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Les héros de Bryan Perro

Publié: février 15, 2013 dans Article
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 Bryan Perro_Crédit Geneviève TrudelPhoto: Geneviève Trudel

J’ai eu dernièrement l’occasion de vivre une inspirante rencontre téléphonique avec l’auteur Bryan Perro. Il est le « père » d’Amos Daragon, grand succès de librairie avec plus de 1 350 000 livres vendus à travers le monde. Dans son univers fantastique les protagonistes sont inspirés par la mythologie. Dans son monde réel, les vrais héros ne sont pas toujours ceux que l’on croit…

Une question me taraude. Comment explique-t-il la fascination presqu’égale qu’ont les gens pour les héros mythiques et les vedettes de téléréalité? « Pourtant, ces vedettes n’ont rien du héros, soutient Bryan Perro. Elles deviennent populaires sans avoir rien accompli. Elles ne cherchent que la reconnaissance collective, le troisième plus bas besoin de l’être humain. La quête du héros passe par la connaissance de soi et la compréhension du sens de l’existence. »  Et il accomplit de grandes choses dans l’intérêt du bien collectif. Le héros obtient la notoriété malgré lui de par l’héroïsme de ses actes. Par exemple, son personnage Amos Daragon luttera pour rétablir l’équilibre du monde. Bien lourde responsabilité pour un gamin de 12 ans!

Dernièrement Bryan Perro a débuté une nouvelle série d’aventures, toujours inspirées par les mythes et les légendes. En visitant la Transylvanie, il a réalisé qu’on connaissait bien Dracula le premier des vampires, mais qu’aucune légende ne racontait l’histoire du premier loup-garou. Ainsi est né le personnage de Wariwulf, qui connaît déjà un franc succès, avec seulement trois tomes. À quand le quatrième? Bientôt. Ce ne sont pas les projets qui manquent.

Perro s’est beaucoup promené dans les établissements scolaires pour donner des conférences autour d’Amos Daragon. Et puis l’école, il en garde de bons souvenirs, entre autres celui d’y avoir découvert un de ses premiers héros littéraires : Bob Morane. Mais surtout celui d’y avoir côtoyé un professeur de français de secondaire trois allumé qui croyait en lui. Cet enseignant l’a encouragé à participer à un concours littéraire, lui débroussaillant un attirant chemin inexploré. « Je crois que l’école peut allumer des étincelles et développer non seulement les capacités et les connaissances, mais aussi l’intelligence du coeur, en favorisant la pratique des arts », m’explique Bryan Perro. Alors les enseignants seraient ses premiers héros? Ah, mais bien avant cela, deux personnes ont joué un rôle prépondérant pour lui. « Avec un père entraîneur sportif et une mère professeur, mes débuts dans la vie ont été marqués sous le signe de la discipline. À 12 ans, je courais les 42 km du marathon de Montréal! Mes parents m’ont inculqué le goût de l’effort, un élément indispensable à l’accomplissement personnel. Cela a fait en sorte qu’aujourd’hui, je sois capable de m’imposer un régime d’écriture quotidien de 1000 à 1500 mots », explique-t-il.

Ainsi prennent vie les personnages chéris de ses lecteurs. Toutefois, si Amos Daragon poursuit encore ses aventures, ses fans le doivent à une rencontre déterminante entre Perro et l’auteur de Bob Morane, Henri Vernes. Après 12 tomes et cinq années de conférences épuisantes, Bryan avait décidé d’en finir avec son personnage. « On n’abandonne pas ses lecteurs, l’avertit Vernes. Vous n’écrivez pas pour vous, mais pour eux. » Perro a longuement discuté métier avec Vernes, qui est devenu un véritable mentor pour lui. L’auteur québécois a même convaincu le nonagénaire de signer avec Perro Éditeur pour les parutions québécoises de ses prochains Bob Morane, dont le dernier titre, Corps-à-corps avec Ylang-Ylang, sera présenté au salon du livre à La Sarre en mai prochain.

Je m’interroge sur le cheminement-type du héros et j’en arrive à une surprenante conclusion. Tout débute par une jeunesse passée à développer ses forces, à se former. Puis un élément déclencheur lui fait découvrir ses pouvoirs exceptionnels et les responsabilités qui viennent avec. Le héros accepte sa mission pour le bien commun de l’humanité. Il vivra des moments de doute, voudra tout abandonner, mais un vieux sage le ramènera dans le chemin qui est le sien. Car le héros doit faire face à son destin, quitte à donner sa vie en sacrifice… Je ne sais pas pour vous, mais moi, ça me rappelle drôlement l’histoire d’un certain auteur…

Droits d’auteur: Francine Gaulin

J’ai aussi écrit un autre article portant sur Bryan Perro pour le journal culturel l’Indice Bohémien.
Vous le trouverez dans la section archives.
http://www.indicebohemien.org/

Des lunettes pour l’aveu (extrait)

Publié: janvier 23, 2013 dans Roman
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Bilan. J’aurai bientôt cinquante ans. Je suis myope et célibataire. Ma vision de l’amour a été à jamais brouillée par une crise de coeur. On s’en relève, puisqu’il le faut. On reconstruit peu à peu les ponts avec sa vie. Mais on se rend vite à l’évidence que la circulation des sentiments ne se fera jamais plus comme avant.

Vieillir ne me fait pas peur. C’est cette « malédiction » qui pèse sur ma vie qui m’effraye. J’ai ouvert les guillemets pour ne pas que vous me croyiez folle. Parce que malédiction est un mot très vilain. De cette catégorie de termes qu’on ne peut pas employer à la légère. Alors je dois vous faire état de preuves tangibles. Les pires tuiles de ma vie me sont tombées dessus chaque fois que j’ai changé de dizaine. À deux jours de mes quarante ans, l’unique copie du manuscrit auquel je travaillais a été jetée par erreur par Sylvie, ma « meilleure » amie. Dix mois de travail tapissant le fond d’un dépotoir! Toutes ces nuits d’insomnies déchiquetées sans pitié par des mouettes rieuses! Il m’a fallu prendre cela avec philosophie sous peine de commettre un assassinat. Il paraît qu’un avortement spontané peut être causé par la présence d’un foetus non viable. Peut-être que ce livre aurait été un flop et qu’elle m’a évité une déconvenue. Quoi qu’il en soit, je n’aime pas quand le destin se permet de telles libertés avec la sueur de mon front, le sang dans mes veines, la chair de ma chair.

Lorsque j’ai atteint ma trentième année, presque tout ce que je possédais est parti en fumée dans l’incendie de mon appartement. J’habitais encore avec Sylvie à l’époque. Cela eut pour effet de mettre fin à une cohabitation qui, de toute façon, n’aurait pas fait long feu. Il en allait de notre amitié. Quelques divergences de points de vue menaçaient de mettre le feu aux poudres. Du coup, je me suis retrouvée sans feu ni lieu. Maurice, mon éditeur, m’a hébergée un moment, puis j’ai fait feu de tout bois et me suis mise à la recherche d’un nouveau logement. Fin de l’épisode.

La palme des malheurs va au passage de dix-neuf à vingt ans. Même si de neuf à dix ans c’était quand même pas mal, puisque j’ai failli mourir d’une péritonite aiguë. Pire que l’ombre de ma propre mort fut la perte de Jean, le grand amour de ma vie. C’est à partir de ce moment que j’ai commencé à écrire. Appelons ça une thérapie. Lorsqu’il est passé de vie à trépas, il y a trente ans, les psys étaient moins populaires. Réservés aux fous.

Depuis sa mort, j’ai fait une croix sur ma vie amoureuse. Cela peut paraître difficile à comprendre, mais pour moi, Jean représentait la crème de la crème. On dirait qu’un amour comme ça, on ne peut en avoir qu’un seul dans sa vie. Question de statistique. Je vis assez bien mon célibat. Je n’ai pas d’attentes envers les gens, seulement envers moi-même.

J’ai habité dix ans avec Sylvie. C’était quand même plutôt bien, sauf peut-être du côté intimité. Sylvie semblait chercher à rivaliser avec Casanova. Ce qu’il a pu défiler comme faune dans cet appartement : des poètes qui ne rimaient à rien, des cuisiniers aux petits oignons, des musiciens chanteurs de pomme, des vendeurs de rêve. Je crois qu’elle est amoureuse de l’amour. Lorsque la flamme baisse, elle va voir ailleurs. Elle a besoin de vivre constamment sur un high. Ça aurait pu être pire. Y’en a qui prennent de la drogue pour ça. Sylvie est une chic fille. Elle est comptable agréable.

Pour ma part, je trouve les hommes tellement pâles et sans intérêt lorsque je les compare à Jean. Si vous saviez le nombre de types que Sylvie m’a présentés. Une vraie marieuse. Plus fort qu’elle. Comment pourrais-je lui en vouloir aujourd’hui? Vous en avez beaucoup des amis qui vous sont fidèles depuis trente ans? Quelque chose de rare, de précieux.

Sitôt que j’ai eu les fonds nécessaires, je me suis achetée un condo à Montréal, sur le fameux Plateau Mont-Royal. C’est près de tout, c’est central. Il y a des tas de petites boutiques où les objets les plus farfelus rivalisent en originalité, en couleurs et surtout en prix. On y déguste une cuisine issue des quatre coins de la planète dans un décor exotique et recherché. C’est un grand village au milieu de l’anonymat urbain.

Je suis donc devenue écrivaine par nécessité. J’écris comme d’autres se jettent corps et âme dans leur boulot pour éviter de réfléchir à leur misérabiliste vie. Je suis une droguée des mots. Mais on dirait qu’aujourd’hui, ça ne me suffit plus. J’ai dû développer une accoutumance. Ça sent les choses à régler avec le passé.

L’Abitibi me manque. Ça fait trente ans que je n’y ai pas mis les pieds. Depuis la mort de… vous savez qui. J’y ai habité seulement les dix-neuf premières années de ma vie et pourtant elles me sont entrées dans le corps. On ne se défait pas comme ça de ses racines, il faut croire. Mais j’hésite à retourner là-bas. Je ne suis pas partie en bons termes avec la région.

J’ai quelques nouvelles de ma famille par ma petite soeur Marie, la seule personne avec qui je suis demeurée en contact. Elle m’assure qu’il est inutile de penser me pointer à la maison. Pour mes parents, je suis rayée de la liste, une paria. Ils ont cessé d’accumuler les tourments à mon sujet, considérant le fait que moi, je ne m’inquiétais pas d’eux. Ce qui est faux, bien entendu. Mais j’ai fait jurer à ma soeur de ne pas leur dire que je demande régulièrement des nouvelles.

C’est parfois difficile de vivre avec les conséquences de nos actes. J’aurais dû réfléchir avant de m’enfuir. J’ai toujours été trop prompte à réagir. Mais je n’en pouvais plus qu’on me parle de Jean avec ce regard faussement sympathisant. Quand il est mort, fallait que je décampe ou c’est ma santé mentale qui prenait le bord. Je suffoquais.

Par la suite, je me suis mise à vénérer tout objet lui ayant appartenu comme si c’était une sainte relique. Comme par exemple, ses lunettes d’aviateur. Elles ont un large élastique et ressemblent vaguement à des lunettes de natation. Le genre de machin que portaient les pilotes de biplan, foulard au vent. Les verres sont teintés jaune. Ce devait être un modèle unique ou expérimental. Je n’en avais jamais vu d’autres comme ça auparavant. Mais pour ce que j’y connais en lunettes d’aviateur. En les portant, c’est comme si je voyais la vie à travers ses yeux. Comme si je permettais à son âme de continuer à explorer le monde. Jean rêvait de parcourir la planète pour venir en aide à tous les miséreux. Saint-exubérant!

Je garde toujours ses lunettes près de moi lorsque j’écris, comme un porte-bonheur. J’ai parfois l’impression désagréable que sans elles, je ne serais pas en mesure d’aligner deux mots, que je leur dois tout. Alors je vis dans la crainte perpétuelle de les perdre ou de me les faire voler.

(…)

droits d’auteur Francine Gaulin
Des lunettes pour l’aveu
Fiction
197 pages
Terminé en 2007