Merci encore voisin!

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Lucien le chien est arrivé dans notre vie comme un chien de garde, mais il l’a quitté comme un fidèle compagnon.

C’était un chien qui avait été abandonné sur le bord du chemin à Brownsburg, près de l’endroit où se trouve le chalet de nos amis Richard et Diane. Ces gens de coeur l’ont recueilli, même s’ils avaient déjà adoptée une chienne maltraitée qu’ils avaient découverte tremblante sous leur galerie. Il ne fait pas bon appartenir à la race canine à Brownsburg.

Juste la veille, je m’étais dit que ce serait peut-être une bonne idée de prendre un chien avec nous, histoire de me rassurer un peu, car il y avait cette voiture brune qui arpentait notre rue régulièrement, faisant des aller-retours, probablement pour guetter les habitudes des citoyens dans le but de commettre des actes pas très gentils. Et puis nous recevons cet appel de nos amis nous informant de la découverte de cette pauvre bête. Quand les astres s’alignent…

Nous avons ramené le chien, un berger allemand tout noir pas méchant pour deux sous, mais quand même impressionnant pour les aspirants à vouloir nous emmerder. Il nous a fallu tous nous adapter à cette nouvelle situation, lui devait comprendre les limites de notre terrain (c’est pas bien de courir après les chats jusque chez les voisins), nous à nous occuper d’un être vivant totalement dépendant de nous. Nous devions apprendre à nous faire confiance, surtout quand on le laissait seul quelques heures à la maison. Allait-il faire des bêtises? Et dans sa tête il devait toujours craindre que nous l’abandonnions nous aussi.

Comme nous ne lui avions pas encore trouvé de nom, nous l’appelions « le chien ». Alors au bout du compte, c’est devenu Lucien. C’était le chien idéal. Il ne mordillait rien, il était sage comme une image dans la maison, jamais il ne volait de nourriture, même si elle était à sa portée, jamais il ne montrait les dents, même si on lui retirait son bol pendant qu’il mangeait. Il était gentil avec nos invités et les accueillait avec curiosité, d’une bienveillance surprenante avec les enfants. Il n’avait pas son pareil pour rattraper un frisbee en plein vol ou rapporter avec enthousiasme une balle que nous lui lancions dans l’escalier du sous-sol pour qu’il finisse par se tanner, à bout de souffle.

Puis il a commencé à vieillir. Et il courait moins vite et il jouait moins longtemps. Au lieu de nous apporter sa balle pendant qu’on essayait de jouer au ping-pong, il allait se coucher sur la grosse couverture que nous avions installée dans un coin du sous-sol. Et un beau matin, il n’a pas voulu se lever pour aller dehors. Lui qui me suivait partout, même quand j’aurais préféré être tranquille pour passer la tondeuse et ne pas avoir un chien et son frisbee dans les pattes. François n’a pas compris tout de suite que c’était peut-être grave et il est parti à un rendez-vous. Mais loin de s’améliorer, son état se détériorait d’heure en heure et j’attendais impatiemment qu’il revienne pour vite aller chez le vétérinaire.

Le verdict fut sans appel. Une grosse tumeur dont nous ignorions l’existence drainait son sang et son énergie. Il avait dû tomber dessus et elle s’était rompue. Il n’avait même plus la force de se lever pour faire ses besoins ou boire de l’eau. Le cancer avait gagné la partie sans sans que nous ayons eu la chance de déplacer nos pions. Comme la vétérinaire ne nous encourageait pas à essayer un traitement qui, disait-elle, n’aurait prolongé sa vie que de quelques mois dans des conditions incertaines, nous avons pris la décision de le laisser partir. Décision plus cruelle pour nous, car pour lui, c’était un soulagement, tandis que de notre côté, nous allions devoir apprivoiser le vide qu’allait créer son départ.

Nous l’avons accompagné jusqu’à son dernier souffle, pas question de l’abandonner. Je lui ai caressé le museau pour qu’il sente mon odeur et ma présence à ses côtés, François lui a apporté sa rassurante couverture. Tout s’est passé trop vite, mettant un terme à 10 ans de camaraderie. Lucien le chien s’en est allé doucement et nous sommes repartis la mort dans l’âme. Et nous avons pleuré longtemps… des jours, des mois…

Quelle idée de vouloir remplacer un chien. Ça ne se remplace pas. Comme on ne peut remplacer la perte d’un être cher. Un autre chien pourrait un jour signifier quelque chose pour nous, mais ce sera différent. Aucun chien n’aura sa personnalité, sa douceur, son intelligence. Le vide sera toujours là, sa place à lui vacante à jamais.
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C’est le terrain qui nous a attiré ici. Une grande propriété au coeur de la forêt laurentienne, avec des dizaines d’essences d’arbre différentes. Jamais vu une telle biodiversité! Plantée au milieu de tout ça dans son écrin tout vert, notre petite maison grise au toit rouge. Quelques mois plus tard, je me demandais ce qui nous avait pris de venir s’encabaner dans cette municipalité endormie, loin de tous nos amis, sur la route de l’Abitibi, certes, mais on ne va pas là-bas toutes les fins de semaine. J’étais prête, je l’avoue, à repartir en courant.

D’abord, les comités d’accueil de voisins qui viennent vous apporter des muffins comme dans « Beautés désespérées », c’est un mythe.  Ici, les voisins vous épient longtemps par leur fenêtre avant de vous parler. Quels sont ces « étranges » qui refont tout leur gazon à la force du poignet, équipés de filets à moustiques. On a bien essayé d’engager des ouvriers pour cela, mais si nous on est bizarre, j’ignore ce qu’il est advenu de cet entrepreneur qui nous a dit que s’il ne rappelait pas dans l’heure, c’est parce qu’il se serait changé en loup-garou. Je crois qu’il doit hanter la forêt à la pleine lune, car nous n’avons plus jamais eu de ses nouvelles. Ainsi, nous avons vite constaté que par ici, mieux vaut exécuter ses travaux soi-même, car de toute façon, c’est vraiment galère de trouver de bons spécialistes.

Nous avons peu à peu appris à connaître les locataires de la maison d’en face. Une petite famille pas très fortunée, mais sympathique, qui a bientôt cédé sa place à de vrais Bougon! Des b.s. qui occupaient la maison en meute et développaient tous les clichés de la gang de pas bons, incluant la culture de pot dans le sous-sol. Ce n’est pas qu’ils étaient vraiment dérangeants ou bruyants. C’est juste que, bon, disons que si nous avions voulu revendre notre maison, elle n’aurait pas parue attrayante à d’éventuels acheteurs, vu l’état dans lequel se trouvait le terrain de ces chers voisins.

Un beau matin, nous avons ouvert les volets et la police était là, les effets personnels des Bougon jonchaient le bord de la rue. On a appris qu’ils avaient arrêté de payer leur loyer quand le propriétaire a décidé de vendre la maison à une honnête petite famille. Ou bien celui-ci l’a vendue parce qu’il en avait marre de ne pas se faire payer. Bref, nous n’étions pas tellement émus de les voir partir, même si ça faisait quand même un peu pitié. Nous avons pu constater que des comme ça, il y en a plus que la moyenne à Sainte-Sophie. La forêt est une cachette pas seulement pour les animaux sauvages. Et puis des petits voleurs qui s’introduisent dans les maisons, il y en a des talles. Ça pousse ici mieux que les fraises. Ils ont la belle vie, car ils se font rarement cueillir. Ils osent même perpétrer leurs méfaits en plein jour, quand les gens sont au boulot. Pas de chance pour eux, on travaille de la maison. Alors on doit être les seuls dans le coin à ne pas avoir été visité dernièrement. C’est dire l’ambiance.

Quel hiver interminable!

Publié: avril 6, 2013 dans Billet d'humeur
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Il a même fallu même creuser une tranchée pour que le chien aille faire ses besoins cet hiver, imaginez!!

Je suis vraiment, vraiment, vraiment tannée de l’hiver, alors j’ai conçu quelques activités afin de tromper ce malotrus qui refuse de s’avouer vaincu, s’obstinant à conserver son manteau blanc :

1- Détente: Boire des cocktails à base de noix de coco, style Malibu sunrise, vêtue d’un paréo, en regardant des photos de notre piscine en activité.
2- Sportive: Pelleter la neige le plus loin possible de ma maison, dégageant par le fait même les crocus et les narcisses qui ne demandaient que cela!
3- Botanique: Parler à mes semis, en leur racontant de belles histoires, genre, comment ils vont être heureux dans le potager, quand le soleil sera bien chaud.
4- Culturelle: Ne lire que des romans qui se passent en été! Idem pour les films à regarder.
5- Gastronomique: Abandonner toute idée de cuisiner des soupes et les remplacer par des salades. Manger des cornets de crème glacée.
6- Psychologique: Faire des plans pour les vacances, parler de repeindre le patio, huiler les chaînes des bicyclettes, en faisant semblant qu’il n’est pas là dehors, à la porte, aussi tenace qu’un vendeur itinérant.
7- Domestique: Étendre du linge sur la corde dehors, au moindre rayon de soleil.

Et ce n’est qu’un début!!!

Je vous invite à me proposer d’autres activités. Ça urge, parce que j’ai jamais vu de la neige qui se cramponne autant sur ses positions. Ça me rappelle certains premiers ministres québécois et canadiens. Alors on aurait peut-être besoin de nos grévistes du printemps érable de l’an dernier pour détrôner Jack Frost!
Tous à la pelle! Répondez à l’appel!

La lecture en entrée

Publié: février 24, 2013 dans Billet d'humeur
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chronique-livres

J’ai toujours su lire.
C’est du moins l’impression que j’ai.
J’avale des livres comme de la nourriture. Je suis une boulimique insatiable.

J’ai souvenir fugace de concours de lecture que nous faisions avec nos petites voisines, à savoir qui terminerait en premier son petit livre pour enfant. Je gobais chaque mot à la vitesse de l’éclair et plus souvent qu’autrement, je sortais vainqueur de ce challenge pas si gratifiant. Qu’y a-t-il de si fabuleux à savoir lire si vite, sinon savoir lire tout court!

Plus tard, alors que quelques camarades de classe peinaient à terminer leur roman hebdomadaire obligatoire, j’empruntais des livres supplémentaires à la nouvelle petite bibliothèque municipale de Cléricy en Abitibi, petit village rival du mien. Il fallait bien piler sur mon orgueil, car dans mon patelin, nous n’avions pas encore cette chance d’avoir le monde à portée de mots. Et c’était la fille que je n’aimais pas qui m’a abonnée et qui choisissait des livres pour moi. J’étais à la merci de ses sélections et c’était extraordinaire, car elle m’a amené dans des contrées que je n’aurais pas imaginé découvrir, notamment dans les confins du Devonshire, pour résoudre de crapuleux meurtres imaginés par Agatha Christie. Je ne comprends pas encore pourquoi elle a fait cela pour moi, mais je lui en serai à jamais reconnaissante. Après plus de trente années, j’ai oublié la plupart des noms de mes camarades de classe de cette époque, mais pas le sien, Hélène Boulé.

Arrivée à Montréal, pour poursuivre des études en musique, j’ai découvert des bibliothèques plus imposantes. Non contente d’avoir accès à ma bibliothèque universitaire, il m’en fallait encore plus. J’allais emprunter des livres dans la succursale de la ville en face du Parc Lafontaine pour ensuite m’asseoir sur un banc près du plan d’eau, afin de consommer mon pique-nique spirituel. Et comme j’avais maintenant le plein pouvoir sur mes décisions de lecture, j’ai entrepris de me plonger dans les grands classiques de la littérature, afin de parfaire mon éducation.

Puis je me suis tournée vers mes contemporains, des auteurs d’ici qui employaient mes mots, qui décrivaient mes paysages. Peu à peu, ils se sont mis à agencer avec de plus en plus d’audace les mots et les idées, titillant mon esprit avide de ces nouvelles expériences de cuisine moléculaire pour l’esprit… Et derrière tout cela, encore et toujours des histoires, des mondes, beaucoup d’êtres mal aimés qui se cherchent.

Un bon jour, peu fortunée, j’ai proposé d’échanger mes mots contre une entrée à un événement musical. J’ai ainsi rédigé mon premier article pour une la revue le Musicien Québécois et ce fut la révélation suprême. Autant j’aimais lire, autant j’aimais partager mes propres mots et mes idées avec les autres. Certificat en communications et travail de scénariste pour les institutions muséales ont suivi cette découverte.

Une quarantaine d’années de lectrice assidue plus tard, me voilà. Animée par un esprit de découverte et de partage. En mémoire d’Hélène Boulé, la fille que j’ai toutes les raisons d’estimer…