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Le 21 octobre 2019. Le mois de novembre approche avec la certitude d’une fin imminente de la saison moto. Déjà, quand on nous annonce 15°C, on peut considérer que c’est une température exceptionnelle et propice pour une belle balade. Il faut profiter de chaque instant. Nos prochaines sorties se compteront désormais sur les doigts de nos deux mains. Peut-être même d’une seule…

Je crois qu’Yvan est encore plus déprimé que moi à l’idée de remiser sa moto. Bientôt il ne pourra plus s’évader sur sa bécane. Parce que régulièrement il sort à pas feutrés de sa maison perdue au fond des bois, recule sa BMW R1200RT toute neuve à l’extérieur de son garage de rêve pour aller prendre l’air; pour aérer sa tête autant que ses poumons. Pour Yvan, il n’y a pas deux matins pareils. Ce n’est jamais exactement la même lumière qui filtre à travers les arbres, jamais le même vent qui vient charrier jamais les mêmes odeurs à travers les trous d’aération de son casque. Il est reconnaissant juste de faire partie de tout cela, en se fondant dans le paysage aux guidons de sa moto. Alors quand nous avons proposé à cet autre passionné de nous accompagner dans notre balade d’aujourd’hui, c’est certain qu’il était partant. Mieux que cela, il a proposé de nous servir de guide. Il nous a déjà parlé du lac Simon. Il paraît que c’est un beau site.

En cette fin d’octobre, le vent et la pluie qui se sont fait discrets depuis quelques jours n’ont pas encore achevé de décrocher toutes les feuilles des arbres. Plus nous roulons vers l’Outaouais, plus nous sommes encerclés de couleurs. La route se tortille comme un serpent et nous enfilons les courbes, découvrant le paysage à chaque détour avec excitation. Puis notre guide nous fait bifurquer vers une route non pavée qui s’enfonce profondément dans la forêt, un raccourci où ne s’aventurent réellement que ceux qui habitent les rares maisons qui se dressent ici et là, sur ces terres boisées. Nous ralentissons notre allure, surtout dans les courbes, afin de ne pas déraper. Pendant qu’Yvan est secrètement en train de se dire à chaque tournant « pourvu que je ne tombe pas », moi je m’imagine que le programme était tout planifié ainsi et j’apprécie la maniabilité de ma GS, même si je suis un peu insécure quand elle dérape légèrement. Yvan savait qu’on aurait probablement de tels chemins sur notre parcours, mais il n’avait pas mesuré l’ampleur de l’épreuve. Lorsque nous débouchons enfin sur une route asphaltée, il se met à accélérer comme un chien auquel on vient de retirer sa laisse, heureux de retrouver la liberté de rouler à sa guise. On fait escale à Namur dans un restaurant au poétique nom de Moulin du temps. Cette petite municipalité fut baptisée ainsi par les Belges qui l’ont colonisée en premier, attirés par les grandes terres à bois offertes par le gouvernement canadien dans les années 1870. L’entrée du bistrot se fait par une réplique de moulin à vent de deux étages de hauteur, couverte de bardeaux de cèdres. Le bois a pris autant d’importance dans la décoration du restaurant que dans l’économie de la région. La place est devenue un incontournable pour les gens du coin et les voyageurs qui font quelques détours juste pour venir déguster leurs pizzas cuites dans un four à bois. Nous apprenons que c’est aussi un lieu de pèlerinage pour Yvan et sa femme Francine, qu’il tenait à nous faire découvrir. J’aime rouler, mais j’apprécie aussi ces pauses où nous pouvons échanger un peu, partager nos expériences, ce que nous venons de vivre autant que ce qui nous anime. Avec Yvan, on n’a pas besoin de se creuser la tête pour trouver un sujet de conversation. Il a toujours quelque chose à raconter et il sait aussi vous écouter.

Nous repartons contents de notre repas sans savoir encore que nous allons bientôt vivre le moment le plus palpitant de notre automne à moto. Notre guide nous conduit maintenant sur la route 315 en direction de Chénéville. Puis nous bifurquons sur la 321 vers Duhamel avec l’intention de faire le tour du fameux lac Simon. Dès que nous atteignons le Chemin du Tour du Lac, on a l’impression d’arriver au paradis des motards. Tous nos sens sont sollicités par de grandes sensations. D’abord les yeux, car les paysages sont spectaculaires. Les arbres sont encore parés de couleurs multicolores, mais comme plusieurs feuilles sont tombées, notre regard peut pénétrer dans la forêt tout autour et apercevoir le lac majestueux qui se déploie à notre gauche. De bonnes odeurs de forêt en automne accompagnent le tableau. On affronte une route en véritables montagnes russes qui nous laisse peu de répit avec ces successions de courbes aveugles, de montées et de descentes, mais qui vaut le tour de manège. Je suis complètement émerveillée et j’en fais part à François grâce au système de communication. « C’est tellement beau! Je capote!… C’est tellement beau! » Je n’ai jamais rien vécu de tel. Yvan disparaît souvent, momentanément derrière une butte. J’accélère dans les rares lignes droites pour garder la cadence. Mais il n’y a pas de records de vitesse à battre. Ce n’est pas le but. Lorsque nous quittons cette petite route sinueuse pour un chemin plus large et ordinaire, j’ai le goût de m’arrêter pour comprendre ce que je viens de vivre. C’était trop grand, trop beau, trop intense. Le retour à la banalité est presque brutal. Rien de ce que nous verrons ensuite, si beau soit-il, ne sera aussi époustouflant. Nous allons longer la rivière des Outaouais depuis Montebello en direction de Lachute où nous ferons une autre escale sur une terrasse, pour profiter des derniers rayons du soleil. Il ne fait pas assez chaud pour retirer nos blousons, mais c’est quand même extraordinaire d’être attablés là dehors en ce 21 octobre.

Avant de remettre nos casques et de rembarquer sur nos montures, nous prenons le temps de remercier encore chaleureusement notre guide pour nous avoir fait découvrir des chemins aussi spectaculaires et vivre de telles aventures. Nous quittons notre ami Yvan à la hauteur de la route 329. Quelques belles courbes l’attendent encore et il ne sera pas rentré avant la noirceur qui tombe vers dix-huit heures en ce moment, mais j’ai l’impression qu’il ne regrette pas sa sortie d’aujourd’hui avec nous. Quelle belle journée!

Pour ma part, j’ai l’impression d’avoir repoussé un peu mes limites d’apprentie-motarde, notamment dans cette route tortueuse autour du lac. J’ai appris plus tard qu’un motocycliste s’est tué là-bas cet été en perdant la maîtrise de son engin. Je me dis que tous ces kilomètres que j’ai parcourus cette saison ne me donne pas plus d’assurance, mais plus d’expérience . Les diverses situations que j’ai affrontées ont amélioré mes capacités à manier ma moto quand je les rencontre à nouveau sur ma route. Avec la moto, il ne faut jamais se sentir au-dessus de ses affaires. Prudence… Toujours…

Le 12 octobre 2019. Aujourd’hui, je suis dans d’excellentes dispositions, prête à relever tous les défis. Je veux me montrer à la hauteur pour rouler avec mes amis. Je suis prête à toutes les concessions, à devoir démarrer en côte, m’insérer rapidement dans le trafic, à les talonner pour ne pas qu’ils aient à s’inquiéter de ma capacité à les suivre. Je me sens merveilleusement bien.  Ma grande virée des couleurs peut continuer!

Quand ils arrivent au motel, j’ai déjà rangé mes affaires dans mes sacoches de moto, enlevé le cadenas antivol et enfilé mes pantalons et mes bottes. Il ne me reste plus qu’à mettre mon blouson, mon casque et mes gants. Je sens que la journée sera géniale.

On démarre tranquillement, pas facile de se lever tôt, mais il faut ce qu’il faut. Je me suis levée en même temps que mon chum, autour de sept heures du matin, et je n’ai pas osé me rendormir de peur de passer tout droit. « Au revoir François, passe une belle journée et soit prudent! » La veille, on avait repéré un petit resto à déjeuner juste à côté du motel : Aux d’œufs copines. Décidément, ces types de restaurant matinaux auront fait tous les jeux de mots possibles avec le mot œuf. J’ai pris mon temps, mais le service rapide et l’absence d’interlocuteur avec qui parler ont fait qu’environ une demi-heure plus tard, j’avais terminé mon repas. Je retourne au motel, me prépare et puis m’étend sur le lit pour me reposer en attendant l’arrivée de mes amis. Il ne faut pas que je dorme. Si au moins la chambre disposait d’un radio-réveil.

Quand ils arrivent, on est tous les trois au même point, les yeux un peu petits, mais le cœur grand. Plein de désir de passer du bon temps. En sortant de la ville, on longe la rivière Richelieu sur plusieurs kilomètres, direction Venise-en Québec, sur le bord du majestueux lac Champlain dans la Baie Missisquoi. Excellent endroit pour faire une petite pause. Je réussis à prendre deux ou trois photos, les seules de la journée que je ferai, bien qu’on s’apprête à traverser des routes encore plus jolies qu’hier. Je ne pensais même pas que c’était possible, tellement notre virée de la veille m’avait semblé extraordinaire. On prend le temps de s’offrir une curiosité locale : un bubble tea. Il s’agit d’un smoothie glacé au thé noir et aux fruits, dans lequel on ajoute des petites boules fruitées qui nous éclatent dans la bouche. C’est délicieux et rafraichissant. Je commençais justement à avoir un peu chaud dans mon blouson. On s’installe sur des balancelles près du lac pour siroter nos breuvages. La boisson sucrée apaise un peu l’estomac de mon ami qui a déjà un petit creux. Alors on repart en direction de Frelighsburg, un village pour lequel mes amis se sont pris d’affection. Se faisant, on emprunte un chemin absolument magnifique, plein de courbes et d’arbres aux couleurs éclatantes. C’est féérique! Je n’ai pas assez d’yeux pour tout voir. Quelle chance j’ai d’avoir des guides aussi dévoués, désireux de me faire découvrir les merveilles de leur terrain de jeu de motards. Arrivés au resto, on constate que nous ne sommes pas les seuls à avoir eu l’idée d’y prendre un repas. Heureusement, il fait si bon et on se trouve tellement bien sur la terrasse, même à l’ombre, que nous décidons de dîner dehors. J’opte pour un sandwich campagnard au confit de canard. C’est absolument savoureux. On en profite pour réviser notre itinéraire. J’aimerais bien rentrer avant la noirceur qui tombe à 18h30 en ce moment et mon ami approuve cette idée. C’est plus prudent. Nous ne serons pas partis d’ici avant trois heures passées, c’est clair. Impossible de s’en tenir à l’itinéraire du départ. On convient qu’il serait préférable de retourner vers Saint-Bruno et vers l’autoroute 20 que je vais devoir emprunter pour rentrer, car il sera trop tard pour prendre le traversier à Sorel. Je suis désolée que mes amis aient à écourter leur virée des couleurs pour moi. Je leur dis de m’enligner en direction de l’autoroute, que je vais me débrouiller ensuite. Mais ils insistent pour me reconduire le plus près possible d’un pont vers Montréal. Je suis touchée par leur générosité.

Je fais le plein pour être certaine de ne pas tomber en panne au milieu de nulle part. Embrassades et mille remerciements, puis je pars bravement en direction de l’autoroute. Il y a du trafic, mais l’entrée de la 20 se fait bien. Il faut être hyper attentif, car les conducteurs montréalais ne sont pas des plus courtois avec les motocyclistes. J’emprunte le pont tunnel Louis-Hippolyte-Lafontaine dans la voie du centre. Ça bouchonne un peu et je dois constamment changer de vitesse, rétrogradant parfois jusqu’en un. Mais heureusement, ça roule quand même. Je n’ai pas à mettre le pied à terre. Je n’ai qu’à suivre les indications vers l’autoroute 25, ce qui n’implique aucun changement de voie pour moi, mais pas pour les automobilistes dans la voie de gauche qui désirent sortir plus loin. À un moment donné, l’un d’eux se glisse dans l’espace de sécurité que je gardais entre moi et le véhicule qui me précède, me forçant à freiner, ce que je ne peux faire brusquement, car ce serait dangereux de me faire rentrer dedans. Me voilà à rouler momentanément trop près de lui et heureusement, il décide de changer d’idée et de s’insérer un peu plus loin. Ouf. Rester zen et attentive…

Un peu plus loin sur l’autoroute 25, quand le trafic devient un peu plus fluide, j’accélère enfin, pour suivre le mouvement. La pluie se met à tomber doucement, mais les nuages qui s’amoncèlent ne laisse rien présager de bon. On dit souvent que c’est au début des averses que l’asphalte est le plus glissant. Je roule en ligne droite, ça devrait aller. Arrivée à la sortie de la route 158, la pluie se met à tomber drue. Heureusement, je suis habillée en conséquence, sauf pour ce qui est de mes gants. Je décide d’actionner le bouton des poignées chauffantes. HAAA… Quelle belle invention! Je sens peu à peu une bonne chaleur sous mes doigts. Ça tombe bien, car je n’ai nullement le goût de m’arrêter pour changer de gants. Rentrer au plus vite et prendre une bonne douche chaude. Je suis heureuse d’avoir enfilé le dossard jaune fluo que je traîne dans mes valises depuis quelques temps. Ainsi, on peut me voir de loin. Heureusement que la noirceur n’est pas totalement installée, car je roule avec les feux de route. Je ne souhaite pas aveugler les automobilistes, mais j’ai besoin d’être certaine qu’on me repère de loin à travers l’averse.

Disons que pour une initiation aux autoroutes montréalaises, je suis gâtée! Mais c’est en affrontant des situations difficiles qu’on apprend. Alors je suis heureuse de vivre ça et fière de moi. Je me sens de moins en moins une apprentie-motarde, après plus de huit mille kilomètres d’expérience. Je n’ai juste pas encore le vrai permis moto…

Le 11 octobre 2019. Les couleurs automnales sont actuellement magnifiques au Québec. Pour moi, les admirer lors d’une balade à moto est un incontournable, un pèlerinage nécessaire pour me réconcilier avec cette saison annonciatrice de l’hiver qui se pointe le bout du nez. Car il faudra bientôt ranger ma monture pour de longs et interminables mois de neige et de froid. On commence à sentir son arrivée à travers le givre matinal qui orne les parebrises. Et bientôt, les arbres se dépouilleront tranquillement de leur feuillage jusqu’à la triste et grise nudité.

François a bravement décidé de sacrifier quelques soirées et ses fins de semaine pluvieuses à travailler, afin de pouvoir profiter de chacune des belles journées pour aller rouler. C’est encore plus agréable de partir sur les routes tranquilles alors que tout le monde est au boulot et se sentir privilégiés d’être là, d’avoir la chance de pouvoir jouir de toute cette beauté. On vole des journées à la fin de saison de moto qui arrive avec ses grosses bottes barbouillées de nostalgie.

Derrière la visière de mon casque, je ne peux me retenir de sourire. J’appuie sur le bouton qui me permet de communiquer avec mon chum juste pour lui dire comment je trouve ça beau et combien je lui suis reconnaissante pour tout. Car sans lui, je ne serais pas là à rouler à moto. Aujourd’hui, l’atmosphère est particulièrement magique. La température dépasse les 20°C. Ce sera sans doute la plus chaude journée du mois et on est là à pouvoir en profiter. On a décidé d’aller rouler sur la Rive-Sud, pour faire changement de nos routes laurentiennes. On traverse les beaux chemins de campagne et les champs de maïs séché, roule sous des arches de branches d’arbres, longeant la rivière Yamaska sur de nombreux kilomètres. On file vers l’inconnu et plus loin encore! Y’a pas de presse, on a tout notre temps. Ce soir on ne revient pas à la maison. On a décidé de rester dormir à Chambly, car demain une bonne journée de moto au Vermont attend François. Il coupe ainsi sa longue escapade d’une centaine de kilomètres, ce qui n’est pas rien, car il en aura au moins 600 à enchaîner en une dizaine d’heures. Pour ma part, je vais aller me balader avec des amis qui roulent en Harley. Cela promet d’être plutôt sympathique. Justement, on va souper au resto ensemble ce soir. Ils n’habitent pas trop loin d’ici. Ils tenaient à voir François, vu qu’il ne sera pas avec nous demain.

En arrivant à Chambly, on est charmé par le lieu où se trouve notre motel, en plein dans la partie la plus attrayante de la ville, près du lac, du vieux Fort, des jolis parcs et de tous les restaurants sympathiques. On gare nos motos et on prend le temps de se reposer un peu et se doucher avant d’aller prendre une grande marche pour admirer les jolies maisons patrimoniales et leur magnifique jardin. Et puis comme on a un petit creux et que nos amis n’arriveront pas tout de suite, on se rend dans la microbrasserie « Délire et Délices » goûter quelques produits locaux en apéritifs. On opte pour l’assiette de charcuterie avec son bol d’olives et deux bières maison. Comme c’est agréable de ne pas avoir à se stresser, juste profiter du moment. Le restaurant où on va aller, « Au coin de la baie », se trouve juste en face. Nos amis arrivent enfin, rires et accolades, plaisir de se retrouver. Une belle journée qui se termine avec des plats de moules et un steak avec frites. Ils insistent pour nous raccompagner à notre motel. On se caille dehors, mais c’est difficile de se laisser. Il y a toujours quelque chose à dire. Nos amis sont adorables. Mais il faut aller dormir. François se lève très tôt demain matin. Nous? On partira quand on partira! On vise 10 heures, sachant que l’horaire risque d’être flexible. Pas de stress, on dit! Bonne nuit les amis!

Le 27 septembre 2019. Je me disais que je ne pourrai pas être une motarde accomplie, tant que je n’aurai pas vraiment roulé seule, et pas seulement pour faire le tour du quartier. Une vraie balade sans filet de sécurité (même pas de téléphone ou de GPS). Et j’avais décidé que ça allait se passer aujourd’hui! D’abord, parce que c’est probablement la plus belle journée de la semaine qui vient de passer et de celle à venir. Juste ça, c’est suffisant pour ne pas se priver de sortie! Le plan, c’est d’en profiter pour aller visiter des fermiers de la région pour aller acheter quelques-uns de leurs produits. Ainsi, je me sentirai moins coupable de laisser mon amoureux derrière, en train de travailler.

Toute sortie se prépare. D’abord, établir l’itinéraire et vérifier le nombre de kilomètres qui seront parcourus, afin de planifier au besoin un endroit où faire le plein d’essence. Pour aller rejoindre les trois fermes que je compte visiter, j’ai décidé de faire une jolie boucle dans mon parcours, qui comportera des chemins que je n’ai jamais empruntés. D’où l’intérêt d’apprendre par cœur les numéros des routes principales et les villages qui seront traversés, car je n’aurai que cela pour me repérer en rase campagne. J’imprime tout de même un plan de mon parcours, même s’il n’est pas hyper précis. Ensuite, il faut prévoir des vêtements adéquats en fonction de la météo prévue. Comme à 9 heures du matin, le thermomètre n’indiquait pas plus de 9 degrés Celsius, je me suis dit qu’il valait mieux être bien couverte pour un départ autour de 10 heures. Toutefois, vers midi, la tendance risque d’être renversée avec ce beau soleil qui brille dans le ciel. Je prends quand même avec moi des gants plus légers, au cas où, et je n’aurai qu’à retirer, s’il le faut, la doublure de mon blouson. Il vaut mieux être en mesure de pouvoir alléger sa tenue. J’aurai aussi besoin de toutes les glacières et sacs thermiques que peuvent contenir les valises de ma moto, afin de ramener les produits surgelés ou périssables. Je complète ma panoplie avec mes indispensables papiers d’assurance et permis de conduire, mes lunettes de soleil de moto et une bouteille d’eau qui pourra aussi servir à nettoyer ma visière de casque, au besoin. Je prends ma virée au sérieux, seule responsable de ma sécurité et du bon déroulement de ma petite aventure! Pour les motards aguerris, tout cela va de soi, mais moi je ne suis qu’une apprentie-motarde qui vit ses premiers émois, lâchée loose dans la nature.

C’est un départ. J’ai apporté un appareil photo, pensant m’arrêter sur le bord du chemin à chaque fois que cela me chante, pour prendre de belles images des arbres avec leurs belles couleurs d’automne. Ha! Je suis tellement concentrée sur ma conduite et sur le trajet que je vois à peine le paysage. Il ne fait pas partie des choses importantes à intégrer dans l’équation pour ma sécurité. Il y a tellement d’éléments à tenir en ligne de compte. Alors les photos, je les ferai uniquement une fois rendue à chacune de mes destinations.

Pour la première partie de mon trajet, je suis en terrain connu. Alors tout va bien. Je sais, par exemple, que la courbe pour aller prendre l’autoroute 25 à partir de la 158 n’est pas à prendre à la légère. Elle se resserre vers la fin, alors mieux vaut attendre d’avoir passé ce bout délicat avant d’accélérer. Ensuite? GAZ! Il faut s’insérer dans le trafic. Une voiture se décale pour me donner une chance. « Hey, merci bien! » Vous voyez que les automobilistes ne sont pas tous des tueurs en puissance, même si c’est ainsi que certains motocyclistes les considèrent. J’ai été témoin de plus d’exemples de civisme en général de leur part que l’inverse, autant lorsque j’étais à vélo qu’à moto. Les principaux problèmes viennent du fait que dans la région, il faille souvent s’insérer dans le trafic, à partir d’un stop, sur des routes limitées à 80-90km/h, et certains automobilistes ont de la difficulté à évaluer la vitesse des véhicules qui s’approchent. Encore plus quand il s’agit de motos. Alors les voitures s’engagent sur la voie, nous obligeant à ralentir. Mais moi-même, je serais bien contente qu’on me donne une chance de m’insérer dans le trafic à un embranchement achalandé. Alors je suis indulgente.

Présentement, sur la 125, ce que je n’aime pas, c’est qu’il faut que je sorte de l’autoroute à la prochaine lumière et elle est verte. Il n’y a pas de voie de sortie et les voitures roulent à bonne vitesse. Je signale mes intentions et rétrograde progressivement en actionnant à chaque fois mon frein au pied, pour que les conducteurs se décalent dans la voie de gauche s’ils n’ont pas le goût de ralentir. Je dois tourner une fois rendue à ce coin de rue perpendiculaire à l’autoroute, je ne vais pas le prendre à 60km/h. C’était mon premier défi et tout s’est bien passé. Arrivée à la première boutique, on remarque tout de suite mon accoutrement de motarde et la dame au comptoir avec son grand sourire me demande si je n’ai pas froid de rouler comme ça à moto à ce temps-ci de l’année. « Bien non! On s’habille en conséquence. » J’apprécie qu’elle se soit inquiétée de mon sort. Je choisis quelques produits préparés sur place : cuisses de pintades confites, dinde fumée, poitrine de poulet désossées, saucisses maison, pour le reste, les poulets entiers, on reviendra avec la voiture plus tard. Je règle la facture, emballe le tout dans mon sac isotherme et me voilà prête à poursuivre l’aventure. Je vais enfin savoir ce qu’il y a au-delà de la boutique des Volailles d’Angèle à St-Esprit, après la courbe et la petite côte. Ce chemin m’a toujours attirée et j’ai découvert sur Google map qu’il me permettait d’aller rejoindre la route 341 où se trouve ma prochaine destination. Premier croisement, aucune indication. Dois-je prendre à gauche ou à droite. Je crois que c’est à gauche. Ouf, le prochain embranchement confirmera que je suis sur le bon chemin. Je suis les indications vers St-Jacques, ça devrait m’amener à bon port. Oh, surprise, je vois une pancarte de route en travaux « Chemin barré, circulation locale seulement » juste à l’endroit où je suis censée tourner. J’ai décidé qu’aujourd’hui, je faisais partie de la circulation locale et que ma GS me permettrait de rouler dans ce chemin en gravier. Voilà que là-bas le chemin est réduit de moitié dont l’autre partie est couverte d’un énorme amoncellement de grosses pierres. De toute façon, je n’ai croisé personne depuis que j’ai emprunté ce chemin. Je franchis ce passage resserré et en trouve un autre semblable un peu plus loin. Puis j’arrive enfin au croisement de la route 341. Virage à gauche direction du village de St-Jacques. Je le trouve charmant, sous un soleil radieux, tout est si beau. François n’est pas là pour que je partage cette découverte avec lui et je ressens son absence, mais d’un autre côté, je suis fière de moi. C’est tout un défi que je relève enfin. Je n’étais pas si sûre de moi avant-hier, alors que j’aurais pu faire ma première balade toute seule. J’ai prétexté quelques occupations urgentes pour remettre cela à plus tard.

Il est bientôt midi, heure de la sortie des classes pour les enfants qui vont dîner à la maison. Je salue le brigadier scolaire qui attend les enfants au coin de la rue pour les aider à la traverser et il m’envoie la main avec un grand sourire.

Le rond-point de la route 158 est plutôt achalandé aujourd’hui. Je laisse passer la première voiture qui a la priorité et m’empresse de m’insérer à sa suite, sinon je serai encore là demain. Puis je poursuis mon chemin sur la 341. Il me semblait que la ferme était plus loin que cela. Je suis déjà arrivée. Comme ça va vite! Ici, je ne viens chercher que deux petits jambons cuits. Et pourquoi pas une pointe de Ménestrel, un fromage de Sainte-Sophie. Je n’ai pas trop le goût de m’arrêter en revenant des trois fermes avec toute cette viande dans mes bagages, même si ça aurait été chouette de faire quelques emplettes au Fromager de la Table Ronde. Dans la boutique, un homme discutait avec la vendeuse du cancer du sein de sa femme, et à ce que j’ai pu comprendre, elle ne répondait pas très bien aux traitements. Je n’ai pas osé les interrompre. Je me disais que le monsieur avait certainement besoin d’un peu de soutien moral, alors j’ai attendu patiemment que la dame au comptoir interrompe sa conversation pour me servir. En partant, j’ai formulé quelques mots d’encouragement à l’attention du monsieur. Il disait que sa femme suivait des traitements depuis 2013. Toutes ces années à vivre avec la maladie. Il garde le sourire malgré tout. Il faut se montrer fort, même dans la peur, pour soutenir l’autre.

J’enfourche ma monture et poursuit mon périple en me posant quelques questions sur mon propre état de santé. Il y a bien longtemps que je n’ai pas consulté un médecin. Dès que la saison de moto sera terminée…

Au bout de la 341, je bifurque à gauche. Encore une route qui ne m’est pas très familière. Il n’y a qu’à suivre les panneaux indicateurs. Je dois rejoindre la route 337 en évitant bien de tourner à l’embranchement de la 125. Il y a plusieurs façons d’aller aux Museaux d’Écosse et je souhaite prendre une route plus bucolique. Lorsque personne ne nous guide, il faut être mille fois plus attentif, les routes ici ne sont jamais droites, elles font le tour des terres agricoles et il faut prendre divers embranchements qui apparaissent sans crier gare. Lorsque j’aperçois finalement une pancarte indiquant « St-Lin, 11 kilomètres », je me dis « Youpi, encore tout ça à rouler! ».

La boutique des Museaux d’Écosse est toute neuve et maintenant située en face de son ancien emplacement. Je me suis fait prendre et j’ai dû rebrousser chemin. Ils ont diversifié leur offre avec un grand comptoir à pâtisserie, sentant peut-être le vent changer avec la vague de végétarisme. Les végétariens ne mangent peut-être pas de viande, mais ça ne les empêche pas d’avoir la dent sucrée. La boutique est décorée avec un véritable tracteur rouge rutilant de propreté, sur lequel trône un mannequin à l’effigie du propriétaire des lieux. C’est vraiment marrant. Je lui souhaite tout le succès dans cette nouvelle entreprise, car j’aimerais bien pouvoir continuer à déguster ses produits bio. Je n’ai pas trop confiance en ce qu’on achète dans les grandes surfaces. Une bonne partie du bœuf doit venir des grands parcs d’engraissement de l’Ouest canadien. Je trouve le traitement qui y est réservé aux animaux, inhumain. Je préfère m’abstenir plutôt que de consommer cette viande. Alors j’expérimente de plus en plus de recettes végétariennes.

Voilà, c’était mon dernier arrêt avant le retour à la maison. Pas question de traîner, avec toutes les victuailles que je transporte. Je pense que ce trajet de cent kilomètres à travers la campagne m’aura pris environ deux heures et quart en incluant tous mes arrêts.

Une chose qui est agréable quand on roule seul, c’est cette grande sensibilité à l’environnement qu’on développe, favorisant aussi les belles rencontres avec les gens. J’ai remarqué aussi que je roule un peu plus vite quand je suis seule. Peut-être parce que je suis mieux positionnée sur la route, que je vois donc mieux, tout le temps, ce qui s’en vient.

Conclusion de tout cela : Je ne me suis jamais autant sentie motarde qu’aujourd’hui. LIBERTÉ!

Le 20 septembre 2019. Ces jours-ci, sortir à moto pour la journée demande davantage d’organisation. Surtout lorsqu’on démarre tôt le matin alors qu’il fait encore 12 degrés Celsius, et qu’au milieu de la journée, il peut en faire vingt-cinq. On doit enfiler des couches de vêtements chauds qu’il faut ensuite retirer comme des pelures d’oignon. L’été, on n’a pas ces problèmes-là. De bien petits problèmes soit dit en passant. Pas comme cette crevaison que François a réussi à réparer lui-même avec le nécessaire dont je lui avais fait cadeau à Noël. Après qu’il ait subi sa première crevaison à vie juste avant d’aller remiser sa moto pour l’hiver en 2018, alors qu’il n’avait rien pour y remédier, je me disais qu’il apprécierait le geste. Si la réparation tient le coup après quelques jours, alors elle sera bonne pour la durée de vie du pneu. Bravo! Je suis fière de mon amoureux!

Aujourd’hui, on n’a pas fait plus de 21 kilomètres que voilà son voyant d’huile qui s’allume. François s’en voulait un peu de ne pas avoir fait les vérifications nécessaires, après avoir roulé plus de 10 000 kilomètres cette année. Certaines BMW R1200RT dont la sienne, sont réputées être un peu consommatrices d’huile à moteur. Heureusement on est en ville et il y a un garage à deux pas. Il y trouve son bonheur. Sinon, je lui aurais prêté ma GS pour qu’il puisse aller en acheter. C’est l’avantage de ne pas rouler seul… Et c’est ce qui me fait un peu hésiter à partir à l’aventure sans François. Mais au fond, je pense que d’autres personnes peuvent te dépanner au besoin. On ne vit pas dans le désert!

Le plein d’essence et d’huile maintenant fait, on est prêts à reprendre notre périple d’aujourd’hui, direction La Tuque. Ici, ce n’est pas la destination qui importe, mais la route qui promet d’être spectaculaire. Une des routes québécoises à faire absolument à moto, à vélo (si on est courageux) ou en voiture, au moins une fois dans sa vie. De Grandes-Piles à La Tuque, le chemin longe la rivière St-Maurice souvent bordée d’un côté, celui où on roule, de hautes parois rocheuses très abruptes. Et ça dure comme ça pendant une centaine de kilomètres. Je vous assure qu’on ne s’en lasse pas. Chaque détour nous laisse découvrir un paysage différent. Aujourd’hui, on a droit en plus aux premières couleurs d’automne, dont la palette s’échelonne entre le jaune doré et le rouge flamboyant. Sur le bord de la route, les Sumacs de Virginie déjà parés d’un bel orangé attirent mon regard. J’aimerais bien m’arrêter pour les photographier, mais on ne peut pas s’immobiliser à chaque fois qu’on voit quelque chose de beau. Sinon, il vaudrait mieux voyager à pied! De toute façon, c’est la rivière et tous ces méandres, ici, qui est l’attraction principale. De plus, on convient de ne pas s’arrêter à l’aller, mais plutôt au retour, alors qu’on sera du bon côté de la route pour immortaliser nos motos avec la St-Maurice en arrière-plan. Excellent programme! Alors on a juste à profiter de la vue et de la route lisse qui se déroule en notre honneur comme un tapis gris pour notre plus grand plaisir. Pas une lumière de rue ni un stop pendant tous ces kilomètres. Sauf lorsqu’on traverse quelques zones de travaux routiers. On dirait qu’ils profitent de ce que les grandes vacances soient terminées pour mettre une bonne partie du réseau du Québec en chantier avant l’hiver. Impossible de prendre une direction sans rencontrer de cônes orange quelque part. J’en profite pour apprécier les atouts de ma petite GS dans les chemins dépouillés de leur asphalte.

Je trouve absolument tout agréable. Pour moi, ça fait partie de l’aventure de rouler à moto. Même l’arrivée à destination comporte un certain charme, le sentiment du devoir accompli. Stationner sa monture près de la porte du motel, retirer enfin son casque, décharger les valises, se laisser tomber sur le lit, les bras et les jambes en étoile et apprécier de pouvoir s’étirer enfin de tout son long. J’installe ensuite mon cadenas de sécurité. Ce soir, pour aller souper, j’ai décidé de monter sur la moto de François. Je sais que ça lui fait plaisir que je me serre contre lui. Et puis on ne va pas loin. Inutile de prendre les deux motos. François a déniché un restaurant dont le menu semble alléchant : Le Boké. Il n’est que cinq heures trente, mais la perspective de se coucher tôt, même très tôt, nous plaît.

La déco est aussi sympa que la carte des cocktails et des bières. François m’encourage à essayer le piña colada californien et se choisit une rousse parmi les parfums de houblon. On est complètement relax, heureux d’être là, désireux de goûter à la cuisine du chef, parce que mine de rien, le dîner est déjà loin. Le choix du resto s’avère une grande réussite et on ressortira le ventre un peu trop plein, mais béats de bonheur. Hop au lit et extinction des lumières. C’est quand même chouette la vie…

Le 18 septembre 2019. Dans 2 jours, cela fera 3 mois que j’ai obtenu mon permis d’apprentie motarde. J’ai passé l’été à sillonner les routes de ma région, à la découvrir aussi, par le fait même. Avant, l’intérêt d’habiter dans les Laurentides venait surtout du fait que ça me rapprochait de ma famille qui habite plus loin dans le nord-ouest. Maintenant, j’apprécie jusqu’aux chemins tout en courbes qui mènent à ma maison, routes tranquilles de campagnes bordées d’arbres, endroit idéal pour partir en balade en chevauchant ma belle GS. J’ai emprunté des itinéraires dans toutes les directions, si bien que mon terrain de jeu manque à présent de nouveaux lieux à découvrir. Alors il faut passer le fleuve, affronter les autoroutes incontournables pour pouvoir aller plus loin, suivre les chemins de l’eau jusqu’à ce que l’air soit chargé d’iode, que l’odeur d’algues marines emplisse mes narines. Il faut sinon s’enfoncer dans les terres ondulantes au gré des monts et des collines jusqu’au bout de la route, jusqu’aux frontières qui demeurent fermées pour moi jusqu’à ce que j’obtienne enfin mon vrai permis.

Rouler avec mon chum, rouler en groupe, rouler tout court, parce que c’est devenu une passion. Rien ne bat la sensation quand on roule seul et qu’on se retrouve maître de son destin. Alors on comprend vraiment ce que veulent dire les motocyclistes quand ils parlent de liberté, mais aussi de fragilité. On est plus vulnérable, alors il faut s’assurer continuellement qu’on a bien évalué tous les risques : dans les courbes prononcées, aux intersections, près des forêts d’où peuvent surgir des animaux. Dans quel état est la route? Souvent pas terrible! Mais parfois, c’est un vrai charme. Et on est content d’avoir découvert ce chemin inconnu. On a l’impression d’être le premier motocycliste à l’emprunter… jusqu’à ce qu’on croise un congénère qui nous envoie la main avec complicité.

Il m’arrive encore de caler, mais beaucoup moins souvent. Surtout quand on roule dans le trafic au ralenti. Parfois j’échappe mon embrayage au mauvais moment sans avoir ouvert un peu les gaz, un peu par fatigue. Il m’arrive encore d’être embêtée de devoir faire des demi-tours, surtout à cause de mon contrôle parfois déficient de l’embrayage. À travailler! Mais je n’ai jamais eu peur d’avoir à affronter des routes difficiles. J’y vais, c’est tout. À mon rythme.

Ma seule crainte est de ressentir un grand vide quand on ira remiser les motos pour l’hiver. Il faudra le combler avec une autre activité aussi passionnante. Ouais, bon… Qu’est-ce qui pourrait me procurer des sensations aussi fortes, dites-moi? Qui vivra verra… Alors rester en vie…

Le 8 septembre 2019 est une date à retenir dans ma vie de motocycliste, puisque c’est la journée de mon initiation au sein du Club Moto BMW Montréal. C’est la première fois que je vais intégrer dès le départ du trajet, un groupe de motocyclistes. Le rendez-vous est donné dans un Tim Hortons de Laval et je me dis que ces chaînes de restaurant devraient commanditer les Clubs motos et les écoles d’apprentissage, tellement nous constituons une bonne clientèle pour eux. Il faut dire que les établissements sont souvent situés de façon stratégique le long des routes et qu’ils offrent de grands stationnements accueillants. Tuan et Isabelle sont les premiers arrivés sur place dès huit heures du matin. Ne voyant personne d’autre, ils craignent de s’être trompés d’endroit. Le départ est prévu pour neuf heures, alors François et moi ne pensons pas qu’il est nécessaire d’arriver trop tôt. À huit heures, nous étions en train de faire le plein, bien que nos motos n’en avaient pas tellement besoin. Juste pour être tranquilles. En fait, l’épisode de Lac Mégantic avec mon voyant à essence qui s’est allumé à plus d’une quarantaine de kilomètres de notre destination est encore frais dans nos mémoires.

Grande première pour moi, nous prenons l’autoroute 15 en direction de Montréal. Ah, et puis une autoroute ou une autre, pourquoi s’énerver. On reste attentif, on fait ce qu’on a à faire. On évite de demeurer dans l’angle mort des voitures. Il n’y a pas tant de trafic ce matin. Ça m’a un peu plus perturbée quand François s’est trompé de sortie. Mais on a retrouvé facilement la destination pas longtemps après. Alors nous voilà! Hello tout le monde! Juste le temps de m’acheter une bouteille d’eau (on a oublié d’en amener), puis on va former les groupes. Pour l’occasion, je désire me couper de la sécurité de rouler avec mon chum. Je veux aussi laisser ma place de deuxième, la plus rassurante, à Isabelle pour qui c’est la première grande sortie de l’année. De plus, Véronique veut faire partie de son groupe, Gilles s’est proposé comme balayeur et François doit récupérer Annie, une autre apprentie-motocycliste, plus loin sur le trajet. Le groupe de mon chum est déjà complet. Je demande donc à Yvan de m’accueillir avec eux. Dans l’ordre, il y a Yvan, moi, Michel (celui avec les grands foulards), Tuan et Rémi avec sa passagère Micheline. Dès le départ, Michel annonce qu’il n’a pas le goût de rouler vite. Il aurait peut-être dû en aviser Yvan, car c’est lui qui est responsable du BBQ de tout à l’heure. Yvan n’a pas nécessairement envie de s’attarder plus que nécessaire. Dès qu’on est embarqué sur l’autoroute, je réalise que pas rouler vite pour Michel, ça veut dire 80 km/hre dans une zone limitée à 100. Hum. Et voilà le groupe de François qui nous dépasse maintenant, alors qu’il est parti en dernier. Sur le coup, personne n’a remarqué que Michel n’a pas de gants protecteurs et qu’il roule avec de petites chaussures de toile. Il ne fait pas très chaud aujourd’hui, Michel doit sûrement avoir froid, ainsi accoutré. Pas surprenant qu’il ne veuille sentir encore plus de vent lui rappeler que le fond de l’air est vraiment frais.

Dès qu’on a enfin quitté l’autoroute, on a bien vu que Michel continuait à traîner de la patte. Je me suis sentie prise entre deux feux. Ou je suis la vitesse très raisonnable imposée par le meneur, qui est toujours attentionné avec les apprentis, ou je force Yvan à ralentir pour attendre Michel, ce qui aurait cautionné le train d’escargot qu’il nous imposait. En principe, chacun est responsable de la personne immédiatement derrière lui, c’est-à-dire de s’assurer qu’elle suit. Je suis au fait de cette règle (que les gens n’appliquent pas toujours dans le Club), alors je n’ai aucune excuse de ne pas la respecter. Mais c’est moi la bébé-motarde ici, pas Michel! Je ne m’attendais pas à ce qu’un autre que moi puisse retarder la progression du groupe. À un moment, je sens que le reste de la bande est vraiment trop loin, alors je fais comprendre à Yvan de ralentir un peu en ralentissant d’abord moi-même. Quelques stops permettent de réunir le groupe. Mais dès qu’on repart, Michel creuse l’écart.

Je l’ai vraiment perdu de vue dans une courbe assez prononcée, dans un segment de route de campagne. Peu de temps après, j’entends un terrible son de freinage et de froissement de tôle. Et Rémi nous rejoint en catastrophe pour nous avertir que Michel vient d’avoir un accident, confirmant ce que je ne voulais pas admettre, malgré ce que mes oreilles avaient entendu.

Je laisse Yvan faire demi-tour avec Rémi et lui fait signe de ne pas m’attendre. J’espère secrètement que Michel va se relever, même s’il est sans doute un peu secoué, et qu’il sera apte à continuer sa route. Voyant que personne ne revient, je fais aussi demi-tour et rejoint les autres. Entre-temps, le groupe de Robert qui ne devait pas être très loin arrive sur les lieux avec Louise et Nicole qui sont infirmières de formation et qui s’assurent que Michel n’a pas de fractures graves. Heureusement, il ne roulait pas vite et ses blessures sont assez mineures, même si sa main droite semble dans un fâcheux état, toute bleue et boursoufflée. En fait, elles sont concentrées aux endroits où il était mal protégé, ses mains et ses pieds, et son bras, car son manteau d’été n’a pas résisté à l’abrasion sur l’asphalte. Il aura sûrement besoin de points de suture sur son pied, car on peut y apercevoir un trou assez profond. Mais tous peuvent pousser un soupir de soulagement. Le plus petit des accidents peut avoir des conséquences beaucoup plus graves. Quelqu’un a appelé des secours et deux voitures de police arrivent bientôt. Les agents font le constat de l’accident, se chargeant aussi de diriger la circulation. Une ambulance les suivra pour prendre Michel en charge. Les gars du Club amènent la moto accidentée dans une entrée de cour tout près et les policiers appellent la CAA avec les coordonnées de la carte de Michel.

Michel nous dira qu’il a dérapé sur du gravier dans la courbe. Probablement qu’il l’a mal abordée. Il ne m’a pas semblé qu’elle était si difficile à prendre. On est tous persuadés que s’il avait été correctement habillé, il s’en serait tiré avec quelques bleus seulement. La moto n’a presque rien, a première vue, hormis quelques égratignures et un clignotant cassé.

Tout s’est passé si vite que même Tuan qui suivait Michel n’a pas compris comment cela a pu arriver. Et voilà une autre preuve que dans plusieurs accidents de moto, seul le pilote est en cause. Erreurs d’inattention ou de jugement. Cela se passe souvent dans les courbes. Chacun est responsable de sa vitesse et de sa sécurité. Qu’on se le dise!

Nous reprenons finalement la route. Je pense qu’Yvan est préoccupé, non seulement par tout ce qui vient de se passer, mais par le BBQ qui l’attend. Il est encore plus attentif avec moi, conscient de mon expérience limitée, même si de mon côté tout va bien. Il n’ose même pas effectuer de dépassements, même si je suis amplement capable d’en faire. Néanmoins, nous avons retrouvé un bon tempo et on peut même prendre le temps de regarder le beau paysage qui défile sous nos yeux. C’est agréable de longer la rivière des Outaouais, dépassé le barrage de Carillon. C’est un coin que nous commençons à bien connaître, François et moi. J’adore cette route, mais c’est fou ce qu’on y trouve de casseurs de rythme. Des voitures qui roulent dix kilomètres/heure sous la vitesse permise! Misère!

Arrivés sur la route 148, on peut rouler à une vitesse normale jusqu’à l’autoroute 50 où Yvan en profite pour rattraper un peu de temps perdu. Yahou! C’est pratique d’avoir les amis derrière pour faire rempart lors des dépassements. Dès qu’ils ont pris possession de la voie de gauche, hop, on peut s’insérer devant eux. Prochain arrêt, la halte routière de Lachute. On y apprend qu’Isabelle a eu quelques ratés avec sa moto : sélecteur de vitesse dévissé, perte de puissance inexpliquée. En raison de cela, le groupe de François n’était arrivé à la halte que depuis dix minutes environ. Annie, une nouvelle motocycliste, y attendait la gang avec une autre potentielle recrue, Martin. François était en pleine conversation avec eux, alors il a à peine remarqué notre arrivée.

Que d’émotions pour tout le monde. Il n’y a pas une sortie en groupe où il n’arrive strictement rien. Mais disons que pour une initiation, je vais me rappeler longtemps de cette journée. Heureusement qu’on avait le BBQ ensuite pour se détendre et profiter enfin de la présence de chacun. Merci la gang de votre accueil! Et bon rétablissement Michel…