Le 11 octobre 2019. Les couleurs automnales sont actuellement magnifiques au Québec. Pour moi, les admirer lors d’une balade à moto est un incontournable, un pèlerinage nécessaire pour me réconcilier avec cette saison annonciatrice de l’hiver qui se pointe le bout du nez. Car il faudra bientôt ranger ma monture pour de longs et interminables mois de neige et de froid. On commence à sentir son arrivée à travers le givre matinal qui orne les parebrises. Et bientôt, les arbres se dépouilleront tranquillement de leur feuillage jusqu’à la triste et grise nudité.

François a bravement décidé de sacrifier quelques soirées et ses fins de semaine pluvieuses à travailler, afin de pouvoir profiter de chacune des belles journées pour aller rouler. C’est encore plus agréable de partir sur les routes tranquilles alors que tout le monde est au boulot et se sentir privilégiés d’être là, d’avoir la chance de pouvoir jouir de toute cette beauté. On vole des journées à la fin de saison de moto qui arrive avec ses grosses bottes barbouillées de nostalgie.

Derrière la visière de mon casque, je ne peux me retenir de sourire. J’appuie sur le bouton qui me permet de communiquer avec mon chum juste pour lui dire comment je trouve ça beau et combien je lui suis reconnaissante pour tout. Car sans lui, je ne serais pas là à rouler à moto. Aujourd’hui, l’atmosphère est particulièrement magique. La température dépasse les 20°C. Ce sera sans doute la plus chaude journée du mois et on est là à pouvoir en profiter. On a décidé d’aller rouler sur la Rive-Sud, pour faire changement de nos routes laurentiennes. On traverse les beaux chemins de campagne et les champs de maïs séché, roule sous des arches de branches d’arbres, longeant la rivière Yamaska sur de nombreux kilomètres. On file vers l’inconnu et plus loin encore! Y’a pas de presse, on a tout notre temps. Ce soir on ne revient pas à la maison. On a décidé de rester dormir à Chambly, car demain une bonne journée de moto au Vermont attend François. Il coupe ainsi sa longue escapade d’une centaine de kilomètres, ce qui n’est pas rien, car il en aura au moins 600 à enchaîner en une dizaine d’heures. Pour ma part, je vais aller me balader avec des amis qui roulent en Harley. Cela promet d’être plutôt sympathique. Justement, on va souper au resto ensemble ce soir. Ils n’habitent pas trop loin d’ici. Ils tenaient à voir François, vu qu’il ne sera pas avec nous demain.

En arrivant à Chambly, on est charmé par le lieu où se trouve notre motel, en plein dans la partie la plus attrayante de la ville, près du lac, du vieux Fort, des jolis parcs et de tous les restaurants sympathiques. On gare nos motos et on prend le temps de se reposer un peu et se doucher avant d’aller prendre une grande marche pour admirer les jolies maisons patrimoniales et leur magnifique jardin. Et puis comme on a un petit creux et que nos amis n’arriveront pas tout de suite, on se rend dans la microbrasserie « Délire et Délices » goûter quelques produits locaux en apéritifs. On opte pour l’assiette de charcuterie avec son bol d’olives et deux bières maison. Comme c’est agréable de ne pas avoir à se stresser, juste profiter du moment. Le restaurant où on va aller, « Au coin de la baie », se trouve juste en face. Nos amis arrivent enfin, rires et accolades, plaisir de se retrouver. Une belle journée qui se termine avec des plats de moules et un steak avec frites. Ils insistent pour nous raccompagner à notre motel. On se caille dehors, mais c’est difficile de se laisser. Il y a toujours quelque chose à dire. Nos amis sont adorables. Mais il faut aller dormir. François se lève très tôt demain matin. Nous? On partira quand on partira! On vise 10 heures, sachant que l’horaire risque d’être flexible. Pas de stress, on dit! Bonne nuit les amis!

Le 27 septembre 2019. Je me disais que je ne pourrai pas être une motarde accomplie, tant que je n’aurai pas vraiment roulé seule, et pas seulement pour faire le tour du quartier. Une vraie balade sans filet de sécurité (même pas de téléphone ou de GPS). Et j’avais décidé que ça allait se passer aujourd’hui! D’abord, parce que c’est probablement la plus belle journée de la semaine qui vient de passer et de celle à venir. Juste ça, c’est suffisant pour ne pas se priver de sortie! Le plan, c’est d’en profiter pour aller visiter des fermiers de la région pour aller acheter quelques-uns de leurs produits. Ainsi, je me sentirai moins coupable de laisser mon amoureux derrière, en train de travailler.

Toute sortie se prépare. D’abord, établir l’itinéraire et vérifier le nombre de kilomètres qui seront parcourus, afin de planifier au besoin un endroit où faire le plein d’essence. Pour aller rejoindre les trois fermes que je compte visiter, j’ai décidé de faire une jolie boucle dans mon parcours, qui comportera des chemins que je n’ai jamais empruntés. D’où l’intérêt d’apprendre par cœur les numéros des routes principales et les villages qui seront traversés, car je n’aurai que cela pour me repérer en rase campagne. J’imprime tout de même un plan de mon parcours, même s’il n’est pas hyper précis. Ensuite, il faut prévoir des vêtements adéquats en fonction de la météo prévue. Comme à 9 heures du matin, le thermomètre n’indiquait pas plus de 9 degrés Celsius, je me suis dit qu’il valait mieux être bien couverte pour un départ autour de 10 heures. Toutefois, vers midi, la tendance risque d’être renversée avec ce beau soleil qui brille dans le ciel. Je prends quand même avec moi des gants plus légers, au cas où, et je n’aurai qu’à retirer, s’il le faut, la doublure de mon blouson. Il vaut mieux être en mesure de pouvoir alléger sa tenue. J’aurai aussi besoin de toutes les glacières et sacs thermiques que peuvent contenir les valises de ma moto, afin de ramener les produits surgelés ou périssables. Je complète ma panoplie avec mes indispensables papiers d’assurance et permis de conduire, mes lunettes de soleil de moto et une bouteille d’eau qui pourra aussi servir à nettoyer ma visière de casque, au besoin. Je prends ma virée au sérieux, seule responsable de ma sécurité et du bon déroulement de ma petite aventure! Pour les motards aguerris, tout cela va de soi, mais moi je ne suis qu’une apprentie-motarde qui vit ses premiers émois, lâchée loose dans la nature.

C’est un départ. J’ai apporté un appareil photo, pensant m’arrêter sur le bord du chemin à chaque fois que cela me chante, pour prendre de belles images des arbres avec leurs belles couleurs d’automne. Ha! Je suis tellement concentrée sur ma conduite et sur le trajet que je vois à peine le paysage. Il ne fait pas partie des choses importantes à intégrer dans l’équation pour ma sécurité. Il y a tellement d’éléments à tenir en ligne de compte. Alors les photos, je les ferai uniquement une fois rendue à chacune de mes destinations.

Pour la première partie de mon trajet, je suis en terrain connu. Alors tout va bien. Je sais, par exemple, que la courbe pour aller prendre l’autoroute 25 à partir de la 158 n’est pas à prendre à la légère. Elle se resserre vers la fin, alors mieux vaut attendre d’avoir passé ce bout délicat avant d’accélérer. Ensuite? GAZ! Il faut s’insérer dans le trafic. Une voiture se décale pour me donner une chance. « Hey, merci bien! » Vous voyez que les automobilistes ne sont pas tous des tueurs en puissance, même si c’est ainsi que certains motocyclistes les considèrent. J’ai été témoin de plus d’exemples de civisme en général de leur part que l’inverse, autant lorsque j’étais à vélo qu’à moto. Les principaux problèmes viennent du fait que dans la région, il faille souvent s’insérer dans le trafic, à partir d’un stop, sur des routes limitées à 80-90km/h, et certains automobilistes ont de la difficulté à évaluer la vitesse des véhicules qui s’approchent. Encore plus quand il s’agit de motos. Alors les voitures s’engagent sur la voie, nous obligeant à ralentir. Mais moi-même, je serais bien contente qu’on me donne une chance de m’insérer dans le trafic à un embranchement achalandé. Alors je suis indulgente.

Présentement, sur la 125, ce que je n’aime pas, c’est qu’il faut que je sorte de l’autoroute à la prochaine lumière et elle est verte. Il n’y a pas de voie de sortie et les voitures roulent à bonne vitesse. Je signale mes intentions et rétrograde progressivement en actionnant à chaque fois mon frein au pied, pour que les conducteurs se décalent dans la voie de gauche s’ils n’ont pas le goût de ralentir. Je dois tourner une fois rendue à ce coin de rue perpendiculaire à l’autoroute, je ne vais pas le prendre à 60km/h. C’était mon premier défi et tout s’est bien passé. Arrivée à la première boutique, on remarque tout de suite mon accoutrement de motarde et la dame au comptoir avec son grand sourire me demande si je n’ai pas froid de rouler comme ça à moto à ce temps-ci de l’année. « Bien non! On s’habille en conséquence. » J’apprécie qu’elle se soit inquiétée de mon sort. Je choisis quelques produits préparés sur place : cuisses de pintades confites, dinde fumée, poitrine de poulet désossées, saucisses maison, pour le reste, les poulets entiers, on reviendra avec la voiture plus tard. Je règle la facture, emballe le tout dans mon sac isotherme et me voilà prête à poursuivre l’aventure. Je vais enfin savoir ce qu’il y a au-delà de la boutique des Volailles d’Angèle à St-Esprit, après la courbe et la petite côte. Ce chemin m’a toujours attirée et j’ai découvert sur Google map qu’il me permettait d’aller rejoindre la route 341 où se trouve ma prochaine destination. Premier croisement, aucune indication. Dois-je prendre à gauche ou à droite. Je crois que c’est à gauche. Ouf, le prochain embranchement confirmera que je suis sur le bon chemin. Je suis les indications vers St-Jacques, ça devrait m’amener à bon port. Oh, surprise, je vois une pancarte de route en travaux « Chemin barré, circulation locale seulement » juste à l’endroit où je suis censée tourner. J’ai décidé qu’aujourd’hui, je faisais partie de la circulation locale et que ma GS me permettrait de rouler dans ce chemin en gravier. Voilà que là-bas le chemin est réduit de moitié dont l’autre partie est couverte d’un énorme amoncellement de grosses pierres. De toute façon, je n’ai croisé personne depuis que j’ai emprunté ce chemin. Je franchis ce passage resserré et en trouve un autre semblable un peu plus loin. Puis j’arrive enfin au croisement de la route 341. Virage à gauche direction du village de St-Jacques. Je le trouve charmant, sous un soleil radieux, tout est si beau. François n’est pas là pour que je partage cette découverte avec lui et je ressens son absence, mais d’un autre côté, je suis fière de moi. C’est tout un défi que je relève enfin. Je n’étais pas si sûre de moi avant-hier, alors que j’aurais pu faire ma première balade toute seule. J’ai prétexté quelques occupations urgentes pour remettre cela à plus tard.

Il est bientôt midi, heure de la sortie des classes pour les enfants qui vont dîner à la maison. Je salue le brigadier scolaire qui attend les enfants au coin de la rue pour les aider à la traverser et il m’envoie la main avec un grand sourire.

Le rond-point de la route 158 est plutôt achalandé aujourd’hui. Je laisse passer la première voiture qui a la priorité et m’empresse de m’insérer à sa suite, sinon je serai encore là demain. Puis je poursuis mon chemin sur la 341. Il me semblait que la ferme était plus loin que cela. Je suis déjà arrivée. Comme ça va vite! Ici, je ne viens chercher que deux petits jambons cuits. Et pourquoi pas une pointe de Ménestrel, un fromage de Sainte-Sophie. Je n’ai pas trop le goût de m’arrêter en revenant des trois fermes avec toute cette viande dans mes bagages, même si ça aurait été chouette de faire quelques emplettes au Fromager de la Table Ronde. Dans la boutique, un homme discutait avec la vendeuse du cancer du sein de sa femme, et à ce que j’ai pu comprendre, elle ne répondait pas très bien aux traitements. Je n’ai pas osé les interrompre. Je me disais que le monsieur avait certainement besoin d’un peu de soutien moral, alors j’ai attendu patiemment que la dame au comptoir interrompe sa conversation pour me servir. En partant, j’ai formulé quelques mots d’encouragement à l’attention du monsieur. Il disait que sa femme suivait des traitements depuis 2013. Toutes ces années à vivre avec la maladie. Il garde le sourire malgré tout. Il faut se montrer fort, même dans la peur, pour soutenir l’autre.

J’enfourche ma monture et poursuit mon périple en me posant quelques questions sur mon propre état de santé. Il y a bien longtemps que je n’ai pas consulté un médecin. Dès que la saison de moto sera terminée…

Au bout de la 341, je bifurque à gauche. Encore une route qui ne m’est pas très familière. Il n’y a qu’à suivre les panneaux indicateurs. Je dois rejoindre la route 337 en évitant bien de tourner à l’embranchement de la 125. Il y a plusieurs façons d’aller aux Museaux d’Écosse et je souhaite prendre une route plus bucolique. Lorsque personne ne nous guide, il faut être mille fois plus attentif, les routes ici ne sont jamais droites, elles font le tour des terres agricoles et il faut prendre divers embranchements qui apparaissent sans crier gare. Lorsque j’aperçois finalement une pancarte indiquant « St-Lin, 11 kilomètres », je me dis « Youpi, encore tout ça à rouler! ».

La boutique des Museaux d’Écosse est toute neuve et maintenant située en face de son ancien emplacement. Je me suis fait prendre et j’ai dû rebrousser chemin. Ils ont diversifié leur offre avec un grand comptoir à pâtisserie, sentant peut-être le vent changer avec la vague de végétarisme. Les végétariens ne mangent peut-être pas de viande, mais ça ne les empêche pas d’avoir la dent sucrée. La boutique est décorée avec un véritable tracteur rouge rutilant de propreté, sur lequel trône un mannequin à l’effigie du propriétaire des lieux. C’est vraiment marrant. Je lui souhaite tout le succès dans cette nouvelle entreprise, car j’aimerais bien pouvoir continuer à déguster ses produits bio. Je n’ai pas trop confiance en ce qu’on achète dans les grandes surfaces. Une bonne partie du bœuf doit venir des grands parcs d’engraissement de l’Ouest canadien. Je trouve le traitement qui y est réservé aux animaux, inhumain. Je préfère m’abstenir plutôt que de consommer cette viande. Alors j’expérimente de plus en plus de recettes végétariennes.

Voilà, c’était mon dernier arrêt avant le retour à la maison. Pas question de traîner, avec toutes les victuailles que je transporte. Je pense que ce trajet de cent kilomètres à travers la campagne m’aura pris environ deux heures et quart en incluant tous mes arrêts.

Une chose qui est agréable quand on roule seul, c’est cette grande sensibilité à l’environnement qu’on développe, favorisant aussi les belles rencontres avec les gens. J’ai remarqué aussi que je roule un peu plus vite quand je suis seule. Peut-être parce que je suis mieux positionnée sur la route, que je vois donc mieux, tout le temps, ce qui s’en vient.

Conclusion de tout cela : Je ne me suis jamais autant sentie motarde qu’aujourd’hui. LIBERTÉ!

Le 20 septembre 2019. Ces jours-ci, sortir à moto pour la journée demande davantage d’organisation. Surtout lorsqu’on démarre tôt le matin alors qu’il fait encore 12 degrés Celsius, et qu’au milieu de la journée, il peut en faire vingt-cinq. On doit enfiler des couches de vêtements chauds qu’il faut ensuite retirer comme des pelures d’oignon. L’été, on n’a pas ces problèmes-là. De bien petits problèmes soit dit en passant. Pas comme cette crevaison que François a réussi à réparer lui-même avec le nécessaire dont je lui avais fait cadeau à Noël. Après qu’il ait subi sa première crevaison à vie juste avant d’aller remiser sa moto pour l’hiver en 2018, alors qu’il n’avait rien pour y remédier, je me disais qu’il apprécierait le geste. Si la réparation tient le coup après quelques jours, alors elle sera bonne pour la durée de vie du pneu. Bravo! Je suis fière de mon amoureux!

Aujourd’hui, on n’a pas fait plus de 21 kilomètres que voilà son voyant d’huile qui s’allume. François s’en voulait un peu de ne pas avoir fait les vérifications nécessaires, après avoir roulé plus de 10 000 kilomètres cette année. Certaines BMW R1200RT dont la sienne, sont réputées être un peu consommatrices d’huile à moteur. Heureusement on est en ville et il y a un garage à deux pas. Il y trouve son bonheur. Sinon, je lui aurais prêté ma GS pour qu’il puisse aller en acheter. C’est l’avantage de ne pas rouler seul… Et c’est ce qui me fait un peu hésiter à partir à l’aventure sans François. Mais au fond, je pense que d’autres personnes peuvent te dépanner au besoin. On ne vit pas dans le désert!

Le plein d’essence et d’huile maintenant fait, on est prêts à reprendre notre périple d’aujourd’hui, direction La Tuque. Ici, ce n’est pas la destination qui importe, mais la route qui promet d’être spectaculaire. Une des routes québécoises à faire absolument à moto, à vélo (si on est courageux) ou en voiture, au moins une fois dans sa vie. De Grandes-Piles à La Tuque, le chemin longe la rivière St-Maurice souvent bordée d’un côté, celui où on roule, de hautes parois rocheuses très abruptes. Et ça dure comme ça pendant une centaine de kilomètres. Je vous assure qu’on ne s’en lasse pas. Chaque détour nous laisse découvrir un paysage différent. Aujourd’hui, on a droit en plus aux premières couleurs d’automne, dont la palette s’échelonne entre le jaune doré et le rouge flamboyant. Sur le bord de la route, les Sumacs de Virginie déjà parés d’un bel orangé attirent mon regard. J’aimerais bien m’arrêter pour les photographier, mais on ne peut pas s’immobiliser à chaque fois qu’on voit quelque chose de beau. Sinon, il vaudrait mieux voyager à pied! De toute façon, c’est la rivière et tous ces méandres, ici, qui est l’attraction principale. De plus, on convient de ne pas s’arrêter à l’aller, mais plutôt au retour, alors qu’on sera du bon côté de la route pour immortaliser nos motos avec la St-Maurice en arrière-plan. Excellent programme! Alors on a juste à profiter de la vue et de la route lisse qui se déroule en notre honneur comme un tapis gris pour notre plus grand plaisir. Pas une lumière de rue ni un stop pendant tous ces kilomètres. Sauf lorsqu’on traverse quelques zones de travaux routiers. On dirait qu’ils profitent de ce que les grandes vacances soient terminées pour mettre une bonne partie du réseau du Québec en chantier avant l’hiver. Impossible de prendre une direction sans rencontrer de cônes orange quelque part. J’en profite pour apprécier les atouts de ma petite GS dans les chemins dépouillés de leur asphalte.

Je trouve absolument tout agréable. Pour moi, ça fait partie de l’aventure de rouler à moto. Même l’arrivée à destination comporte un certain charme, le sentiment du devoir accompli. Stationner sa monture près de la porte du motel, retirer enfin son casque, décharger les valises, se laisser tomber sur le lit, les bras et les jambes en étoile et apprécier de pouvoir s’étirer enfin de tout son long. J’installe ensuite mon cadenas de sécurité. Ce soir, pour aller souper, j’ai décidé de monter sur la moto de François. Je sais que ça lui fait plaisir que je me serre contre lui. Et puis on ne va pas loin. Inutile de prendre les deux motos. François a déniché un restaurant dont le menu semble alléchant : Le Boké. Il n’est que cinq heures trente, mais la perspective de se coucher tôt, même très tôt, nous plaît.

La déco est aussi sympa que la carte des cocktails et des bières. François m’encourage à essayer le piña colada californien et se choisit une rousse parmi les parfums de houblon. On est complètement relax, heureux d’être là, désireux de goûter à la cuisine du chef, parce que mine de rien, le dîner est déjà loin. Le choix du resto s’avère une grande réussite et on ressortira le ventre un peu trop plein, mais béats de bonheur. Hop au lit et extinction des lumières. C’est quand même chouette la vie…

Le 18 septembre 2019. Dans 2 jours, cela fera 3 mois que j’ai obtenu mon permis d’apprentie motarde. J’ai passé l’été à sillonner les routes de ma région, à la découvrir aussi, par le fait même. Avant, l’intérêt d’habiter dans les Laurentides venait surtout du fait que ça me rapprochait de ma famille qui habite plus loin dans le nord-ouest. Maintenant, j’apprécie jusqu’aux chemins tout en courbes qui mènent à ma maison, routes tranquilles de campagnes bordées d’arbres, endroit idéal pour partir en balade en chevauchant ma belle GS. J’ai emprunté des itinéraires dans toutes les directions, si bien que mon terrain de jeu manque à présent de nouveaux lieux à découvrir. Alors il faut passer le fleuve, affronter les autoroutes incontournables pour pouvoir aller plus loin, suivre les chemins de l’eau jusqu’à ce que l’air soit chargé d’iode, que l’odeur d’algues marines emplisse mes narines. Il faut sinon s’enfoncer dans les terres ondulantes au gré des monts et des collines jusqu’au bout de la route, jusqu’aux frontières qui demeurent fermées pour moi jusqu’à ce que j’obtienne enfin mon vrai permis.

Rouler avec mon chum, rouler en groupe, rouler tout court, parce que c’est devenu une passion. Rien ne bat la sensation quand on roule seul et qu’on se retrouve maître de son destin. Alors on comprend vraiment ce que veulent dire les motocyclistes quand ils parlent de liberté, mais aussi de fragilité. On est plus vulnérable, alors il faut s’assurer continuellement qu’on a bien évalué tous les risques : dans les courbes prononcées, aux intersections, près des forêts d’où peuvent surgir des animaux. Dans quel état est la route? Souvent pas terrible! Mais parfois, c’est un vrai charme. Et on est content d’avoir découvert ce chemin inconnu. On a l’impression d’être le premier motocycliste à l’emprunter… jusqu’à ce qu’on croise un congénère qui nous envoie la main avec complicité.

Il m’arrive encore de caler, mais beaucoup moins souvent. Surtout quand on roule dans le trafic au ralenti. Parfois j’échappe mon embrayage au mauvais moment sans avoir ouvert un peu les gaz, un peu par fatigue. Il m’arrive encore d’être embêtée de devoir faire des demi-tours, surtout à cause de mon contrôle parfois déficient de l’embrayage. À travailler! Mais je n’ai jamais eu peur d’avoir à affronter des routes difficiles. J’y vais, c’est tout. À mon rythme.

Ma seule crainte est de ressentir un grand vide quand on ira remiser les motos pour l’hiver. Il faudra le combler avec une autre activité aussi passionnante. Ouais, bon… Qu’est-ce qui pourrait me procurer des sensations aussi fortes, dites-moi? Qui vivra verra… Alors rester en vie…

Le 8 septembre 2019 est une date à retenir dans ma vie de motocycliste, puisque c’est la journée de mon initiation au sein du Club Moto BMW Montréal. C’est la première fois que je vais intégrer dès le départ du trajet, un groupe de motocyclistes. Le rendez-vous est donné dans un Tim Hortons de Laval et je me dis que ces chaînes de restaurant devraient commanditer les Clubs motos et les écoles d’apprentissage, tellement nous constituons une bonne clientèle pour eux. Il faut dire que les établissements sont souvent situés de façon stratégique le long des routes et qu’ils offrent de grands stationnements accueillants. Tuan et Isabelle sont les premiers arrivés sur place dès huit heures du matin. Ne voyant personne d’autre, ils craignent de s’être trompés d’endroit. Le départ est prévu pour neuf heures, alors François et moi ne pensons pas qu’il est nécessaire d’arriver trop tôt. À huit heures, nous étions en train de faire le plein, bien que nos motos n’en avaient pas tellement besoin. Juste pour être tranquilles. En fait, l’épisode de Lac Mégantic avec mon voyant à essence qui s’est allumé à plus d’une quarantaine de kilomètres de notre destination est encore frais dans nos mémoires.

Grande première pour moi, nous prenons l’autoroute 15 en direction de Montréal. Ah, et puis une autoroute ou une autre, pourquoi s’énerver. On reste attentif, on fait ce qu’on a à faire. On évite de demeurer dans l’angle mort des voitures. Il n’y a pas tant de trafic ce matin. Ça m’a un peu plus perturbée quand François s’est trompé de sortie. Mais on a retrouvé facilement la destination pas longtemps après. Alors nous voilà! Hello tout le monde! Juste le temps de m’acheter une bouteille d’eau (on a oublié d’en amener), puis on va former les groupes. Pour l’occasion, je désire me couper de la sécurité de rouler avec mon chum. Je veux aussi laisser ma place de deuxième, la plus rassurante, à Isabelle pour qui c’est la première grande sortie de l’année. De plus, Véronique veut faire partie de son groupe, Gilles s’est proposé comme balayeur et François doit récupérer Annie, une autre apprentie-motocycliste, plus loin sur le trajet. Le groupe de mon chum est déjà complet. Je demande donc à Yvan de m’accueillir avec eux. Dans l’ordre, il y a Yvan, moi, Michel (celui avec les grands foulards), Tuan et Rémi avec sa passagère Micheline. Dès le départ, Michel annonce qu’il n’a pas le goût de rouler vite. Il aurait peut-être dû en aviser Yvan, car c’est lui qui est responsable du BBQ de tout à l’heure. Yvan n’a pas nécessairement envie de s’attarder plus que nécessaire. Dès qu’on est embarqué sur l’autoroute, je réalise que pas rouler vite pour Michel, ça veut dire 80 km/hre dans une zone limitée à 100. Hum. Et voilà le groupe de François qui nous dépasse maintenant, alors qu’il est parti en dernier. Sur le coup, personne n’a remarqué que Michel n’a pas de gants protecteurs et qu’il roule avec de petites chaussures de toile. Il ne fait pas très chaud aujourd’hui, Michel doit sûrement avoir froid, ainsi accoutré. Pas surprenant qu’il ne veuille sentir encore plus de vent lui rappeler que le fond de l’air est vraiment frais.

Dès qu’on a enfin quitté l’autoroute, on a bien vu que Michel continuait à traîner de la patte. Je me suis sentie prise entre deux feux. Ou je suis la vitesse très raisonnable imposée par le meneur, qui est toujours attentionné avec les apprentis, ou je force Yvan à ralentir pour attendre Michel, ce qui aurait cautionné le train d’escargot qu’il nous imposait. En principe, chacun est responsable de la personne immédiatement derrière lui, c’est-à-dire de s’assurer qu’elle suit. Je suis au fait de cette règle (que les gens n’appliquent pas toujours dans le Club), alors je n’ai aucune excuse de ne pas la respecter. Mais c’est moi la bébé-motarde ici, pas Michel! Je ne m’attendais pas à ce qu’un autre que moi puisse retarder la progression du groupe. À un moment, je sens que le reste de la bande est vraiment trop loin, alors je fais comprendre à Yvan de ralentir un peu en ralentissant d’abord moi-même. Quelques stops permettent de réunir le groupe. Mais dès qu’on repart, Michel creuse l’écart.

Je l’ai vraiment perdu de vue dans une courbe assez prononcée, dans un segment de route de campagne. Peu de temps après, j’entends un terrible son de freinage et de froissement de tôle. Et Rémi nous rejoint en catastrophe pour nous avertir que Michel vient d’avoir un accident, confirmant ce que je ne voulais pas admettre, malgré ce que mes oreilles avaient entendu.

Je laisse Yvan faire demi-tour avec Rémi et lui fait signe de ne pas m’attendre. J’espère secrètement que Michel va se relever, même s’il est sans doute un peu secoué, et qu’il sera apte à continuer sa route. Voyant que personne ne revient, je fais aussi demi-tour et rejoint les autres. Entre-temps, le groupe de Robert qui ne devait pas être très loin arrive sur les lieux avec Louise et Nicole qui sont infirmières de formation et qui s’assurent que Michel n’a pas de fractures graves. Heureusement, il ne roulait pas vite et ses blessures sont assez mineures, même si sa main droite semble dans un fâcheux état, toute bleue et boursoufflée. En fait, elles sont concentrées aux endroits où il était mal protégé, ses mains et ses pieds, et son bras, car son manteau d’été n’a pas résisté à l’abrasion sur l’asphalte. Il aura sûrement besoin de points de suture sur son pied, car on peut y apercevoir un trou assez profond. Mais tous peuvent pousser un soupir de soulagement. Le plus petit des accidents peut avoir des conséquences beaucoup plus graves. Quelqu’un a appelé des secours et deux voitures de police arrivent bientôt. Les agents font le constat de l’accident, se chargeant aussi de diriger la circulation. Une ambulance les suivra pour prendre Michel en charge. Les gars du Club amènent la moto accidentée dans une entrée de cour tout près et les policiers appellent la CAA avec les coordonnées de la carte de Michel.

Michel nous dira qu’il a dérapé sur du gravier dans la courbe. Probablement qu’il l’a mal abordée. Il ne m’a pas semblé qu’elle était si difficile à prendre. On est tous persuadés que s’il avait été correctement habillé, il s’en serait tiré avec quelques bleus seulement. La moto n’a presque rien, a première vue, hormis quelques égratignures et un clignotant cassé.

Tout s’est passé si vite que même Tuan qui suivait Michel n’a pas compris comment cela a pu arriver. Et voilà une autre preuve que dans plusieurs accidents de moto, seul le pilote est en cause. Erreurs d’inattention ou de jugement. Cela se passe souvent dans les courbes. Chacun est responsable de sa vitesse et de sa sécurité. Qu’on se le dise!

Nous reprenons finalement la route. Je pense qu’Yvan est préoccupé, non seulement par tout ce qui vient de se passer, mais par le BBQ qui l’attend. Il est encore plus attentif avec moi, conscient de mon expérience limitée, même si de mon côté tout va bien. Il n’ose même pas effectuer de dépassements, même si je suis amplement capable d’en faire. Néanmoins, nous avons retrouvé un bon tempo et on peut même prendre le temps de regarder le beau paysage qui défile sous nos yeux. C’est agréable de longer la rivière des Outaouais, dépassé le barrage de Carillon. C’est un coin que nous commençons à bien connaître, François et moi. J’adore cette route, mais c’est fou ce qu’on y trouve de casseurs de rythme. Des voitures qui roulent dix kilomètres/heure sous la vitesse permise! Misère!

Arrivés sur la route 148, on peut rouler à une vitesse normale jusqu’à l’autoroute 50 où Yvan en profite pour rattraper un peu de temps perdu. Yahou! C’est pratique d’avoir les amis derrière pour faire rempart lors des dépassements. Dès qu’ils ont pris possession de la voie de gauche, hop, on peut s’insérer devant eux. Prochain arrêt, la halte routière de Lachute. On y apprend qu’Isabelle a eu quelques ratés avec sa moto : sélecteur de vitesse dévissé, perte de puissance inexpliquée. En raison de cela, le groupe de François n’était arrivé à la halte que depuis dix minutes environ. Annie, une nouvelle motocycliste, y attendait la gang avec une autre potentielle recrue, Martin. François était en pleine conversation avec eux, alors il a à peine remarqué notre arrivée.

Que d’émotions pour tout le monde. Il n’y a pas une sortie en groupe où il n’arrive strictement rien. Mais disons que pour une initiation, je vais me rappeler longtemps de cette journée. Heureusement qu’on avait le BBQ ensuite pour se détendre et profiter enfin de la présence de chacun. Merci la gang de votre accueil! Et bon rétablissement Michel…

1 septembre 2019. Ahhhh! J’ai vraiment bien dormi! Une bonne douche bien chaude et me voilà prête pour une grande journée de route. Mais d’abord, on va aller déjeuner avec le groupe du Club Moto BMW. On nous a recommandé le resto Le moulin sur l’avenue Laval à Lac Mégantic et après en avoir fait l’expérience, c’était un très bon choix. Le service est rapide, la nourriture est bonne, les assiettes sont bien garnies et les prix sont raisonnables. Nous avions un peu peur que ce soit trop long de servir un grand groupe comme le nôtre, mais tout était impeccable. N’empêche que nous n’avons pas pu quitter la ville avant onze heures trente. Nous avons quand même pas mal de route à faire aujourd’hui pour nous rendre jusqu’à la maison. Avec la pluie qui est prévue demain, je n’ai pas le goût de m’attarder dans le coin. Notre itinéraire débute le long de la rivière Chaudière. Nous allons la longer presque jusqu’à Québec.

François est aux anges, car les petites routes lui rappellent la Corse. Il me transmet en direct ses impressions, grâce au système de communication que notre ami Yvan nous a donné. Franchement, je ne pourrais plus m’en passer. C’est très pratique quand je veux indiquer à François que je n’ai presque plus d’essence, ou que c’est mon bedon qui a un p’tit creux. Et puis François peut me donner des indications supplémentaires quand le trajet comporte des sorties et entrées d’autoroute un peu compliquées. Comme celle qui débouche à l’entrée du vieux pont de Québec. On a peu de temps pour changer de voie, alors François me conseille de « clencher »! Je me faufile rapidement devant la voiture qui roule à ma hauteur. Vive la puissance d’accélération des motos!

Je n’avais pas souvenir que la voie de circulation était si étroite sur ce pont. Alors pas le temps de regarder le fleuve qui coule sous le tablier. Il ne faut pas penser non plus au fait que ce pont est tombé à deux reprises durant sa construction. Erreurs de calculs des ingénieurs. Juste rouler en regardant droit devant, au milieu de la chaussée. La sortie à prendre ensuite est facile à repérer. On emprunte la rue Saint-Louis direction Ouest dans un très joli quartier plein de gros arbres matures. On navigue entre les cyclistes et les joggeurs, les voitures et les piétons. C’est tellement paisible et agréable, avec le soleil qui nous accompagne. Je suis bien.

On poursuit notre trajet en ville jusqu’à la route 138 qui nous amènera au-delà de Trois-Rivières. Se succèdent des tas de municipalités coquettes, avec leurs maisons ancestrales rénovées, leurs jardins fleuris, leurs kiosques de légumes qui offrent aux passants du blé d’inde pour leur souper et tout ce qu’il faut pour confectionner une bonne salade. Le temps des récoltes est un des plus inspirants pour toutes les fantaisies culinaires. On n’a pas le temps de s’arrêter, même lorsqu’on repère de beaux belvédères. J’espère rentrer avant la noirceur. Mais ça donne vraiment le goût de refaire cette route, car elle est plutôt jolie en plusieurs points. J’ai particulièrement aimé la municipalité de Deschambault, avec son brocanteur qui étale ses trouvailles devant sa boutique et ses jolies terrasses. On reviendra. À Yamachiche, on emprunte l’autoroute 40, bien décidés à accélérer le tempo. Il sera huit heures quand nous couperons le moteur de nos bécanes, enfin stationnées à la maison.

Depuis les deux mois et demi que je roule à moto, j’ai vécu un paquet de situations très formatrices. Je dois avoir maintenant plus de 5000 kilomètres à mon compteur. Rien ne vaut l’expérience, pour une apprentie-motarde. On comprend alors qu’on est en mesure de faire ces démarrages en pente, de prendre ces courbes très serrées en n’ayant pas peur de pencher, de s’insérer sur ces routes à partir d’un stop ou d’entrer sur ces autoroutes dans le trafic. Il faut toutefois se méfier de l’assurance qu’on serait tenté d’exhiber alors. La fatigue peut parfois ramener le compteur d’expérience près de zéro. Quand je roule, je suis heureuse d’être en vie, quand je rentre, je suis heureuse d’être en vie…

Aujourd’hui, tout va bien.

 

31 août 2019. Depuis quelques jours, on se sent fébriles à la perspective d’explorer de nouveaux territoires. C’est fou comme la moto nous incite à découvrir chaque petit recoin du Québec qu’on n’aurait jamais pensé aller visiter en voiture. C’est qu’à cheval sur notre monture, la route elle-même fait partie de l’aventure, pas seulement la destination. Quand on circule sous des arches d’arbres ou qu’on débouche au sommet d’une pente surplombant la campagne fertile, on profite du paysage sur 360°. On n’a pas assez de nos yeux pour tout embrasser du regard. Le moindre petit chemin peut receler quelques bijoux, une jolie grange, un jardin foisonnant, des vaches qui paissent dans leur enclos, un ruisseau qui dévale une colline, un champ de balles de foin qui attendent d’être ramassées… On se réconcilie avec ce que la nature a de plus beau à nous offrir.  Alors même si je ne pouvais pas suivre les autres du Club Moto BMW à travers l’itinéraire qui passait par le Vermont, toujours à cause de mon permis apprenti restrictif (rouler au Québec seulement), je n’y ai pas du tout perdu au change. François avait préparé un trajet plein de belles surprises, dont le magnifique segment le long de la rivière St-François près de Drummondville, qui sinuait sous l’épais feuillage des arbres. Et puis il y avait cette route en montagnes russes se déroulant de sommets en sommets, dans un territoire bourré de fermes bien entretenues.

Les routes isolées m’ont tout de même donné quelques sueurs froides quand j’ai vu s’allumer le symbole de pompe à essence sur mon tableau de bord. Combien de kilomètres est-ce que je peux rouler comme cela? Cinquante ou soixante-quinze? Un décompte commence sur le petit écran. Je vois apparaître l’annonce d’un village-relais dans dix-huit kilomètres avec soulagement. Il est connu qu’on peut y trouver des pompes à essence et de quoi se sustenter. Pas de bol, l’unique station-service de Stornoway est en réfection! Bon, on fait quoi? Continuer, rien d’autre n’est envisageable. En principe, selon le décompte, je devrais être en mesure de rejoindre Lac Mégantic, en espérant qu’on trouve une station-service à l’entrée de la municipalité.

Laissez-moi vous dire que je n’ai jamais été aussi soulagée de voir apparaître le symbole d’Ultramar au loin. Comme un voyageur déshydraté à la vue d’une oasis dans le désert. Enfin, je peux rire de tout cela, car j’ai la certitude de ne pas tomber en panne sur le côté du chemin. Je donne à boire à ma moto en prenant soin de remplir au maximum le réservoir, sait-on jamais! Oui, ça prend de l’essence pour rouler et dois-je en avoir honte en ces temps où la sauvegarde de la planète est la préoccupation numéro un. Je me dédouane en me disant qu’avec une consommation de 3,7 litres au 100 kilomètres, je ne conduis pas un véhicule des plus polluant. Je n’ai qu’à penser aux avions et aux pick-up qui tractent des roulottes pour me déculpabiliser un peu. J’ai quand même le droit de prendre des vacances, moi aussi. Si plus de gens dépendants de leur automobile adoptaient ce mode de transport dans le quotidien, il y aurait moins de congestion sur les routes et beaucoup moins d’essence brûlée. Parce que les voitures électriques, c’est bien beau, mais on ne sait pas encore si tout ce qui entoure la confection et un jour la disposition de leur batterie est une si bonne chose pour l’environnement.

Pour notre part, il ne nous reste plus maintenant qu’à rejoindre la gang à l’auberge où nous allons dormir cette nuit. Nous contournons le lac et descendons une route de gravillon. Facile de repérer nos amis, près d’une rangée de motos BMW de différents modèles. Ils viennent à peine d’arriver et sont en train de vider les valises de leur bécane. Fred nous indique où nous stationner et je suis plutôt fière de faire mon arrivée devant le président du Club sur ma nouvelle F700GS. Le site est paisible, serti au milieu des arbres près du lac. Je sens que je vais dormir comme un bébé. Mais avant cela, un bon souper nous attend en très bonne compagnie. On prendra un taxi pour aller au resto, afin de se sentir libre de fêter un peu le bonheur d’avoir passé la journée à faire quelque chose qu’on aime, le bonheur de rouler ensemble, le bonheur d’être en vie. Ça fait beaucoup de bonheur réparti en quinze sourires et autant de verres qui se lèvent à la santé de tous.

18 août 2019. Ça fait une semaine que je n’ai pas roulé et il est plus que temps d’extirper nos motos de sous leur toile protectrice. Je suis encore à un stade où je crains de perdre la main si je passe trop de temps loin de la bête. La veille, Lucie du Club moto BMW m’a contactée pour savoir si nous sortions aujourd’hui et dans l’affirmative, si elle pouvait se joindre à nous. C’est sûr! Plus on est de fous, plus on a du plaisir. Alors François a préparé avec un soin méticuleux le trajet qui nous mènera à Saint-Élie-de-Caxton. J’ai entendu parler d’une visite guidée à travers le village au son de la voix du célèbre conteur Fred Pellerin. Sûrement pas banal comme excursion, connaissant le drôle de zig. J’aime bien quand nos balades comportent un objectif, un attrait spécial, plutôt que de seulement rouler pour rouler.

Préparer un trajet quand on ne connaît pas l’état des routes est toujours un coup de dés. Et puis les derniers hivers ont drôlement malmené les chaussées qui ont été asphaltées par les plus bas soumissionnaires, avec les gels et dégels innombrables et les froids polaires de décembre 2017. Qu’on se le dise, nos routes sont en piètres état. Presque toutes à refaire, même les plus récentes. Mais ce n’est pas cela qui va arrêter des motocyclistes enthousiastes. On a quand même le loisir de pouvoir zigzaguer entre les trous, contrairement aux automobiles qui s’en prennent plein les suspensions.

On entame notre trajet par les jolies courbes du chemin de l’Achigan à Saint-Hippolyte. On est vite freiné dans notre élan par une file de voitures roulant à la vitesse d’un escargot grabataire, peu pressées d’arriver à destination : le Parc Aquatique Atlantide, avec à leur bord des mômes survoltés à la perspective d’essayer les nombreuses glissades et les jeux d’eau. La plus belle partie de notre itinéraire est ainsi gâchée, alors qu’on doit parfois rétrograder presque en une!

Passé Saint-Gabriel-de-Brandon, nous entrons en territoire inconnu. Un crochet par Saint-Alexis-des-Monts achève de convaincre Lucie que dans la gamme des BMW, une GS c’est ce qui se fait de mieux pour rouler au Québec. Et moi, je peux « enfin » expérimenter la conduite debout sur des routes en planche à laver qui ne donne aucun répit à mes deux compagnons de voyage. Les gros cale-pieds rendent la manœuvre confortable. J’évite ainsi de ressentir chacune des bosses à travers tout mon corps.

Rendus à destination, après un rapide dîner à la cabane à patates frites du village, on embarque dans une cariole avec un toit, pleine de bancs rembourrés et tirée par un petit tracteur. Cette balade guidée à Saint-Élie, c’est comme assister à un spectacle de Fred Pellerin, mais avec pour vision les résidences des personnages véritables qui constituent ses sources d’inspiration directement sous les yeux. C’est magique et en même temps plutôt amusant! Lucie est un bon public, même si elle ne connaissait pas vraiment cet artiste du « jouage » avec les mots. Nous en sommes encore au début de l’excursion quand nous voyons apparaître le conteur lui-même circulant en sens inverse dans son pick-up. Waouh, quelle surprise! Trop cool d’entendre sa voix et de le voir en même temps en chair et en os.

Au retour, on quitte Lucie en lui faisant de grands signes à proximité de l’autoroute 40, d’où elle pourra rejoindre son domicile à Montréal. Elle sera d’ailleurs rentrée avant nous. François est plutôt fier de nous avoir guidé à bon port. Il a pris sur ses épaules toute la responsabilité de notre itinéraire et tout s’est plutôt bien passé. Toujours enthousiaste et partante, Lucie est de celles avec qui il est agréable de voyager et de découvrir une région. A chaque arrêt, dès qu’elle retire son casque, on la retrouve avec son sourire, trop heureuse de rouler avec des amis en cette belle et chaude journée d’août. Vraiment, c’est ça la vie!

 

10 août 2019. Déjà on commence à manquer de nouveaux défis à relever. C’est que les plus belles routes autour de chez nous, on les a arpentées dans tous les sens. Alors aujourd’hui, on a décidé d’aller user nos pneus du côté de Gatineau. Chelsea sera notre port d’attache pour une nuit. On a repéré un sympathique gîte près de la rivière Gatineau, l’Auberge Tom.

On emprunte la route 158 direction de Lachute pour la énième fois cette année. Je commence à connaître chaque crevasse dans la chaussée, chaque trou auquel il faut porter attention. Et puis, plus loin, enfin on arrive sur un segment de la route 148 que j’emprunte pour la première fois aux guidons de ma propre moto. Il n’y a pas beaucoup de lumières et d’arrêts obligatoires, ce qui est appréciable pour tous motocyclistes. C’est que devoir mettre le pied à terre, on n’aime pas tellement ça. Sauf quand on est arrivé à destination. Pour ma part, j’ai la hantise de caler au démarrage, mais ça arrive de moins en moins fréquemment, heureusement. Même François avoue qu’il doit parfois se concentrer pour éviter ce désagrément. Surtout quand la fatigue commence à s’installer, ou bien quand cela fait quelques temps qu’il n’a pas sorti sa moto. Mais il gère beaucoup mieux cela que moi. Alors, oui, j’avoue qu’il m’arrive de faire des stops américains, mais je ne suis pas la seule. Ha! Et les automobilistes sont assez compréhensifs. Bien souvent, même s’ils arrivent en premier aux arrêts, ils nous font signe de passer avant eux. On ne se fait pas prier!

Arrivés à Montebello, on s’arrête pour luncher dans un restaurant qu’on avait repéré dans un voyage précédent. Le Bistrot semble avoir encore amélioré sa carte et raffiné sa nourriture. Nous choisissons chacun un plat de poisson et franchement, le contenu des deux assiettées est délectable. Peut-être que la proximité d’un hôtel renommé, le Château Montebello, qui compétitionne les commerces de la petite ville avec son restaurant comportant une terrasse absolument magnifique donnant sur un grand parc, contribue-t-il à relever la qualité de ce qui nous est proposé. Au retour, nous avons essayé le restaurant Le Zouk et nous n’avons pas été déçus non plus. La carte correspondait d’ailleurs davantage à une cuisine bistrot très conviviale. Un bon repas fait partie de l’expérience « voyage à moto », car on aime profiter de la vie et de chaque instant.

À la hauteur de Masson-Angers, on quitte la 148 en direction de Buckingham, puis on emprunte un petit chemin à travers les terres pour rejoindre la route 366. Cet itinéraire nous réserve quelques surprises, notamment une section de route en travaux, dont l’asphalte a été retiré sur plusieurs kilomètres. Bref, une route à GS! C’est bien beau, mais je n’ai pas les pneus pour cela, alors ma monture ne m’avantage qu’au niveau des suspensions sur celle de François. Une fois de retour sur une chaussée plus dure, nous croisons quelques motocyclistes qui découvriront bientôt les conséquences de leur choix de route et j’ai un peu de compassion pour eux.

Nous poursuivons notre périple jusqu’à Wakefield où nous avions prévu nous arrêter un peu afin de visiter le moulin et pour nous sustenter. Mais impossible de trouver du stationnement dans les rues en travaux, pleines de grands trous. Ça y est, j’en ai marre et je veux juste aller poser ma moto quelque part. On continue vers Chelsea en passant par le chemin Riverside, pensant y trouver quelques jolis paysages bucoliques. Les jolis points de vue étaient là, mais impossible de les regarder tant la chaussée était mauvaise. Un vrai champ de mines. Même plus de plaisir à avoir une GS! J’ai l’air de me plaindre comme cela, mais au fond, je suis heureuse quand même, car c’est toujours cool de rouler à moto, peu importe comment. Notre soirée se terminera sur la terrasse d’une brasserie, à déguster de délicieux hamburgers très originaux. J’ai décidé de monter avec François pour m’y rendre, puisque ça lui fait plaisir! Et ce soir, à moi aussi!

5 août 2019. Après un délicieux petit déjeuner plein de fruits concocté par Diane, il est temps de reprendre la route. Remonter bravement le petit chemin de gravier jusqu’à la 132, qui nous fera longer la côte un bon moment avant de se perdre un peu dans les terres. Cette fois-ci, on s’entend pour s’arrêter plus souvent afin de profiter de la belle vue sur le fleuve. On a tout notre temps, à condition de rentrer avant la noirceur, car elle empêche de bien appréhender les crevasses dans les routes, la hantise des motocyclistes. Sur les cartes, on a l’impression qu’on aura toujours le fleuve pour nous accompagner dans notre périple, mais dans les faits, il y a souvent des arbres et des maisons qui nous bloquent la vue. Alors quand celle-ci est enfin un peu dégagée, on décide de s’arrêter pour immortaliser un fragment du paysage bordant notre route, avec bien entendu, nos motos en premier plan, cela va de soi. Je suis un peu déchirée entre mon désir de rouler et celui de rester ici éternellement, respirant à plein nez l’air marin encore chargé d’iode, tant qu’on ne sera pas arrivé à la pointe de l’île d’Orléans où le fleuve est ensuite constitué de l’eau douce provenant des rivières. Allez, il faut repartir.

Arrivés à la hauteur de Lévis, la route s’urbanise, s’industrialise, devient monotone, alors on cherche à bifurquer, afin de trouver quelques beaux points de vue sur la ville de Québec située juste en face sur l’autre rive. Il aurait fallu prendre la rue St-Joseph dès l’entrée de la ville, puis la rue Saint-Laurent, mais on a manqué la sortie. On finit par trouver beaucoup plus loin un autre accès qui nous fera descendre près du quai du traversier. On trouve un stationnement à l’ombre et on descend de nos montures pour se prélasser un peu dans l’herbe devant une résidence pour personnes âgées, avec pour image devant nos yeux le superbe Château Frontenac accroché aux côtes de Québec. Je profite de cette escale pour nettoyer un peu la visière de mon casque qui a comme toujours amassé plusieurs spécimens de moustiques imprudents. Le demi-tour qu’on devra faire pour repartir me rappelle que je n’ai jamais fait l’exercice de pratiquer spécifiquement cette manœuvre avec ma F700GS comme je l’ai fait abondamment avec ma petite Honda. Je me dis qu’il faudrait que je retourne dans un stationnement m’installer quelques cônes orange pour créer un parcours comme dans mes leçons de conduite, afin de remédier à la situation. On devrait toujours faire cela avec une nouvelle moto, apprendre à la conduire au ralenti, car c’est ce qui est le plus délicat à maîtriser. Recommencer les virages à droite serrés, les parcours en huit, les slaloms et les fameux ronds qui m’ont tant donné de difficulté. Et à chaque début de saison, prendre des cours de remise en forme. Pour aujourd’hui, je vais faire de mon mieux pour ce demi-tour. Je devrais me faire un peu plus confiance, car la moto est aussi agile que ma Honda. Ne pas me laisser impressionner par mon assortiment de valises disposées de part et d’autre de la selle. Je n’avais vraiment pas besoin de garder un pied au sol…

On repart par la rue Saint-Laurent qui passe près du fleuve dans la basse-ville. La vue est belle, on se régale. La route finit par remonter pour rejoindre la route 132. On quitte tranquillement la région de Québec et on entre un peu dans les terres, jamais trop loin de fleuve, mais pas assez près pour le voir. Il faut commencer à penser à notre repas du midi. Je propose qu’on s’arrête à Saint-Antoine-de-Tilly sans trop savoir ce qu’on y trouvera. On repère bien vite le seul restaurant digne d’intérêt, une jolie crêperie bretonne portant le nom énigmatique de « Du côté de chez Swann ». Des amoureux de la littérature de Marcel Proust? Trouverons-nous le sens de la vie au menu? C’est dommage, le nom des plats sans fantaisie ne poursuit pas le thème littéraire. Par contre, les crêpes sont délicieuses. François opte pour la crêpe au fromage de chèvre frais, tomates, jambon et pesto, tandis que mon choix s’arrête sur la crêpe du pêcheur au saumon fumé, fromage gouda et câpres. On se laisse tenter ensuite par une crêpe dessert. Soyons fous! Miam! La mienne aux pommes et caramel salé est aussi savoureuse que celle de François à l’érable et au citron. De la galerie où est installée notre petite table, on peut voir nos motos qui attendent sagement notre retour. Elles sont entourées de jolies fleurs, ce qui nous donnera envie d’immortaliser la scène sur quelques photos avant de repartir.

Vroum jusqu’à la station-service, puis on reprend notre périple. Près de Bécancour, sans crier gare, quand on continue tout droit, la 132 devient l’autoroute 30, ce qui ne me plaît guère. En fait, il aurait fallu prendre un embranchement à droite pour demeurer sur la 132. C’est assez surprenant! On finit par trouver un petit chemin pour rejoindre notre route tranquille, en passant par Des Ormeaux. En fait, si on avait poursuivi quelques kilomètres sur la 30, on aurait abouti sur la 132, de toute façon! On aurait dû mieux étudier notre itinéraire.

On traverse les villages pour aboutir enfin à Sorel où on prendra le traversier pour se retrouver en terrain connu, sur la route 158 qu’on a déjà arpenté d’un bout à l’autre au cours de nos différents périples. On aurait pu choisir de passer par la jolie route 138 qui longe un fleuve St-Laurent ici beaucoup moins large, mais quand même agréable à côtoyer. Mais je commence à avoir mon premier voyage à moto dans le corps. Je ne suis encore qu’une bébé-motarde, il ne faut pas l’oublier. Rentrer à la maison, mettre un repas à chauffer, défaire nos valises et regarder les quelques photos qu’on a prises sera le programme de cette fin de journée. Je suis heureuse. Je roule à moto. Le chemin importe peu…