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Il m’aura fallu faire tout cet exercice pour comprendre que ce qui importe vraiment n’est pas de savoir qui nous sommes, mais qui voulons-nous être? Tout compte fait, il n’est pas primordial d’établir quel est notre véritable plat national, et tant mieux si nous incorporons les saveurs du monde entier à notre cuisine. Notre peuple est riche de tous ses habitants et s’assaisonne de ce qu’ils peuvent nous apporter. Mais il faut avoir confiance en notre recette de base pour donner le goût à tous d’en conserver les ingrédients principaux. De ne pas dénaturer le meilleur de ce que nous sommes pour en faire une bouillie indigeste plus propre à nous empoisonner l’existence qu’à nous nourrir.

C’est plutôt désolant quand le chef lui-même se désintéresse de sa cuisine au profit du tout cuit, de la malbouffe et de la sempiternelle économie de bouts de chandelles. Qui sait alors ce qui peut mijoter dans les chaudrons abandonnés aux apprentis. J’ose à peine imaginer ce qui est en train de moisir dans le frigo. Tant d’ingrédients gaspillés, de possibilités qui ne se concrétiseront pas faute d’audace.

Nous ne menons pas les bons combats. Il est temps pour nous de dépasser cette quête identitaire propre à l’adolescence pour aboutir aux réalisations et accomplissements de l’âge adulte. Se contenter de copier et imiter les recettes des autres en quémandant l’approbation est plutôt juvénile, alors que nous avons toutes les ressources et la créativité pour déployer nos ailes en toute confiance. C’est un mouvement à initier de l’intérieur. Pourquoi ne pas chercher à inventer nous-mêmes des solutions aux problèmes contemporains sociaux et environnementaux, plutôt que d’attendre qu’elles viennent de l’extérieur, qu’elles aient déjà été approuvées par le reste du monde. Si nous avons réussi notre acclimatation à la nordicité, c’est que nous possédons une force intérieure, une capacité d’adaptation, d’apprentissage, de la débrouillardise et des idées plein la caboche. Commençons donc par être fiers de nous! Soyons fiers de nos réussites, de ce que nous avons bâti de nos mains, de nos artistes, de nos entrepreneurs, de ceux qui cherchent et réfléchissent, de ceux qui font bouger les choses, de ceux qui rêvent d’un monde meilleur. Soyons fiers de nos paysages, de nos terres fertiles, de ce que l’on récolte, de nos innovations. Soyons fiers de notre parlure, de ce que nos mots racontent, car notre histoire est unique, gravée ici sur des troncs de bouleaux, d’épinettes ou d’érables à sucre avec toutes sortes d’instruments apportés dans nos bagages, ou avec les moyens du bord.

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Être majorette, c’est du sérieux!
1974 ou 1975

Chaque ville, chaque petit village possède ses lieux de rassemblement et ce n’est pas un hasard s’ils sont centrés au coeur des municipalités. Car ils drainent la vie, comme cet indispensable organe humain. Ils sont source d’animation, de rencontres, de débats et leur dynamisme est garant de la survie d’une communauté.

La Grèce antique avait ces amphithéâtres, Rome son Colisée, Lutèce ses arènes, nous à Mont-Brun, nous avions notre salle paroissiale! Entre ses murs sans véritable cachet architectural, elle a vu naître des idylles et danser plusieurs générations de jeunes mariés. On y a ri des frasques de nos acteurs amateurs et pleuré la perte d’êtres chers lors de différentes sortes de veillées. On y a fait bombance avec nos voisins et nos familles et admiré nombre de talents locaux. Et chaque année, elle devenait le point de ralliement autour duquel s’élevaient les kiosques de l’événement de l’été : la Fête champêtre. Parmi les stands de tir de balles sur des canettes, de fléchettes sur des ballons de baudruche, de ballons dans des paniers, ou ceux de rafraîchissements et de hot dogs steamés[1], mon kiosque préféré était celui de la pêche, car c’était le cadeau assuré. Pour 25 cents, on tendait un bâton muni d’un fil avec un crochet au-dessus d’une palissade en bois et un monsieur dissimulé derrière y pendait une babiole pour enfants.
Au nombre des activités proposées, il y avait les démonstrations de force avec des compétitions de souque à la corde et de sciage de bûches, où les hommes prenaient plaisir à jouer de leurs muscles accoutumés à trimer dur, ainsi que de tir de gros blocs de ciment par d’énormes chevaux de trait, pomponnés et enrubannées pour l’occasion. Il y avait des parties de balle-molle et de baseball, l’incontournable bingo et des expositions artisanales organisées par les Fermières. Tout le monde était là, même les familles des villages voisins et la majorité du temps, le soleil généreux était aussi au rendez-vous.

Les festivités s’ouvraient par un défilé de chars allégoriques tirés par des tracteurs de ferme, décorés et animés par les citoyens pour illustrer des organismes de la paroisse comme l’Âge d’Or, l’O.T.J.[2] et le Cercle des Fermières. Les belles duchesses assises en équilibre dans leurs robes longues sur les solides capots des grosses voitures américaines étaient escortées par les Hordes, le groupe de motards de Mont-Brun, talonnés de près par des ti-culs à vélo qui rêvaient d’enfourcher une de ces bécanes au grondement viril. Et sur le dernier char, la jolie reine de la fête, qui avait joué de popularité pour gagner son trône, paradait sous les acclamations approbatrices de ces messieurs. Mais il aurait manqué un petit quelque chose d’officiel à cette parade sans la participation des majorettes!
Déjà au début des années 1960, Mont-Brun avait son corps de majorettes, mais dans la décennie suivante, l’organisation prit de l’ampleur. Il fallait donc concevoir de nouveaux uniformes pour les filles. On a récupéré des bouteilles de Javex pour bricoler des casques et cousu des jupes vertes pour les novices et blanches bordées d’une bande verte pour les plus grandes. C’est avec enthousiasme que je me suis enrôlée dans les nouvelles Cadettes de Mont-Brun avec plusieurs de mes camarades d’école, me pliant de bonne grâce à toutes les répétitions et observant toutes les consignes.
Quand, le grand jour venu, les haut-parleurs crachaient les premières notes de la pompeuse Washington Post March, du compositeur américain John Philip Sousa, nous étions toutes bien enlignées en rangs et prêtes pour notre petite démonstration de manipulation rudimentaire de bâton et de marche en cadence. Je prenais mon rôle au sérieux, imitant scrupuleusement chaque mouvement de la fille de tête, levant les genoux bien haut, tel qu’on nous l’avait appris. Dans mon intense concentration, j’en oubliais même de sourire au passage pour la galerie. C’était mon premier spectacle devant une si grande assistance et j’entendais bien m’acquitter de ma tâche avec application. Question de fierté!
Nos parents, en première ligne des spectateurs, croquaient au passage nos frimousses sur pellicule. Sans doute, ils appréciaient l’effort de préparation que tous avaient consenti, même si les résultats n’avaient rien de bien professionnel. L’organisation de la Fête champêtre était orchestré avec plein de bonne volonté par des bénévoles et il aurait été bien mal venu de critiquer si on ne s’était pas impliqué dans la réussite du projet.

La journée se terminait par une soirée de danse à la salle paroissiale, animée par le groupe de musique local, les Matadors, dirigé par Claude Lemay. Moment où les jeunes filles se disputaient les beaux partis pour danser leurs premiers slows et où s’illustraient dans leur perte d’inhibition et dans la déchéance toujours les mêmes gars saouls.

Si aujourd’hui mon petit village organise encore des fêtes, elles n’ont plus l’ampleur de celles d’autrefois. Mais en revanche, Rouyn-Noranda, une quarantaine de kilomètres plus loin, enfile plusieurs grands événements culturels tout au long de l’année, dont le très prisé Festival du cinéma international en Abitibi-Témiscamingue. La région n’a rien à envier aux grands centres urbains de la province et sait très bien se débrouiller pour attirer des vedettes lors de ses diverses manifestations. Ce n’est pas tout le monde qui est prêt à rouler sept heures pour voir un spectacle à Montréal! La participation des gens vient donner raison aux organisateurs de se démener.

Mais la fête des fêtes qui unit tous les québécois dans des réjouissances culturelles partout à travers la province est sans contredit la Saint-Jean-Baptiste. Reconnue jour férié en 1920, elle est devenue notre fête nationale en 1977, sous la gouvernance souverainiste du Parti Québécois, avec à sa tête René Lévesque. Lorsqu’il prit le pouvoir aux élections du 15 novembre 1976, Lévesque déclara : « Je n’ai jamais pensé que je pourrais être aussi fier d’être québécois. (…) On n’est pas un petit peuple, on est peut-être quelque chose comme un grand peuple! ». Car nous avons su conserver notre langue et notre caractère distinct, malgré la prédominance de la culture anglophone partout sur le continent nord-américain. Mais combien de temps réussirons-nous à porter ce flambeau si avec la controversée politique du multiculturalisme canadienne nous n’intégrons pas les nouveaux  immigrants dans notre grande famille, leur transmettant notre langue et la fierté d’être Québécois? Une langue est plus qu’un moyen de communication. C’est une façon de voir la vie, de l’exprimer, c’est le porte-parole de toute une culture.


[1] Cuits à la vapeur.

[2] Organisation des terrains de jeux