Lundi, 1 janvier 1996

Levée vers 10h45. François m’a lavé les cheveux au lavabo de la cuisine. Comme dans Souvenirs d’Afrique. N’est-ce pas romantique? Et puis tout le monde a revêtu ses plus beaux atours pour aller dîner au restaurant Soretel à Grand-Quevilly. La grand-mère de François était aux anges d’avoir enfin toute sa famille réunie auprès d’elle. Ce furent de belles retrouvailles et malheureusement les dernières avant le grand départ de Maleine, trois ans plus tard. Un moment que ceux qui restent doivent encore chérir aujourd’hui. Au menu, il y avait tout cela :

Flûte Saint-Sylvestre et ses amuses bouches

Terrine aux deux rougets et sa mousseline de tomates

Rouelle de la mer, sauce homardine

Sorbet impérial (le trou normand)

Mignonettes de filet de biche sauce Diane

Feuilleté de chèvre frais à la menthe sur sa salade à l’huile de noix

Délice de la Saint-Sylvestre « sous bois » et sa crème anglaise à l’Armagnac

Café et ses truffons

 

Avouez que dit comme ça, on dirait une épreuve des 12 travaux d’Astérix! Mais en fait, on prend son temps, on discute et tout ça passe bien. C’est délicieux. Comme de raison, tout le monde s’amuse de mon accent, même si je fais tout mon possible pour l’aplanir. Après le repas, on danse pour digérer, puis on va sabrer le champagne chez oncle Renaud.

 

J’ai retrouvé dans la modeste petite maison de la grand-mère de François un peu de nous. Dans l’accueil chaleureux qui se traduit par un désir de nous voir repus et contents, attablés devant de bons repas à la bonne franquette. Dans les joyeuses discussions autour de la table de cuisine. Ce fut si simple de m’intégrer à cette famille. Après tout n’est-elle pas issue d’une région où je puise mes racines. D’ailleurs, nous avons fait une virée du côté de Saint-Martin-du-Vieux-Bellême, lieu d’origine de mes ancêtres Gaulin, ceux qui ont fait la grande traversée vers l’Amérique au XVIIe siècle. Cette visite fut très émouvante pour moi. Surtout lorsque j’ai découvert dans la petite église du village une plaque commémorative en l’honneur de mes ancêtres. J’aurais aimé pouvoir partager cet instant avec quelques villageois, mais les rues étaient désertes comme celles d’une ville fantôme. Le brouillard épais qui flottait sur toute la région accentuait cette impression spectrale. Nous avons bien tenté de rencontrer le maire, mais il brillait par son absence. Rien pour faire la lumière sur les nombreuses questions qui me taraudaient. Par exemple, où était située la maison de mes aïeuls? Avais-je des cousins lointains dans la région?

Plaque

Nous en avons profité pour sillonner ce beau pays de long en large, parcourant plusieurs départements par avion, voiture et TGV, et ce fut l’occasion de connaître toute la proche parenté de mon François. Paris, Rouen, Nice, Ajaccio, Marseille, Monaco, sont quelques unes des villes par lesquelles nous avons transité. À Paris, nous avons bien entendu exploré les endroits typiques et touristiques en un temps record, sous un ciel bas, gris et morose qui ne laissait pas voir le sommet de la tour Eiffel. Nous avons péniblement hissé et tiré nos valises de plus en plus lourdes à travers le dédale des couloirs étroits, sales et interminables du métro. Mais qu’importe, j’étais dans la mythique ville lumière que je découvrais à travers des lunettes roses qui teintaient de merveilleux tout objet de découverte.

En Corse, nous avons fait des pique-niques dans la montagne, avec pour toile de fond de jolis petits villages peuplés de maisons aux toits de tuiles rouges, accrochées à flan de colline. Nous nous sommes réjouis de la température qui était si clémente en ce début de janvier (20°C à l’abri du vent). Nous avons passé du temps sur les plages désertes de la mer méditerranée à regarder les vagues se briser contre la grève. C’est dans ce cadre de rêve que j’ai fait la connaissance de la maman de François, personnage volontaire et coloré, et aussi de son attachant petit frère Sylvain issu d’un deuxième lit. J’espère avoir réussit le toujours périlleux test d’acceptation dans le coeur d’une belle-mère.

Ajaccio

Ajaccio, Corse

À Nice, nous avons dégusté la meilleure ratatouille au monde, celle du papa de François et visité le fameux hôtel Negresco, celui qui a servi de cadre à un de mes films préférés de Pierre Richard « Je suis timide, mais je me soigne ». Nous avons fait un crochet à Monaco du côté du palais, apprécié de ce promontoire la vue sur Monte-Carlo, ville de gratte-ciels et même pu apercevoir en chemin les Alpes enneigées.

Près de Marseille, nous avons vécu un épisode de vie de famille dans une magnifique maison provençale perchée sur une colline, à l’ombre des platanes, des oliviers et des lauriers, dégustant des mets typiques comme la soupe au poisson et la rouille, l’aïoli et aussi d’authentiques mets italiens, car c’est la nationalité de notre hôtesse. Nous avons dormi dans une petite chambre avec d’opaques volets en bois accrochés à la fenêtre.

Campagne_ProvencePaysage de Provence

Ce fut un voyage de découvertes extraordinaire! Comme si tous s’étaient donnés le mot pour nous en mettre plein la vue. Une parenthèse magique au cœur de l’hiver qui allait bientôt nous rattraper…

Chapitre 21 – De Rouyn à Rouen

Publié: février 9, 2015 dans Autobiographie
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Décembre 1995, comme d’habitude, je vais passer le temps des fêtes en Abitibi et c’est la découverte pour François de nos traditions familiales : gros repas regroupant toute la famille chez mémère Gaulin et ça en fait de monde à rencontrer! Ragoûts de pattes et tourtières, beignes et bûches de Noël Vachon seront de la partie, pour le plus grand dépaysement de ses papilles. Mais François est si avide de nouvelles expériences que tout semble aller de soi.

Une fois qu’on s’est bien rempli la panse chez les Gaulin, en général, c’est rebelote avec la famille Létourneau. Sauf que cette année, ce sera à mon tour d’aller vivre le dépaysement chez les Français. Noël sous le sapin à Rouyn, fêtes du jour de l’an à Rouen!

Comme j’ai tenu un journal de voyage, je vous en transcris des extraits, avec quelques ajouts explicatifs, mais en gros, c’est ça.

 

Vendredi, 29 décembre 1995

Aéroport de Montréal : Ah non, pas encore une file! Je n’ai jamais autant fait la file de toute ma vie!

21h12, ça y est, on est enfin dans l’avion, bien assis, ceinture bouclée… let’s go!

22h51 (ou 4h51, heure de France) J’ai déjà changé l’heure de ma montre, pour me mettre dans le mood. Ce sera mon premier décalage horaire : 6 heures de différence. C’est une nuit de sommeil que je vais perdre, mais tant pis, on est jeune et on en profite. (Je ne peux pas dire « et en santé », car je suis assaillie par une grippe archi-carabinée.)

Je réalise plus ou moins ce qui m’arrive. Je m’agite dans mon siège, enthousiaste et excitée par l’aventure qui commence.

Les agentes de bord nous servent des rafraîchissements. Valérie, t’haïrais ça, c’est du jus d’orange Oasis! Ah! Ah! Ah! Jusqu’ici, la traversée est plutôt calme. Pas de turbulences. Je vais essayer de dormir un peu.

 

Samedi, 30 décembre 1995

Ça y est, on est arrivés! Dans la descente, j’ai cru que mes tympans allaient exploser. Effet de ma congestion nasale et d’un atterrissage un peu précipité. Bon, maintenant, envie de pipi. Mais qu’est-ce que c’est que ces toilettes, y’a juste un endroit pour mettre les pieds et puis un trou. En plus, le terminal tient plus du hangar à bestiaux. Allez les Canadiens, vous avez voulu prendre une compagnie à bas coûts! Je viens de vivre mon premier petit choc culturel. RER direction Paris centre-ville, puis métro. Les couloirs sont interminables. J’ai les bras étirés à force de traîner ma valise (elle a des roulettes, mais c’est l’ancien système et elle se renverse continuellement).

Ça y est! Enfin arrivés! Premier coup d’œil : l’Arc de Triomphe! C’est immense. Je n’arrive pas à le quitter des yeux. Que d’émotions.

Mais on est comme qui dirait « claqués » maintenant. Il pleut, j’ai perdu mon foulard préféré et je meurs de faim. Une baguette jambon beurre, mais encore, c’est sûrement pas assez pour caler un estomac récemment entraîné aux festins de Noël…

Paris, on n’est que de passage. Mais on reviendra. Hop dans le train direction Rouen. Il est 14h00 et on n’a pas encore dormi. François se cale le plus confortablement possible et moi je regarde défiler le paysage. Des maisons françaises, des champs, français, des vaches françaises. Et pas de neige! Malgré la fatigue, je suis bien contente d’être ici. J’ai l’impression d’être dans un film.

Rouen dans la brume. Tante Sylvette, la sœur du papa de François, est venue nous chercher à la gare avec Sophie, sa soeurette à lui. Les sourires fusent sur les visages, il y a tant à se dire, du temps à rattraper.

Le trajet, le temps que ça prend pour se rendre chez la grand-mère, on ne se rend plus compte de rien. Bonjour douce grand-mère. Tout le monde se met en quatre pour nous faire plaisir. Une petite douche chez oncle Régis. Pas de salle de bain chez la grand-mère. Quoi? Seulement une toilette et un bidet dans sa chambre à l’étage. Et puis une toilette sèche… dehors!!! Deuxième petit dépaysement. Ne peut pas m’empêcher de me lever la nuit pour aller faire pipi. C’est à cause du chauffage à eau chaude qui circule dans les tuyaux. Ce glouglou continuel. Alors je dois enfiler mon manteau et prendre une lampe de poche. Mais d’abord descendre deux étages par le petit escalier sombre et étroit…

On prend l’apéritif chez oncle Régis. Muscat et grignotines. Une tradition qui aide à patienter jusqu’au souper, qu’on peut alors prendre un peu plus tard. Quand on revient chez grand-mère, le papa de François est arrivé. Les retrouvailles sont aussi joyeuses que les ripailles. Mais je tombe de sommeil. Bonne nuit à vous tous qui êtes si gentils.

 

Dimanche, 31 décembre 1995

Aujourd’hui, on part en promenade visiter Rouen. J’adore l’architecture des bâtiments. C’est magnifique. Je regrette vivement de ne pas avoir apporté mon appareil photo. Je foule des chemins parsemés d’histoire, me recueille à l’endroit où fut brûlée Jeanne d’Arc. Quelle horreur! Les murs sont grugés par des trous de boulets de canon et de balles. Ne jamais oublier les horreurs de la guerre pour ne pas commettre à nouveau les mêmes erreurs.

De retour chez grand-mère Maleine (mot doux pour Madeleine), il y a de la fébrilité dans l’air. On est à quelques heures du jour de l’an. Cette année, l’aïeule a mille raisons de se réjouir, car il y a longtemps que toute la famille n’a pas été réunie. Tous mettent la main à la pâte pour préparer un festin : escargots au beurre à l’ail (comme dirait papa Didier, dans ce plat, c’est le beurre à l’ail qu’on préfère!), saumon fumé, boudin blanc (rien à voir avec le boudin noir gorgé de sang… heureusement!), canard avec des pommes rôties, salade de verdure et une glace aux pralines avec un coulis de framboises. Et pour être en mesure d’avaler tout cela, un trou normand, ce petit verre de calvados bien pourvu en alcool. De quoi décrasser les tuyaux et tuer les vilains microbes grippaux!

Bonne année et champagne tout le monde!

Offrez un bout de forêt à des enfants et tout à coup, leur imagination se remet à l’ouvrage. Derrière chez moi, il  y a un rocher dissimulé dans les feuillages. Dès qu’un enfant s’y assoit, il se met à se raconter plein d’histoires. Comme les gamins ne me voient pas, je peux les écouter depuis la fenêtre de mon bureau avec un brin d’indiscrétion et passablement d’amusement. Je constate que les petits garçons continuent encore d’imaginer des jeux de guerre. Mais les cowboys et les indiens ont été remplacés par des personnages fantastiques inspirés du cinéma ou des jeux vidéo. Les armées desquelles ils sont à la tête sont constituées de 20 000 impitoyables combattants, auxquelles sont mêlés des sorciers, ou autres elfes et orques. Toute cette démesure semble tellement les dépasser qu’ils ne prennent même plus d’armes improvisées et artisanales pour simuler un combat. Dès qu’ils ont terminé de raconter le complexe tableau d’ensemble, le jeu tire à sa fin. Je constate que même lorsqu’ils sont loin d’un écran, certains de leurs jeux demeurent virtuels.

Je pense que nous sommes faits pour vivre dans la forêt. S’assoir sur ma terrasse avec pour paysage cette forêt paisible et enveloppante a le don de me reconnecter avec l’essentiel. Je me raconte alors des histoires où les humains prennent conscience de cette richesse naturelle qui les entoure et cessent de tout massacrer pour tirer de l’or ou du pétrole des sols en polluant la nappe phréatique, de couper tous les arbres pour bâtir trop de maisons et condos inutiles, d’appauvrir la terre en ensemençant à outrance des champs pour produire des légumes dont près de la moitié pourriront dans les poubelles, et quoi encore!

Dans le monde réel, il y a de vraies guerres, avec des gens qui meurent pour vrai et pour rien. Les combats les plus sanglants font rage dans des pays où les forêts sont rares et le sol pauvre et désertique. Alors voilà. Je me dis que si chacun avait son coin d’ombre sous un arbre, peut-être que le bonheur serait plus facile. Ce serait un jeu d’enfant. On se raconterait plein d’histoire et ensuite, on passerait à autre chose comme aller courir derrière un ballon, enfourcher une bicyclette ou plonger dans un lac.

À Sainte-Sophie, les autorités ont des façons très simples de régler tous les problèmes. Pas de temps à perdre, on passe tout de suite à la solution extrême. Sévissons immédiatement contre les éventuels récalcitrants. Ainsi, quelle ne fut pas notre surprise un beau matin de recevoir une mise en demeure par courrier recommandé. Le motif: Nous avions bâti notre jolie cabane à bois un peu trop sur le devant de notre maison, nous devions la déplacer coûte que coûte. Selon les règlements municipaux, les constructions ne doivent pas dépasser le coin avant de la maison. Nous nous étions arrêtés à celui qui disait : à minimum cinq pieds du bord de la rue. « Parfait, nous sommes-nous dits, elle sera très bien sous les grands sapins! »

Nous avons reçu cette menace de représailles contre notre ignorance en plein hiver, au moment où il était impossible de faire quoi que ce soit. Alors j’ai écrit une jolie lettre à la municipalité pour leur expliquer que ce n’était pas raisonnable de nous demander de déplacer notre construction dans les circonstances actuelles et dès qu’il serait raisonnable d’envisager la chose, nous allions procéder à son déménagement. « OK, pas de problèmes! » Telle fut en gros la teneur de leur réponse. C’est simple quand on se parle entre personnes civilisées!

En attendant, il fallait trouver un moyen de bouger une structure pleine de deux par quatre et de quantité d’autres pièces de bois d’oeuvre, surmontée d’un toit en tôle azur que j’ai rebaptisé « bleu d’exaspération ». Nous avons discuté du problème avec notre nouveau voisin le camionneur qui a pour ces choses un certain sens pratique. La solution résidait dans une technique éprouvée et millénaire. Il ne suffisait qu’à la faire rouler sur des rouleaux jusqu’au nouvel emplacement, que nous avons situé le plus près possible de l’endroit actuel, quelques pieds plus loin.

Le moment venu de s’échiner à pousser comme des esclaves égyptiens, nous avons fait appel à la bande de notre ami Éric, qui s’est déplacée de très bon coeur (il y a encore des gens comme ça, qu’un travail de bras ne rebute pas). Quelques poussées effectuées pratiquement par un seul des gars plein d’adrénaline et de testostérone et la cabane était enfin prête à être installée sur ses nouveaux blocs de ciment. Là encore, notre voisin est venu à la rescousse avec les leviers dont il se sert pour soulever son dix roues. Voilà. Problème résolu. Pas plus compliqué que cela. Ne restait plus qu’à profiter du barbecue que nous avions concocté pour remercier tous ceux qui avaient répondu à l’appel.

Hey… Merci encore voisin!

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Lucien le chien est arrivé dans notre vie comme un chien de garde, mais il l’a quitté comme un fidèle compagnon.

C’était un chien qui avait été abandonné sur le bord du chemin à Brownsburg, près de l’endroit où se trouve le chalet de nos amis Richard et Diane. Ces gens de coeur l’ont recueilli, même s’ils avaient déjà adoptée une chienne maltraitée qu’ils avaient découverte tremblante sous leur galerie. Il ne fait pas bon appartenir à la race canine à Brownsburg.

Juste la veille, je m’étais dit que ce serait peut-être une bonne idée de prendre un chien avec nous, histoire de me rassurer un peu, car il y avait cette voiture brune qui arpentait notre rue régulièrement, faisant des aller-retours, probablement pour guetter les habitudes des citoyens dans le but de commettre des actes pas très gentils. Et puis nous recevons cet appel de nos amis nous informant de la découverte de cette pauvre bête. Quand les astres s’alignent…

Nous avons ramené le chien, un berger allemand tout noir pas méchant pour deux sous, mais quand même impressionnant pour les aspirants à vouloir nous emmerder. Il nous a fallu tous nous adapter à cette nouvelle situation, lui devait comprendre les limites de notre terrain (c’est pas bien de courir après les chats jusque chez les voisins), nous à nous occuper d’un être vivant totalement dépendant de nous. Nous devions apprendre à nous faire confiance, surtout quand on le laissait seul quelques heures à la maison. Allait-il faire des bêtises? Et dans sa tête il devait toujours craindre que nous l’abandonnions nous aussi.

Comme nous ne lui avions pas encore trouvé de nom, nous l’appelions « le chien ». Alors au bout du compte, c’est devenu Lucien. C’était le chien idéal. Il ne mordillait rien, il était sage comme une image dans la maison, jamais il ne volait de nourriture, même si elle était à sa portée, jamais il ne montrait les dents, même si on lui retirait son bol pendant qu’il mangeait. Il était gentil avec nos invités et les accueillait avec curiosité, d’une bienveillance surprenante avec les enfants. Il n’avait pas son pareil pour rattraper un frisbee en plein vol ou rapporter avec enthousiasme une balle que nous lui lancions dans l’escalier du sous-sol pour qu’il finisse par se tanner, à bout de souffle.

Puis il a commencé à vieillir. Et il courait moins vite et il jouait moins longtemps. Au lieu de nous apporter sa balle pendant qu’on essayait de jouer au ping-pong, il allait se coucher sur la grosse couverture que nous avions installée dans un coin du sous-sol. Et un beau matin, il n’a pas voulu se lever pour aller dehors. Lui qui me suivait partout, même quand j’aurais préféré être tranquille pour passer la tondeuse et ne pas avoir un chien et son frisbee dans les pattes. François n’a pas compris tout de suite que c’était peut-être grave et il est parti à un rendez-vous. Mais loin de s’améliorer, son état se détériorait d’heure en heure et j’attendais impatiemment qu’il revienne pour vite aller chez le vétérinaire.

Le verdict fut sans appel. Une grosse tumeur dont nous ignorions l’existence drainait son sang et son énergie. Il avait dû tomber dessus et elle s’était rompue. Il n’avait même plus la force de se lever pour faire ses besoins ou boire de l’eau. Le cancer avait gagné la partie sans sans que nous ayons eu la chance de déplacer nos pions. Comme la vétérinaire ne nous encourageait pas à essayer un traitement qui, disait-elle, n’aurait prolongé sa vie que de quelques mois dans des conditions incertaines, nous avons pris la décision de le laisser partir. Décision plus cruelle pour nous, car pour lui, c’était un soulagement, tandis que de notre côté, nous allions devoir apprivoiser le vide qu’allait créer son départ.

Nous l’avons accompagné jusqu’à son dernier souffle, pas question de l’abandonner. Je lui ai caressé le museau pour qu’il sente mon odeur et ma présence à ses côtés, François lui a apporté sa rassurante couverture. Tout s’est passé trop vite, mettant un terme à 10 ans de camaraderie. Lucien le chien s’en est allé doucement et nous sommes repartis la mort dans l’âme. Et nous avons pleuré longtemps… des jours, des mois…

Quelle idée de vouloir remplacer un chien. Ça ne se remplace pas. Comme on ne peut remplacer la perte d’un être cher. Un autre chien pourrait un jour signifier quelque chose pour nous, mais ce sera différent. Aucun chien n’aura sa personnalité, sa douceur, son intelligence. Le vide sera toujours là, sa place à lui vacante à jamais.
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C’est le terrain qui nous a attiré ici. Une grande propriété au coeur de la forêt laurentienne, avec des dizaines d’essences d’arbre différentes. Jamais vu une telle biodiversité! Plantée au milieu de tout ça dans son écrin tout vert, notre petite maison grise au toit rouge. Quelques mois plus tard, je me demandais ce qui nous avait pris de venir s’encabaner dans cette municipalité endormie, loin de tous nos amis, sur la route de l’Abitibi, certes, mais on ne va pas là-bas toutes les fins de semaine. J’étais prête, je l’avoue, à repartir en courant.

D’abord, les comités d’accueil de voisins qui viennent vous apporter des muffins comme dans « Beautés désespérées », c’est un mythe.  Ici, les voisins vous épient longtemps par leur fenêtre avant de vous parler. Quels sont ces « étranges » qui refont tout leur gazon à la force du poignet, équipés de filets à moustiques. On a bien essayé d’engager des ouvriers pour cela, mais si nous on est bizarre, j’ignore ce qu’il est advenu de cet entrepreneur qui nous a dit que s’il ne rappelait pas dans l’heure, c’est parce qu’il se serait changé en loup-garou. Je crois qu’il doit hanter la forêt à la pleine lune, car nous n’avons plus jamais eu de ses nouvelles. Ainsi, nous avons vite constaté que par ici, mieux vaut exécuter ses travaux soi-même, car de toute façon, c’est vraiment galère de trouver de bons spécialistes.

Nous avons peu à peu appris à connaître les locataires de la maison d’en face. Une petite famille pas très fortunée, mais sympathique, qui a bientôt cédé sa place à de vrais Bougon! Des b.s. qui occupaient la maison en meute et développaient tous les clichés de la gang de pas bons, incluant la culture de pot dans le sous-sol. Ce n’est pas qu’ils étaient vraiment dérangeants ou bruyants. C’est juste que, bon, disons que si nous avions voulu revendre notre maison, elle n’aurait pas parue attrayante à d’éventuels acheteurs, vu l’état dans lequel se trouvait le terrain de ces chers voisins.

Un beau matin, nous avons ouvert les volets et la police était là, les effets personnels des Bougon jonchaient le bord de la rue. On a appris qu’ils avaient arrêté de payer leur loyer quand le propriétaire a décidé de vendre la maison à une honnête petite famille. Ou bien celui-ci l’a vendue parce qu’il en avait marre de ne pas se faire payer. Bref, nous n’étions pas tellement émus de les voir partir, même si ça faisait quand même un peu pitié. Nous avons pu constater que des comme ça, il y en a plus que la moyenne à Sainte-Sophie. La forêt est une cachette pas seulement pour les animaux sauvages. Et puis des petits voleurs qui s’introduisent dans les maisons, il y en a des talles. Ça pousse ici mieux que les fraises. Ils ont la belle vie, car ils se font rarement cueillir. Ils osent même perpétrer leurs méfaits en plein jour, quand les gens sont au boulot. Pas de chance pour eux, on travaille de la maison. Alors on doit être les seuls dans le coin à ne pas avoir été visité dernièrement. C’est dire l’ambiance.

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François en Abitibi
Près de la rivière Kinojévis, Mont-Brun
Automne 1995

Après seulement un mois et demi de fréquentation, François et moi avons décidé d’emménager ensemble dans mon appartement de Boucherville. Nous avons précipité cette décision car son père avait planifié de venir le visiter au début de septembre. Ma piaule était plus grande et plus conviviale, avec ses deux chambres à coucher, pour le recevoir que le petit logement de François sur la rue Addington à Montréal, donnant directement sur l’autoroute Décarie. Celui-ci était entretenu, disons, je ne veux pas faire trop cliché, mais quand même, comme seul un gars un brin rêveur vivant en solo peut le faire. Je vous laisse vous créer des images inédites pour illustrer ce propos. En réunissant nos deux maigres salaires, on avait de quoi subsister plus aisément, et j’allais pouvoir rester dans mon logement. Merci la vie!

François était arrivé au Québec, avec une bague au doigt, mais il l’avait retirée huit ou neuf mois plus tard. Entamer une vie à deux dans un pays inconnu demande beaucoup de souplesse et de complicité. Sa femme Isabelle vivait dans son tourbillon, créant trop de remous pour permettre un accostage. Les deux se sont perdus de vue, chacun ramant dans une direction opposée. Pour François, la rupture a été difficile et il ne voyait plus de raisons pour demeurer ici. Je pense que le voyage de son père visait à organiser un retour au bercail. Mon arrivée dans le décor a complètement changé la donne pour François. Alors son papa avait maintenant tout le loisir de se balader tranquillement sur les routes du Québec, sans plus d’inquiétude.

Quand François a déballé ses boîtes d’effets personnels, je me suis rendue compte qu’on n’avait rien en double. Par exemple, j’avais une télé, il avait un système de son, j’avais un grille-pain et lui une cafetière, il avait le mobilier de cuisine, moi celui du salon, et ainsi de suite. Quand on parle de se compléter, là, c’était la totale! Incident anecdotique plutôt révélateur.
appartement
Notre salon, avec nos possessions entremêlées
Boucherville, 1996

Cependant, le fait qu’il habite maintenant à Boucherville ne facilitait pas ses déplacements pour son boulot. La boîte pour laquelle il travaillait a changé de propriétaires et déménagé à Vaudreuil, et il devait maintenant traverser toute l’île de Montréal pour aller bosser. Sans voiture, c’était un peu compliqué. Il a emprunté un temps celle de son grand ami Éric Meunier, qui partait souvent en voyage pour son travail, puis le vieux Ford Éconoline bleu marine de la compagnie toujours en panne quand le mercure descendait un peu trop bas. C’est à cette époque que François a pris son premier abonnement à la CAA[1], suivant mes conseils avisés. Il était plus réticent que moi à demander de l’aide dans la rue pour recharger la batterie à plat de ce véhicule à problèmes. Pour ma part, j’avais encore des réflexes d’Abitibienne, venant d’une région isolée où l’entraide était un mode de survie. Et la plupart du temps, on se rend compte que les gens sont très heureux de t’aider, tout comme nous n’aurions pas hésité à leur rendre la pareille. Ce sont ces moments qui donnent un peu de sens à nos vies routinières.

Chaque matin je me levais aux aurores avec François. Je lui préparais un lunch pour le midi, avec des restes de repas à réchauffer, des fruits et des biscuits faits maison, pendant qu’il prenait son petit déjeuner, tentant de garder ses yeux ouverts. Il était bien brave mon François de se lever si tôt, pour ensuite rentrer tard, après avoir affronté le trafic automobile de l’heure de pointe. La moindre des choses pour moi était de lui démontrer toute ma solidarité.

J’ai entrepris de faire son éducation culturelle québécoise. Nous sommes passés à travers tous les épisodes du groupe Rock et Belles Oreilles[2] que j’avais sur cassettes VHS, ce qui était un bon test pour savoir s’il comprenait bien notre accent. Celles-ci incluaient des parodies de capsules historiques de notre belle province, dont la devise selon eux était : « J’m’en rappelle plus![3]». Il a ri et même plutôt apprécié!
Ensuite, François a eu droit au bain familial, le vrai test. Résultat, il a conquis toute ma famille en un rien de temps, du premier à la petite dernière, Mathilde, la fille de mon frère Richard qui avait maintenant quatre enfants! Dès qu’il a rencontré ma mère, ils se sont mis à discuter comme s’ils se connaissaient de longue date. Dire que ma maman s’en faisait tellement avant son arrivée, se demandant ce qu’elle allait bien pouvoir faire à manger, ce qu’elle allait bien pouvoir dire. Je ne tiens pas du voisin pour cela!
Mon père a mis un peu plus de temps à le jauger. Mais il avait quand même montré son ouverture en achetant quelques bonnes bouteilles de rouge, parce que dans sa tête, un Français, ça aime le vin. Papa prenait toujours soin de s’informer avant d’aller à la SAQ[4] pour faire ses choix en fonction du meilleur rapport qualité prix, question jus de la treille. Il n’est pas un grand buveur, ni un grand connaisseur, mais il sait apprécier le goût d’un bon vin.
Mémère Béatrice l’a adoré et quand elle a su qu’il s’appelait François, comme mon grand-père, elle était toute émue. Elle a toujours eu un petit faible pour les Français, que je ne saurais expliquer. Était-ce dû à cette belle rencontre avec une équipe de tournage des vieux pays qui était venue réaliser un documentaire chez eux dans les années 1970 et qu’elle avait trouvé tous tellement charmants? Était-ce en mémoire de nos ancêtres de Normandie?
La famille de ma mère lui a aussi fait très bon accueil. Mais François a été déstabilisé par cette habitude qu’ils avaient depuis que mes grands-parents habitaient un petit logement à Amos de scinder le groupe en deux, les hommes au salon et les femmes à la cuisine. Il faut dire que les pièces étant petites, dès qu’il y avait un peu plus de visiteurs, il était impossible de se trouver tous au même endroit. François n’ayant pas saisi le principe s’est retrouvé à se faire cuisiner par mes tantes Lucie, Huguette et Gisèle, qui s’en sont données à coeur joie. Puis il a dû se mesurer à ma redoutable grand-mère Cécile aux pichenottes, sur le jeu en bois que grand-papa avait fabriqué de ses mains. Il ne fallait pas se fier à son index déformé par l’arthrite, car il était d’une redoutable précision.

Après les visites familiales, François a eu droit à la découverte des grands espaces sauvages de la nature abitibienne. Nous avons parcouru les sentiers balisés du Parc Aiguebelle, admirant les lacs paisibles et les ruisseaux serpentant le sous-bois, traversant un pont suspendu tendu au-dessus d’une rivière, sans rencontrer d’ours affamés se préparant à l’hibernation, fort heureusement! Et il a survécu à tout cela! Alors il fut décidé que fin décembre, ce serait mon tour de rencontrer les siens! Cela m’amusait de dire que nous allions passer Noël à Rouyn et le Jour de l’An à Rouen!

Ce doit être tellement plus facile pour les immigrants de s’intégrer dans notre pays en entrant dans une famille ou à tout le moins dans le coeur d’amis sincères nés ici. Mais il ne faut pas que les nouveaux venus attendent que les gens viennent vers eux, car ils ne leur doivent rien, au contraire. C’est le pays d’accueil qui leur fait une grande faveur. Je pense que quand on est étranger, il faut s’intéresser aux gens du pays, à ce qu’ils font, à ce qu’ils sont pour qu’ils vous ouvrent leur porte. Et quand tu es en visite, tu laisses tes chicanes à la maison et tu respectes les coutumes de tes hôtes. Sinon, tu risques de ne plus être invité!


[1] Sigle de l’Association canadienne des automobilistes qui offre notamment un service de dépannage et de remorquage gratuit à ses membres.

[2] En France, il existe un groupe équivalent, Les Inconnus, qui fait le même type de sketchs. Rock et Belles Oreilles est cependant né avant eux.

[3] La vraie devise étant : Je me souviens!

[4] Société des Alcools du Québec