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Nous habitons dans une petite maison très modeste au milieu d’un rang à Saint-Norbert de Mont-Brun, en Abitibi. Il y a seulement trois décennies, dans ce même rang, mon grand-père défrichait à la sueur de son front la terre qu’on lui avait attribuée. Posséder un lopin cultivable était une grande richesse pour lui, un rêve qu’il réalisait enfin. Il savait qu’avec une terre et quelques animaux de ferme, il y aurait toujours quelque chose à mettre dans son assiette. Durant la grande crise économique des années 1930, il n’y avait pas beaucoup d’avenues possibles pour s’établir et fonder une famille. Les villes étaient surpeuplées et le travail manquait cruellement. Alors comme plusieurs, il a déversé ses espérances dans le plan Vautrin, une nouvelle loi adoptée en 1935, promulguant la colonisation et le retour à la terre. Pour éviter, entre autre, une exode massive vers les États-Unis, Irénée Vautrin, le nouveau ministre de la Colonisation, de la Chasse et des Pêcheries (oui, il y avait un ministère dédié à cela!) avait eu l’idée de génie d’envoyer de pauvres bougres défricher des terres de glaise au coeur de la forêt boréale infestée de maringouins et de mouches noires. Dans des conditions pareilles, pour l’agriculture, on tersera! Mais on avait bien besoin de mineurs, prêts à travailler dans des contextes abominables. Particulièrement au juger des cœurs sensibles d’aujourd’hui et de leur syndicat. Au final, ne se sont incrustés au milieu des abattis que les plus forts et les plus persévérants. Ce n’est pas un hasard si les familles abitibiennes de la génération de mon grand-père ont engendré des dizaines de grands joueurs de hockey professionnels qui n’ont jamais eu peur des mises en échec. C’est ce sang de dur à cuire qui coule dans mes veines et j’en suis plutôt fière.

Avec son jeune frère Lauréat, mon grand-père a ainsi entreprit le voyage du bas du fleuve jusqu’en Abitibi, empruntant les chemins de fer, seules routes donnant accès à ces lointaines contrées. L’aventure a débuté par un périple de vingt-quatre heures entamé le 22 juin 1936 depuis Québec dans des wagons bringuebalants. Premier test pour éprouver leur force de caractère. Une fois sur place, ils ont découvert l’ampleur du travail qui les attendait. Sur la terre attribuée à mon grand-père, tout ce qu’il y avait à voir, c’était des cadavres calcinés d’arbres matures sur la majeure partie du lot, autour desquels s’élevaient avec l’affront de la jeunesse des pousses de bouleau et de tremble et divers arbustes, le tout hérissé sur des vallons glaiseux. Du beau potentiel de bois de poêle parti en fumée dans un gigantesque incendie d’une rare intensité qui avait sévit en 1932. Les concessions distribuées tout le long de la rivière étaient pour l’instant plus facile d’accès par voie navigable que par la piste raboteuse et très pentue qu’on tentait de percer jusqu’au village. Rien à voir donc avec les belles terres riches et planes de la vallée du Saint-Laurent dont ils avaient l’habitude. On les avait pourtant bien avertis qu’il ne s’agissait vraiment pas d’une colonie de vacances. Ils avaient dû remplir un questionnaire pour évaluer leurs compétences en tant que cultivateur et défricheur, leur état de santé et même leur moralité. On avait enquêté sur leur famille et leur caractère. Mais une fois mis devant le fait accompli, il leur a fallu combattre aussi bien les moustiques que le découragement. Pas le temps de s’apitoyer sur leur sort il y avait du bouleau à abattre, c’était le cas de le dire, pour bâtir une maison et divers bâtiments de ferme, pour défricher les champs destinés à faire paître le bétail et pour préparer un indispensable espace potager. Ils ont retroussé leurs manches et commencé à bûcher sans tarder. Des bœufs furent attelés pour extirper les grosses racines récalcitrantes. Ils ont élimé leur santé à essarter encore et encore, pendant des jours, malgré la pluie, malgré les ampoules aux mains, malgré l’éloignement familial et l’ennui, portés par leur projet. Ils ont construit une maison rudimentaire, gossée à la hache à même de grosses billes de bois. Ils emboitaient les troncs dans de larges encoches en un savant assemblage si solide que la maison de pépère, dernier vestige de la colonisation de la paroisse, n’a rendu l’âme qu’en 2014, finalement gagnée par la pourriture et l’effondrement d’un toit en bardeaux de bois n’ayant pas bénéficié d’entretien depuis belle lurette. De voir enfin s’élever les murs de la cabane remplissait d’espoir le cœur de mon grand-père. Plus vite la maison serait construite, plus rapidement sa famille serait réunie.
Lauréat qui n’était pas marié espérait bien, quant à lui, fonder famille dans cette nouvelle contrée. Pour l’instant il aidait mon grand-père et ensuite, le service lui serait rendu pour aménager son terrain et sa maison. Ils s’investirent dans leur mission tout l’été et en octobre la maison de François fut enfin prête. Il y avait de l’eau de source à profusion sous leur pied. Un puits de surface fut aménagé puis recouvert d’un petit toit. Au moins, ils ne manqueraient pas d’eau potable pour la famille et les animaux de ferme. Il était temps de faire venir ma grand-mère et leurs maigres possessions.

Au tour de sa Béatrice donc, d’entreprendre le long voyage, avec dans ses bras leur petite fille Françoise qui avait à peine cinq mois de vie en banque. Parents et belle-famille les ont accompagnées à la gare de Québec, remplissant des caisses de denrées alimentaires afin de les aider à traverser leur premier hiver abitibien. La dernière partie du périple s’effectuait au fil de la rivière Kinojevis[1], puisque le chemin de fer s’arrêtait à une douzaine de kilomètres, dans le village voisin de Cléricy. Les quelques animaux de ferme indispensables à la survie des colons, poules, bœufs et cochons, s’entassaient avec eux sur un chaland au milieu des caisses et des matelas. Les hommes avaient intérêt à bien les installer, afin qu’ils ne mettent pas en péril la navigation de cette improbable arche de Noé. Pour ajouter à la difficulté, comme si ce n’était pas déjà assez pénible, une fois rendu au village, les rapides Clayhill empêchaient leur progression jusqu’à leur terre. Il fallait tout décharger le matériel à proximité du village pour le transborder dans une autre embarcation un peu plus loin ou utiliser une piste tracée au cœur des terres. Encore un dernier kilomètre pour ma grand-mère avant de découvrir son nouveau cadre de vie. « Maudit! » – elle venait de caler jusqu’aux genoux dans l’eau boueuse et glacée en débarquant de la chaloupe. Le très gros mot lui avait échappé malgré elle. Mais à quoi s’attendait-elle? Bien sûr, sa famille, son époux et les agents de colonisation ne lui avaient pas caché les difficultés qui l’attendaient, mais rien ne l’avait vraiment préparée au choc de ce retour en arrière du point de vue commodités et confort. Elle allait devoir patienter jusqu’au début des années 50 pour enfin voir une ampoule s’allumer dans sa maison. Quatorze ans donc à respirer l’huile brûlée des lampes avant d’accéder à nouveau à la modernité. Pendant ce temps, des centrales hydro-électriques s’implantaient un peu partout sur les rivières du Québec depuis les années 20, alimentation des usines oblige. Mais ces compagnies davantage motivées par l’appât du gain étaient peu empressées de desservir les milieux ruraux. Leur arrogance face aux tentatives du premier ministre Adélard Godbout de réglementer le commerce d’électricité l’a obligé à prendre les grands moyens en expropriant notamment des actifs de la puissante Montreal Light, Heat and Power dont il a confié la gestion à une société d’état : la Commission hydroélectrique de Québec. C’est ainsi que naîtra Hydro-Québec, le 14 avril 1944[2].

Le vent d’octobre donnait du fil à retordre aux feuilles jaunies s’accrochant bravement aux arbres grelottants. Béatrice devait rendre douillet du mieux qu’elle le pouvait ce logement qui sentait bon le bois pour que la petite Françoise n’aie pas froid. Ma grand-mère avait en tête, comme un cauchemar récurrent, ces épidémies de tuberculose qui sévissaient à Montréal et décimaient les petits. Le docteur Norman Bethune y avait ouvert, l’année précédente, une clinique pour soigner gratuitement les chômeurs atteints de cette terrible maladie pulmonaire, mais elle doutait de bénéficier gracieusement de tels services par ici. Pour l’heure, il était grand temps de remettre du bois dans le poêle. Elle jeta un regard attendri sur le travail colossal accompli par son François pour leur créer un environnement pratique. La maison n’était pas parfaite, mais ils étaient chez eux. Fière de son homme, elle s’attela à ranger la vaisselle et les conserves sur les tablettes, pendant que son mari était reparti au village chercher le reste des bagages.
C’est dans cette demeure rustique que naîtra, un an plus tard, mon papa à moi.
Mon père a grandit dans un village en construction, au milieu des territoires de chasse amérindiens. La grande région était sillonnée depuis plusieurs centaines d’années par deux nations algonquines, les Timiskamings et les Abitibis, toutes deux parfaitement adaptées à leur environnement. La cohabitation aurait très bien pu s’effectuer avec l’homme blanc malgré les étranges rites spirituels enseignés par les robes noires qui s’étaient obstinées depuis le XIXe siècle à baptiser les enfants et à marier des couples dans leur tentative d’assimilation à leurs mœurs et coutumes. Oui, cela aurait pu s’avérer utile même, car ces individus disposaient d’outils fort pratiques, si seulement ces envahisseurs ne s’étaient pas mis à exploiter les forêts à grande échelle pour leur profit. Catastrophés par la destruction du territoire, les Algonquins ont demandé au gouvernement de faire quelque chose. Quelque chose fut fait, qui ressemblait à leur encerclement dans des territoires de plus en plus restreints que l’homme blanc appelait des réserves. À l’époque où mes grands-parents ont avec d’autres colonisés la région, les Algonquins sillonnaient encore les forêts pour chasser le gibier. Et parfois, quand François partait travailler sur les chantiers forestiers afin de gagner de quoi acheter du thé, de la mélasse ou de la farine, il arrivait que des chasseurs amérindiens viennent toquer à leur porte pour proposer à Béatrice de troquer lièvres, poissons ou perdrix contre du pain de ménage. La transaction s’effectuait à l’aide de signes et de gestes, puisqu’aucun ne connaissait la langue de l’autre. Comme il aurait été merveilleux que la relation entre nos nations continue d’évoluer dans ce sens, dans un échange de services, de savoir et de culture…
La cabane en rondin de mon grand-père a toujours fait partie du paysage de mon enfance. Même si une belle grande maison avait fait son apparition juste à côté depuis quelques temps déjà quand je suis née. Quant à ma famille, elle habitera dans notre première maison sur la butte, à deux cent mètres environ de la maison de grand-père, durant environ cinq ans. J’en garde quelques souvenirs diffus auxquels je m’accroche du mieux que je peux, car elle n’existe plus, envolée en fumée pour permettre l’érection d’une autre maison plus moderne, qui fera un jour partie de l’imaginaire d’autres enfants de ma famille. Je me souviens entre autres de tas de détails très chouettes, comme les chambres côté nord au deuxième étage qui communiquaient entre elles par des petites portes. On eut dit qu’elles avaient spécialement été conçues pour des enfants tant elles étaient étroites. Comme des passages secrets. Je ne m’explique pas, aujourd’hui encore, leur utilité, sinon de nous procurer de bons moments de plaisir. Il y avait aussi une minuscule pièce sans fenêtre tout près de l’escalier, toute tapissée, qui servait de salle de jeu, car nous n’avions pas assez de possessions pour avoir besoin d’un débarras. Mes parents commençaient dans la vie et n’avaient pas le poids d’années de souvenirs à trimballer. Alors tout élément un peu singulier de la maison devenait un terrain d’exploitation ludique potentiel. J’adorais l’escalier sans rampe, qui nous permettait de s’amuser à sauter les dernières marches. Trop marrant pour les enfants, mais terrifiant pour des parents inquiets. L’escalier atterrissait directement dans la cuisine, territoire de ma maman aux abois. Une grande porte horizontale, façon trappe dans le plancher de l’étage, servait à le refermer, procurant un peu d’intimité à nos parents le soir venu. C’est quand on oubliait l’ouverture dans le plancher juste au-dessus de la télé. Mais il y avait aussi des choses beaucoup moins agréables qui devaient être difficiles pour ma maman: l’absence de baignoire dans la minuscule salle de toilette sans lavabo, le manque d’armoires de cuisine pour ranger la vaisselle, l’usure de toutes ses composantes, planchers, murs, fenêtres… Mais tout était propre et bien rangé car ma maman est une personne fière.
C’est intéressant de s’interroger sur notre fierté en tant que Québécois. On a d’abord été fier d’être propriétaire d’une terre nourricière et de sa maison. Fier de sa marmaille. Fier de sa bagnole. Mais à quoi sert cette fierté? Ne devrait-on pas plutôt être fiers de ce que nous réalisons, de notre culture, de notre éducation, de nos inventions? On a de la difficulté à pardonner au voisin d’avoir une plus grosse maison, car il a un meilleur travail, une plus grande renommée, au lieu de se réjouir pour lui. Et si on le voyait plutôt comme un ambassadeur de notre capacité comme peuple de réussir, de briller dans le monde? Et s’il devenait un modèle plutôt qu’un rival? Comment pouvons-nous espérer grandir comme société si on ne dépasse pas le stade d’envier les jouets de nos petits camarades?

[1] Mot algonquin signifiant « mauvais brochet ».

[2] Source : http://www.hydroquebec.com/histoire-electricite-au-quebec/chronologie/marche-vers-etatisation.html

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Mémère Béatrice et dans sa cuisine rénovée
Rang Hudon, Mont-Brun
1975

Les émissions de bricolage et de rénovation n’ont jamais autant eu la cote au Québec. Peut-être qu’après un long hiver passé à l’intérieur, on commence à avoir envie d’autres horizons. Chaque début de juillet, les Montréalais étaient traditionnellement les champions du déménagement, mais à présent que les appartements sont plus dispendieux et se font plus rares, remplacés par une multitude de propriétés en condominium, on préfère déménager de l’intérieur. Alors on repeint, on change les lampes et les tapis et on se balade chez IKEA en quêtes d’idées et accessoires design pour faire peau neuve.

En ce début d’été 1975, pépère et mémère Gaulin étaient bien contents des rénovations qu’ils venaient d’achever dans leur cuisine. Mémère Béatrice avait maintenant de nouvelles portes d’armoires, le comptoir-lunch dont elle rêvait, ainsi qu’un nouveau revêtement de plancher fraîchement installé. Quiconque s’est déjà lancé dans des rénovations reconnaît combien d’inconforts cela engendre. Après avoir vécu dans un chantier, ils allaient enfin pouvoir se reposer et profiter de leurs nouvelles commodités avec leurs invités. Justement, il risquait bientôt d’y en avoir pas mal, puisqu’ils s’apprêtaient à marier Thérèse, leur fille adoptive. La robe de la mariée était prête, suspendue dans sa garde-robe. Ce n’était plus qu’une question de jours avant qu’elle passe son bras autour de celui de son monsieur Gignac.

Ce jour-là, Françoise, Jean-Paul et les enfants étaient venus rejoindre mes grands-parents à la maison pour souper, après avoir passé l’après-midi à la Fête champêtre de Mont-Brun. Au village, on se pressait de mettre l’équipement des stands à l’abri, car de gros nuages menaçants s’étaient amoncelés à l’horizon. Pas de doute, ça allait cogner fort dans pas longtemps. Sûrement un de ces orages d’été, qui ferait grand fracas et prendrait fin aussi vite qu’il avait commencé.
Quand il s’est intensifié, le repas était terminé et les femmes s’affairaient à laver et ranger la vaisselle. Soudain, la foudre s’est abattue sur la grange, provoquant une boule de feu qui suivit le chemin du câblage électrique jusqu’à sa connexion à la maison. La boîte électrique explosa, provoquant des courts circuits dans tous les fils du réseau serpentant dans les murs. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, le feu s’est propagé à toute la maison avec vigueur, ne laissant aux occupants qu’une seule option : fuir au plus vite. Jacques, dans la cohue, a juste eu le temps d’agripper le petit tricycle vert et blanc sur la grande galerie d’en avant. Peu après son méfait, l’orage s’est éloigné, sans laisser tomber d’averse bénéfique sur le brasier.
Au village, on eut vite vent de l’affaire. Quelqu’un s’est emparé d’un micro à la salle paroissiale pour rameuter des pompiers volontaires et toute l’aide disponible. On a apporté une pompe qu’on a raccordée à la rivière située à quelques centaines de mètres en contrebas. Pendant tout ce temps, le feu continuait son oeuvre destructrice, impitoyablement.
Mes grands-parents étaient anéantis. Tous leurs souvenirs étaient en train de partir en fumée avec les productions artisanales de mémère et les tricots achevés et prêts à offrir en cadeau, réduisant à néant des années de labeur à aménager une maison que toute la famille adorait. Tout ce qu’on réussit à sauver, fut la maison de colonisation que mon grand-père avait bâtie en arrivant en Abitibi, qui était seulement à quelques mètres de leur habitation actuelle et qui tient encore debout aujourd’hui par je ne sais quel miracle. Le coeur de pépère François en prit un dur coup. C’était juste trop!

Bien vite, une collecte fut organisée pour aider mes grands-parents et Thérèse. Les gens de Mont-Brun ont été d’un grand soutien. Compatissante, une fille de la paroisse qui avait acheté exactement la même robe de mariée que ma tante a proposé sans hésiter de lui prêter la sienne. Le mariage aurait donc lieu comme prévu. Ça prenait un peu de bonheur dans tout ce malheur.

Certaines données statistiques soutiennent que les Québécois seraient parmi les moins généreux au Canada. Mais elles ne tiennent pas compte de ces gestes spontanés de solidarité, de l’aide bénévole, de ces mains qu’on tend sans rien attendre en retour. Ces données s’appuient sans doute sur les dons que l’on déduits dans nos rapports d’impôt, ceux qui nous font sauver de l’argent. Oui, il est vrai que dans ce cas, la culture philanthropique est mieux implantée chez les Anglophones.
Le fait est qu’au Québec, les catholiques ont été déresponsabilisés individuellement et pris en charge par l’Église. Puis cette dernière a cédé sa place à un État providence, qui s’est occupé des moins nantis, certes, mais aussi de notre éducation, de nos soins de santé et de notre fond de retraite, versant au passage des salaires avantageux aux cols blancs et aux cols bleus. Notre État, généreux pour deux, nous en a fait oublier nos responsabilités!

Pour notre part, nous n’avons pas attendu que d’autres s’occupent de mes grands-parents à notre place. Nous les avons accueillis à la maison, mes parents leur cédant leur chambre, pendant que nous nous entassions tous dans les deux pièces à l’étage. Mais cette solution ne pouvait qu’être temporaire. Nous étions déjà quatre enfants, puisqu’entre temps, maman nous avait fait cadeau d’un petit frère. Stéphane qui allait avoir 3 ans en septembre garde d’ailleurs un vif souvenir de l’incendie. De plus, maman était sur le point d’accoucher de ma petite soeur Valérie.
Nous étions encore propriétaires de notre vieille maison d’enfance, alors mes grands-parents ont décidé d’y camper provisoirement, en attendant de se reloger dans leur nouvelle demeure. Car il fut convenu qu’ils allaient se rebâtir sur les ruines de l’ancienne.

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Les cendres fumèrent durant quelques jours. Dès qu’elles furent refroidies, nous découvrîmes avec ébahissement que deux objets avaient survécu à l’effondrement de la maison et à la chaleur intense. Il s’agissait de deux tirelires à l’effigie d’un grand-père et d’une grand-mère se berçant dans leur chaise. Sauf qu’elles avaient totalement perdu leur couleur. Alors je les pris sous mon aile et à l’aide de peinture pour modèles réduits, j’entrepris de leur redonner vie. Je crois que mes grands-parents en furent touchés et des années plus tard, mémère fit promettre à Thérèse de me les confier après son grand départ. Elles sont maintenant chez moi, dans ma chambre, perchées au-dessus de mon lit, comme deux anges gardiens. Mais je me demande bien ce qu’il adviendra d’elles quand tous les témoins de leur sauvetage seront disparus.

Ma sensible petite maman fut ébranlée par tous ces événements et l’accouchement de ma soeur ne se déroula pas comme prévu. Le cou enserré par son cordon ombilical, le bébé avait la tête gonflée et déformée par des liquides qui s’y étaient accumulés. Après qu’on l’eut extirpée de sa mauvaise posture par césarienne, la petite fut envoyée d’urgence à Montréal par avion avec des infirmières dévouées, mais sans ma mère qui devait récupérer de l’opération. Vivement inquiète, maman se demandait si son enfant allait garder des séquelles de cet accouchement difficile. La petite revint quelques temps plus tard, heureusement en pleine forme. Elle grandit toujours plus mignonne avec ses magnifiques yeux bleus bordés de longs cils. Tous étaient en admiration devant ce si beau bébé, de sorte que les complications de sa naissance furent vite oubliées.

Les travaux de construction allaient bon train. Ça sentait bon la sciure et le bois d’oeuvre, une odeur que j’associerai toujours à la future maison de mes grands-parents. J’aimais bien suivre l’avancement des travaux. Je commençai à m’intéresser aux plans de maison et me mis à en dessiner fébrilement jusqu’à tard le soir. J’y intégrais des piscines intérieures et toutes les fantaisies qui me passaient par la tête. Puis je faisais une représentation de la façade, respectant l’endroit où j’avais positionné mes fenêtres, en ajoutant quelques arbres et plantes pour compléter l’aménagement paysager. Je dessinais à la lueur d’une petite lampe, couchée sur un lit de fortune, au frais dans la cave de la maison, entre les outils de mon père, la fournaise à l’huile et le poêle à bois, afin de ne pas déranger le reste de la maisonnée endormie.

Pépère refit un beau comptoir-lunch dans la cuisine pour sa Béatrice, de la même couleur que l’ancien. La maison était beaucoup plus petite, mais ils n’étaient plus qu’eux deux à présent que tous les enfants étaient casés. Car Marielle, mon autre tante adoptive, s’était déjà mariée peu d’années auparavant. C’est avec soulagement qu’ils s’installèrent enfin dans leur nouveau nid. Mais leur bonheur allait être de courte durée.

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Être majorette, c’est du sérieux!
1974 ou 1975

Chaque ville, chaque petit village possède ses lieux de rassemblement et ce n’est pas un hasard s’ils sont centrés au coeur des municipalités. Car ils drainent la vie, comme cet indispensable organe humain. Ils sont source d’animation, de rencontres, de débats et leur dynamisme est garant de la survie d’une communauté.

La Grèce antique avait ces amphithéâtres, Rome son Colisée, Lutèce ses arènes, nous à Mont-Brun, nous avions notre salle paroissiale! Entre ses murs sans véritable cachet architectural, elle a vu naître des idylles et danser plusieurs générations de jeunes mariés. On y a ri des frasques de nos acteurs amateurs et pleuré la perte d’êtres chers lors de différentes sortes de veillées. On y a fait bombance avec nos voisins et nos familles et admiré nombre de talents locaux. Et chaque année, elle devenait le point de ralliement autour duquel s’élevaient les kiosques de l’événement de l’été : la Fête champêtre. Parmi les stands de tir de balles sur des canettes, de fléchettes sur des ballons de baudruche, de ballons dans des paniers, ou ceux de rafraîchissements et de hot dogs steamés[1], mon kiosque préféré était celui de la pêche, car c’était le cadeau assuré. Pour 25 cents, on tendait un bâton muni d’un fil avec un crochet au-dessus d’une palissade en bois et un monsieur dissimulé derrière y pendait une babiole pour enfants.
Au nombre des activités proposées, il y avait les démonstrations de force avec des compétitions de souque à la corde et de sciage de bûches, où les hommes prenaient plaisir à jouer de leurs muscles accoutumés à trimer dur, ainsi que de tir de gros blocs de ciment par d’énormes chevaux de trait, pomponnés et enrubannées pour l’occasion. Il y avait des parties de balle-molle et de baseball, l’incontournable bingo et des expositions artisanales organisées par les Fermières. Tout le monde était là, même les familles des villages voisins et la majorité du temps, le soleil généreux était aussi au rendez-vous.

Les festivités s’ouvraient par un défilé de chars allégoriques tirés par des tracteurs de ferme, décorés et animés par les citoyens pour illustrer des organismes de la paroisse comme l’Âge d’Or, l’O.T.J.[2] et le Cercle des Fermières. Les belles duchesses assises en équilibre dans leurs robes longues sur les solides capots des grosses voitures américaines étaient escortées par les Hordes, le groupe de motards de Mont-Brun, talonnés de près par des ti-culs à vélo qui rêvaient d’enfourcher une de ces bécanes au grondement viril. Et sur le dernier char, la jolie reine de la fête, qui avait joué de popularité pour gagner son trône, paradait sous les acclamations approbatrices de ces messieurs. Mais il aurait manqué un petit quelque chose d’officiel à cette parade sans la participation des majorettes!
Déjà au début des années 1960, Mont-Brun avait son corps de majorettes, mais dans la décennie suivante, l’organisation prit de l’ampleur. Il fallait donc concevoir de nouveaux uniformes pour les filles. On a récupéré des bouteilles de Javex pour bricoler des casques et cousu des jupes vertes pour les novices et blanches bordées d’une bande verte pour les plus grandes. C’est avec enthousiasme que je me suis enrôlée dans les nouvelles Cadettes de Mont-Brun avec plusieurs de mes camarades d’école, me pliant de bonne grâce à toutes les répétitions et observant toutes les consignes.
Quand, le grand jour venu, les haut-parleurs crachaient les premières notes de la pompeuse Washington Post March, du compositeur américain John Philip Sousa, nous étions toutes bien enlignées en rangs et prêtes pour notre petite démonstration de manipulation rudimentaire de bâton et de marche en cadence. Je prenais mon rôle au sérieux, imitant scrupuleusement chaque mouvement de la fille de tête, levant les genoux bien haut, tel qu’on nous l’avait appris. Dans mon intense concentration, j’en oubliais même de sourire au passage pour la galerie. C’était mon premier spectacle devant une si grande assistance et j’entendais bien m’acquitter de ma tâche avec application. Question de fierté!
Nos parents, en première ligne des spectateurs, croquaient au passage nos frimousses sur pellicule. Sans doute, ils appréciaient l’effort de préparation que tous avaient consenti, même si les résultats n’avaient rien de bien professionnel. L’organisation de la Fête champêtre était orchestré avec plein de bonne volonté par des bénévoles et il aurait été bien mal venu de critiquer si on ne s’était pas impliqué dans la réussite du projet.

La journée se terminait par une soirée de danse à la salle paroissiale, animée par le groupe de musique local, les Matadors, dirigé par Claude Lemay. Moment où les jeunes filles se disputaient les beaux partis pour danser leurs premiers slows et où s’illustraient dans leur perte d’inhibition et dans la déchéance toujours les mêmes gars saouls.

Si aujourd’hui mon petit village organise encore des fêtes, elles n’ont plus l’ampleur de celles d’autrefois. Mais en revanche, Rouyn-Noranda, une quarantaine de kilomètres plus loin, enfile plusieurs grands événements culturels tout au long de l’année, dont le très prisé Festival du cinéma international en Abitibi-Témiscamingue. La région n’a rien à envier aux grands centres urbains de la province et sait très bien se débrouiller pour attirer des vedettes lors de ses diverses manifestations. Ce n’est pas tout le monde qui est prêt à rouler sept heures pour voir un spectacle à Montréal! La participation des gens vient donner raison aux organisateurs de se démener.

Mais la fête des fêtes qui unit tous les québécois dans des réjouissances culturelles partout à travers la province est sans contredit la Saint-Jean-Baptiste. Reconnue jour férié en 1920, elle est devenue notre fête nationale en 1977, sous la gouvernance souverainiste du Parti Québécois, avec à sa tête René Lévesque. Lorsqu’il prit le pouvoir aux élections du 15 novembre 1976, Lévesque déclara : « Je n’ai jamais pensé que je pourrais être aussi fier d’être québécois. (…) On n’est pas un petit peuple, on est peut-être quelque chose comme un grand peuple! ». Car nous avons su conserver notre langue et notre caractère distinct, malgré la prédominance de la culture anglophone partout sur le continent nord-américain. Mais combien de temps réussirons-nous à porter ce flambeau si avec la controversée politique du multiculturalisme canadienne nous n’intégrons pas les nouveaux  immigrants dans notre grande famille, leur transmettant notre langue et la fierté d’être Québécois? Une langue est plus qu’un moyen de communication. C’est une façon de voir la vie, de l’exprimer, c’est le porte-parole de toute une culture.


[1] Cuits à la vapeur.

[2] Organisation des terrains de jeux

Jour d’Abitibi

Publié: janvier 21, 2013 dans Billet d'humeur
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les foins

Lorsque je contemple ces vallons rebelles, displinés par les agriculteurs, cette lumière brute et franche qui ne laisse aucune place à l’ombre d’un doute, je saisis une parcelle de ce qui fait de l’Abitibi une région unique. Fondée par les pères de nos pères, à la sueur de leur rêve de liberté, elle a engendré des conquérants, des patenteux ingénieux et de vaillantes porteuses de flambeaux. Comment ne pas se réclamer détenteur de son ADN, comment ne pas désirer être reconnu comme légitime héritier?

On croit habiter une région, mais c’est cette région qui nous habite, même longtemps après notre départ. J’ai une tendresse pour ses habitants qui se battent encore et toujours contre les préjugés de ceux qui ne savent pas, devant encore et toujours faire leur preuve, malgré la reconnaissance éphémère de leur mérite. À beau mentir qui vient de Rouyn, dites-vous, qui croyez que sa principale ressource est une mine de mouches noires.

L’Abitibi a très tôt appris à ne compter que sur elle-même et son envol n’en fut que plus majestueux. Dans ses beaux jours, elle transpire de créativité, se débrouillant pour qu’on ne l’oublie pas.

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Maison de colonisation, famille François Gaulin
photo: Stéphane Gaulin

droits d’auteur: Francine Gaulin