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Mère courage?

Publié: décembre 3, 2012 dans Nouvelle
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Tout à l’heure, j’ai croisé mon amie Manon sortant d’un salon de coiffure. Elle a maintenant plus de six nuances différentes dans les cheveux. Et chaque teinte, quand elle accroche la lumière, multiplie ses propres reflets colorés. Manon est maintenant blonde, rousse et brune et se déguste bien fraîche.

Nous sommes allées prendre un sandwich. Elle m’a bombardée de questions sur ma vie, mon travail, mes enfants, mes amours. Nous avons discuté à bâtons rompus pendant une bonne heure. Puis elle s’est excusée et après une très légère hésitation s’est levée pour partir.

Tout bien réfléchi, je me rends compte qu’elle ne m’a rien raconté de sa vie. Et moi, trop heureuse de rencontrer une oreille aussi attentive, je l’ai inondée de mes petits soucis quotidiens. Au fond, j’ai senti qu’elle n’allait pas bien. Mais j’ai fait la sourde oreille. On dit malentendante sociale. Handicapée relationnelle.

Comment je l’ai trouvée? Oh, elle avait l’air fatiguée, les yeux cernés. Mais quelle mère de famille ne passe pas un jour par là, après une nuit mouvementée à réconforter l’un qui a fait un cauchemar, l’autre qui a la gastro, l’une qui a mouillé ses draps. Pour enfin retourner au lit où ronronne un moteur hors bord. Problème de voies nasales. Pas pour réveiller le pauvre petit chou. Une grosse journée l’attend demain. On va aménager une chambre d’ami au sous-sol. Promesses à répétition.

Ensuite, j’ai oublié tout cela et me suis occupée de ma mission du jour : dégoter une paire de bottes d’hiver pour le premier, quelques chandails pour la princesse, des chaussettes pour ma tendre moitié, et s’il me reste un peu de temps, une petite robe pour une soirée d’anniversaire.

J’ai fait le tour des boutiques, épuisé volontairement et machiavéliquement quelques vendeurs trop zélés, échappé un sac dans la fontaine centrale en cherchant un mouchoir, failli me faire renverser par un petit train rempli de gamins, développé quelques ampoules aux pieds, me suis délestée d’une bonne quantité de fric, et voilà! Je suis prête à regagner ma voiture, si seulement je me souviens où je l’ai garée. Mais avant, un petit café pour me donner du courage.

Here I am! À observer les passants, profession voyeuse. D’ailleurs, en ce moment, j’espionne un couple de jeunes en train de se bécoter. J’essaye en vain de me souvenir de cette sensation qu’on éprouve à l’aube d’une relation amoureuse. Il y a si longtemps. Tiens, mais c’est Manon qui revient. Mais qui est cet homme qui la tient par le bras. Je croise le regard de Manon et cette fois, je suis suffisamment attentive pour comprendre que quelque chose ne va pas. Je flaire le danger. Mon mari dirait que je regarde trop de séries policières, mais mon premier réflexe est d’alerter la police. « Urgence… Tentative d’enlèvement… Place Versaille… Ils se dirigent vers la porte de sortie principale, côté métro… Elle porte un manteau rouge et lui un parka beige. Je vais tenter de les retenir…Faites vite! »

– Hey Manon, comme on se retrouve!

– Odyle! Je suis désolée, je ne peux pas te parler. (Je vois l’homme presser un objet dur contre son flan avec insistance.) Je dois reconduire… mon cousin Donald… à l’aéroport…

C’est un message, j’en suis certaine. Je connais toute la famille de Manon et elle n’a pas de cousin Donald. Je le regarde avec intensité pour imprimer ses traits dans ma mémoire… pour le portrait robot.

– Tu ne devais pas aller chercher ton fils à la garderie? Si tu veux, je l’emmène. Je passe par là…

Mauvaise idée, mauvaise idée. Qu’est-ce que je viens de dire là! Qui a prononcé ces mots stupides. Je vois le mec hésiter. Il commence à comprendre que dès qu’on apprendra que Manon a disparu, il pourrait être identifié. Mais que font les flics? Dans les films, ils arrivent beaucoup plus vite. L’homme s’approche de mon oreille avec des couteaux dans les yeux.

– Écoute bien ce que je vais te dire espèce de greluche, je suis armé et si tu ne veux pas que ta copine finisse en chair à saucisse, tu vas venir avec nous bien gentiment, sans faire d’histoire.

– C’est une blague! (Je sais qu’il ne plaisante pas.) Il est marrant ton cousin! Allez tant, pis! Au revoir!

Pris de court, il me laisse partir. C’est à ce moment que les flics se pointent. Ils repèrent immédiatement le duo et s’avancent vers eux, la main au-dessus de leur arme de service. Voyant cela, le mec prend les jambes à son cou. Je me dirige vers Manon et la serre dans mes bras pour la réconforter.

Trop de séries policières télévisées! Le couple d’amoureux se lève et je repose ma tasse de café. Prendre note d’appeler Manon pour savoir comment elle va. Je lui ai trouvé mauvaise mine.

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