Archives de avril, 2013

granderoue

Sous l’influence de Nadia Comaneci
Avec Stéphane, chez mes grands-parents Létourneau
à la Pisciculture Saint-Mathieu, 1976

Avoir un grand frère ou une grande soeur est une bénédiction. Ils essayent plein de trucs et te font profiter de leur expérience, parfois sans le savoir. Moi, j’ai eu la chance d’avoir les deux, donc encore plus d’inspiration dans divers domaines. Ma soeur Nicole avait une prédilection pour le chant, la musique, l’écriture et le dessin, tandis que mon frère Richard aimait surtout le sport, le théâtre et la danse. Et moi, absolument tout cela m’intéressait. C’est ainsi qu’en les observant et en les imitant, j’ai développé des compétences qui ont marquées ma vie future et influencées mes choix de carrière.

En cet été 1976, nous étions tous les trois unis devant le petit écran pour suivre les Jeux Olympiques qui avaient lieu ici même au Québec, à Montréal. Le maire Jean Drapeau avait des rêves et de grandes ambitions pour sa ville. Grâce à lui, elle était maintenant dotée de lignes de métro pour favoriser la circulation et d’une Place des Arts dans laquelle on pouvait présenter des spectacles d’envergure, tels des ballets, des opéras, des orchestres symphoniques et des artistes de renommée internationale. Après avoir encouragé l’ouverture de ses citoyens au monde et fait découvrir Montréal au reste de la planète avec son exposition universelle de 1967, il réussit un tour de force là où plusieurs, dont l’ancien maire Camilien Houde, avaient échoué. À Amsterdam en 1970, dès son deuxième essai de mise en candidature, il obtint pour Montréal d’être nommée ville hôtesse des Jeux Olympiques d’été de la XXIe Olympiade. Visionnaire, Drapeau avait choisi de miser sur la santé, le sport et la jeunesse, éléments garants d’un avenir rempli de promesse. Et Montréal allait bientôt avoir la chance de posséder toutes les installations sportives nécessaires.

Jamais autant de disciplines olympiques différentes n’auront été accessibles pour nous à la télévision. Les jours de pluie, Richard était littéralement scotché à son siège du matin au soir. Pour lui, la vraie flamme sportive s’était allumée durablement trois ans plus tôt en 1973, un jour que papa avait décidé de nous amener assister à la finale provinciale des jeux du Québec à Rouyn-Noranda. De voir nos meilleurs athlètes québécois se dépasser sous ses yeux fut pour lui une véritable révélation. Cet événement sportif n’existait que depuis 1970 et déjà il était devenu un rêve d’accomplissement pour mon frère. Et de fait, celui-ci avait du talent, mais pas dans les sports qui intéressaient mon père. Alors Richard s’est débrouillé tout seul. Il a appris jusqu’où il était prêt à aller et quels efforts il fallait déployer pour réaliser ses ambitions.

Il testa ses compétences en athlétisme. Le carré de sable aménagé pour Stéphane servit pour expérimenter les sauts en longueur. Il empila de la paille qu’il recouvrit d’une bâche, puis confectionna des montants avec des branches et des clous pour accueillir une barre transversale pour s’exercer au saut en hauteur. Mais Richard n’était pas vraiment grand pour un garçon, alors il dût se rendre à l’évidence qu’il avait peu d’avenir dans ces disciplines. C’est probablement à l’école secondaire de Cléricy qu’il découvrit le volleyball et tomba en amour avec ce sport. Sa taille ne lui permettait pas de jouer les attaquants, mais il développa des talents de passeur et fut un précieux atout dans l’équipe de la polyvalente Iberville de Rouyn-Noranda et ensuite avec les Gaillards du Cégep de l’Abitibi-Témiscamingue. Parallèlement à cela, il expérimenta le tennis et ses grandes aptitudes furent remarquées par des connaisseurs. Il devait faire un choix, alors il a opté pour le volleyball, un peu à regret. C’était plus simple car l’organisation et les déplacements étaient pris en charge par les responsables de l’équipe. Au tennis, il aurait fallu que ma famille prenne la relève. Mais on nous a fait comprendre qu’il n’était pas question pour aucun d’entre nous d’être inscrits dans une activité parascolaire avant que nous fussions aptes à nous organiser par nous-mêmes. C’est grâce à mon frère et à ses colocataires d’appartement, si à 17 ans j’ai pu faire partie de l’équipe de badminton de la polyvalente, profitant de leur divan pour dormir après les pratiques qui avaient lieu le soir après les cours. Richard m’avait donné le goût de m’investir dans le sport. Peut-être qu’au fond, je souhaitais simplement faire partie de son monde pour être acceptée de lui.

Pour revenir à cet été 1976, comme la plupart des fillettes, j’étais sous le charme de l’héroïne des Jeux Olympiques, la jeune gymnaste roumaine Nadia Comaneci, qui accumulait les notes parfaites. Après avoir appris à faire la grande roue en observant ma soeur Nicole, j’imaginais des chorégraphies que j’interprétais dans la pelouse devant la maison, utilisant bien l’ensemble du terrain comme il se doit. Cependant, tous mes rêves de ballets, de gymnastique, de sport ou de musique demeuraient enfouis au fond de moi, car je savais désormais qu’il était inutile de les confier à mes parents. Mais faudrait-il que je blâme ciel et terre pour des faveurs que papa et maman n’ont eux-mêmes pas reçues dans leur enfance? Chaque génération de parents essaye de faire mieux que la précédente et pour les miens, cela consistait d’abord à nous permettre à tous les cinq de faire les études que nous voulions. Jusqu’où nous étions prêts à aller, ils étaient disposés à nous suivre en nous appuyant financièrement. Cela imposait quelques sacrifices. Ils nous offraient donc les loisirs et les sports qui étaient à leur portée.

Cet hiver-là, mon père fit la découverte du ballon-balai, un sport qui se jouait sur glace, sans patins, avec des buts de hockey. Enthousiaste, il acheta six balais ainsi qu’un petit ballon noir très dur et son frère, mon oncle Alfred, fit de même. On a commencé à organiser ensemble des rencontres informelles, au départ dans l’entrée de cour des maisons puis à la patinoire du village. Ceux qui n’avaient pas de balai utilisaient des bâtons de hockey. Le mari de ma tante Marielle, Alfred Racette, venait spécialement de Val-d’Or pour se joindre à nous. Même son fils Éric ainsi que mon petit frère Stéphane, qui n’avaient tous deux que quatre ans, participaient à cette nouvelle activité familiale. Nous avions tous hâte que la fin de semaine arrive pour pouvoir jouer. Jamais la famille de Marielle ne vint aussi souvent à Mont-Brun en plein hiver. C’était génial! À onze ans, j’étais déjà très compétitive, mais nous donnions quand même tous la chance aux petits de prendre possession du ballon et ma foi, ils se débrouillaient bien pour leur âge. Ce fut un des plus beaux hivers de mon enfance. Quand le printemps est arrivé, j’avais pratiquement hâte à l’hiver suivant. Mais j’ignorais encore que de graves circonstances allaient me priver de cette activité que je chérissais tant.

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Mémère Béatrice et dans sa cuisine rénovée
Rang Hudon, Mont-Brun
1975

Les émissions de bricolage et de rénovation n’ont jamais autant eu la cote au Québec. Peut-être qu’après un long hiver passé à l’intérieur, on commence à avoir envie d’autres horizons. Chaque début de juillet, les Montréalais étaient traditionnellement les champions du déménagement, mais à présent que les appartements sont plus dispendieux et se font plus rares, remplacés par une multitude de propriétés en condominium, on préfère déménager de l’intérieur. Alors on repeint, on change les lampes et les tapis et on se balade chez IKEA en quêtes d’idées et accessoires design pour faire peau neuve.

En ce début d’été 1975, pépère et mémère Gaulin étaient bien contents des rénovations qu’ils venaient d’achever dans leur cuisine. Mémère Béatrice avait maintenant de nouvelles portes d’armoires, le comptoir-lunch dont elle rêvait, ainsi qu’un nouveau revêtement de plancher fraîchement installé. Quiconque s’est déjà lancé dans des rénovations reconnaît combien d’inconforts cela engendre. Après avoir vécu dans un chantier, ils allaient enfin pouvoir se reposer et profiter de leurs nouvelles commodités avec leurs invités. Justement, il risquait bientôt d’y en avoir pas mal, puisqu’ils s’apprêtaient à marier Thérèse, leur fille adoptive. La robe de la mariée était prête, suspendue dans sa garde-robe. Ce n’était plus qu’une question de jours avant qu’elle passe son bras autour de celui de son monsieur Gignac.

Ce jour-là, Françoise, Jean-Paul et les enfants étaient venus rejoindre mes grands-parents à la maison pour souper, après avoir passé l’après-midi à la Fête champêtre de Mont-Brun. Au village, on se pressait de mettre l’équipement des stands à l’abri, car de gros nuages menaçants s’étaient amoncelés à l’horizon. Pas de doute, ça allait cogner fort dans pas longtemps. Sûrement un de ces orages d’été, qui ferait grand fracas et prendrait fin aussi vite qu’il avait commencé.
Quand il s’est intensifié, le repas était terminé et les femmes s’affairaient à laver et ranger la vaisselle. Soudain, la foudre s’est abattue sur la grange, provoquant une boule de feu qui suivit le chemin du câblage électrique jusqu’à sa connexion à la maison. La boîte électrique explosa, provoquant des courts circuits dans tous les fils du réseau serpentant dans les murs. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, le feu s’est propagé à toute la maison avec vigueur, ne laissant aux occupants qu’une seule option : fuir au plus vite. Jacques, dans la cohue, a juste eu le temps d’agripper le petit tricycle vert et blanc sur la grande galerie d’en avant. Peu après son méfait, l’orage s’est éloigné, sans laisser tomber d’averse bénéfique sur le brasier.
Au village, on eut vite vent de l’affaire. Quelqu’un s’est emparé d’un micro à la salle paroissiale pour rameuter des pompiers volontaires et toute l’aide disponible. On a apporté une pompe qu’on a raccordée à la rivière située à quelques centaines de mètres en contrebas. Pendant tout ce temps, le feu continuait son oeuvre destructrice, impitoyablement.
Mes grands-parents étaient anéantis. Tous leurs souvenirs étaient en train de partir en fumée avec les productions artisanales de mémère et les tricots achevés et prêts à offrir en cadeau, réduisant à néant des années de labeur à aménager une maison que toute la famille adorait. Tout ce qu’on réussit à sauver, fut la maison de colonisation que mon grand-père avait bâtie en arrivant en Abitibi, qui était seulement à quelques mètres de leur habitation actuelle et qui tient encore debout aujourd’hui par je ne sais quel miracle. Le coeur de pépère François en prit un dur coup. C’était juste trop!

Bien vite, une collecte fut organisée pour aider mes grands-parents et Thérèse. Les gens de Mont-Brun ont été d’un grand soutien. Compatissante, une fille de la paroisse qui avait acheté exactement la même robe de mariée que ma tante a proposé sans hésiter de lui prêter la sienne. Le mariage aurait donc lieu comme prévu. Ça prenait un peu de bonheur dans tout ce malheur.

Certaines données statistiques soutiennent que les Québécois seraient parmi les moins généreux au Canada. Mais elles ne tiennent pas compte de ces gestes spontanés de solidarité, de l’aide bénévole, de ces mains qu’on tend sans rien attendre en retour. Ces données s’appuient sans doute sur les dons que l’on déduits dans nos rapports d’impôt, ceux qui nous font sauver de l’argent. Oui, il est vrai que dans ce cas, la culture philanthropique est mieux implantée chez les Anglophones.
Le fait est qu’au Québec, les catholiques ont été déresponsabilisés individuellement et pris en charge par l’Église. Puis cette dernière a cédé sa place à un État providence, qui s’est occupé des moins nantis, certes, mais aussi de notre éducation, de nos soins de santé et de notre fond de retraite, versant au passage des salaires avantageux aux cols blancs et aux cols bleus. Notre État, généreux pour deux, nous en a fait oublier nos responsabilités!

Pour notre part, nous n’avons pas attendu que d’autres s’occupent de mes grands-parents à notre place. Nous les avons accueillis à la maison, mes parents leur cédant leur chambre, pendant que nous nous entassions tous dans les deux pièces à l’étage. Mais cette solution ne pouvait qu’être temporaire. Nous étions déjà quatre enfants, puisqu’entre temps, maman nous avait fait cadeau d’un petit frère. Stéphane qui allait avoir 3 ans en septembre garde d’ailleurs un vif souvenir de l’incendie. De plus, maman était sur le point d’accoucher de ma petite soeur Valérie.
Nous étions encore propriétaires de notre vieille maison d’enfance, alors mes grands-parents ont décidé d’y camper provisoirement, en attendant de se reloger dans leur nouvelle demeure. Car il fut convenu qu’ils allaient se rebâtir sur les ruines de l’ancienne.

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Les cendres fumèrent durant quelques jours. Dès qu’elles furent refroidies, nous découvrîmes avec ébahissement que deux objets avaient survécu à l’effondrement de la maison et à la chaleur intense. Il s’agissait de deux tirelires à l’effigie d’un grand-père et d’une grand-mère se berçant dans leur chaise. Sauf qu’elles avaient totalement perdu leur couleur. Alors je les pris sous mon aile et à l’aide de peinture pour modèles réduits, j’entrepris de leur redonner vie. Je crois que mes grands-parents en furent touchés et des années plus tard, mémère fit promettre à Thérèse de me les confier après son grand départ. Elles sont maintenant chez moi, dans ma chambre, perchées au-dessus de mon lit, comme deux anges gardiens. Mais je me demande bien ce qu’il adviendra d’elles quand tous les témoins de leur sauvetage seront disparus.

Ma sensible petite maman fut ébranlée par tous ces événements et l’accouchement de ma soeur ne se déroula pas comme prévu. Le cou enserré par son cordon ombilical, le bébé avait la tête gonflée et déformée par des liquides qui s’y étaient accumulés. Après qu’on l’eut extirpée de sa mauvaise posture par césarienne, la petite fut envoyée d’urgence à Montréal par avion avec des infirmières dévouées, mais sans ma mère qui devait récupérer de l’opération. Vivement inquiète, maman se demandait si son enfant allait garder des séquelles de cet accouchement difficile. La petite revint quelques temps plus tard, heureusement en pleine forme. Elle grandit toujours plus mignonne avec ses magnifiques yeux bleus bordés de longs cils. Tous étaient en admiration devant ce si beau bébé, de sorte que les complications de sa naissance furent vite oubliées.

Les travaux de construction allaient bon train. Ça sentait bon la sciure et le bois d’oeuvre, une odeur que j’associerai toujours à la future maison de mes grands-parents. J’aimais bien suivre l’avancement des travaux. Je commençai à m’intéresser aux plans de maison et me mis à en dessiner fébrilement jusqu’à tard le soir. J’y intégrais des piscines intérieures et toutes les fantaisies qui me passaient par la tête. Puis je faisais une représentation de la façade, respectant l’endroit où j’avais positionné mes fenêtres, en ajoutant quelques arbres et plantes pour compléter l’aménagement paysager. Je dessinais à la lueur d’une petite lampe, couchée sur un lit de fortune, au frais dans la cave de la maison, entre les outils de mon père, la fournaise à l’huile et le poêle à bois, afin de ne pas déranger le reste de la maisonnée endormie.

Pépère refit un beau comptoir-lunch dans la cuisine pour sa Béatrice, de la même couleur que l’ancien. La maison était beaucoup plus petite, mais ils n’étaient plus qu’eux deux à présent que tous les enfants étaient casés. Car Marielle, mon autre tante adoptive, s’était déjà mariée peu d’années auparavant. C’est avec soulagement qu’ils s’installèrent enfin dans leur nouveau nid. Mais leur bonheur allait être de courte durée.

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Être majorette, c’est du sérieux!
1974 ou 1975

Chaque ville, chaque petit village possède ses lieux de rassemblement et ce n’est pas un hasard s’ils sont centrés au coeur des municipalités. Car ils drainent la vie, comme cet indispensable organe humain. Ils sont source d’animation, de rencontres, de débats et leur dynamisme est garant de la survie d’une communauté.

La Grèce antique avait ces amphithéâtres, Rome son Colisée, Lutèce ses arènes, nous à Mont-Brun, nous avions notre salle paroissiale! Entre ses murs sans véritable cachet architectural, elle a vu naître des idylles et danser plusieurs générations de jeunes mariés. On y a ri des frasques de nos acteurs amateurs et pleuré la perte d’êtres chers lors de différentes sortes de veillées. On y a fait bombance avec nos voisins et nos familles et admiré nombre de talents locaux. Et chaque année, elle devenait le point de ralliement autour duquel s’élevaient les kiosques de l’événement de l’été : la Fête champêtre. Parmi les stands de tir de balles sur des canettes, de fléchettes sur des ballons de baudruche, de ballons dans des paniers, ou ceux de rafraîchissements et de hot dogs steamés[1], mon kiosque préféré était celui de la pêche, car c’était le cadeau assuré. Pour 25 cents, on tendait un bâton muni d’un fil avec un crochet au-dessus d’une palissade en bois et un monsieur dissimulé derrière y pendait une babiole pour enfants.
Au nombre des activités proposées, il y avait les démonstrations de force avec des compétitions de souque à la corde et de sciage de bûches, où les hommes prenaient plaisir à jouer de leurs muscles accoutumés à trimer dur, ainsi que de tir de gros blocs de ciment par d’énormes chevaux de trait, pomponnés et enrubannées pour l’occasion. Il y avait des parties de balle-molle et de baseball, l’incontournable bingo et des expositions artisanales organisées par les Fermières. Tout le monde était là, même les familles des villages voisins et la majorité du temps, le soleil généreux était aussi au rendez-vous.

Les festivités s’ouvraient par un défilé de chars allégoriques tirés par des tracteurs de ferme, décorés et animés par les citoyens pour illustrer des organismes de la paroisse comme l’Âge d’Or, l’O.T.J.[2] et le Cercle des Fermières. Les belles duchesses assises en équilibre dans leurs robes longues sur les solides capots des grosses voitures américaines étaient escortées par les Hordes, le groupe de motards de Mont-Brun, talonnés de près par des ti-culs à vélo qui rêvaient d’enfourcher une de ces bécanes au grondement viril. Et sur le dernier char, la jolie reine de la fête, qui avait joué de popularité pour gagner son trône, paradait sous les acclamations approbatrices de ces messieurs. Mais il aurait manqué un petit quelque chose d’officiel à cette parade sans la participation des majorettes!
Déjà au début des années 1960, Mont-Brun avait son corps de majorettes, mais dans la décennie suivante, l’organisation prit de l’ampleur. Il fallait donc concevoir de nouveaux uniformes pour les filles. On a récupéré des bouteilles de Javex pour bricoler des casques et cousu des jupes vertes pour les novices et blanches bordées d’une bande verte pour les plus grandes. C’est avec enthousiasme que je me suis enrôlée dans les nouvelles Cadettes de Mont-Brun avec plusieurs de mes camarades d’école, me pliant de bonne grâce à toutes les répétitions et observant toutes les consignes.
Quand, le grand jour venu, les haut-parleurs crachaient les premières notes de la pompeuse Washington Post March, du compositeur américain John Philip Sousa, nous étions toutes bien enlignées en rangs et prêtes pour notre petite démonstration de manipulation rudimentaire de bâton et de marche en cadence. Je prenais mon rôle au sérieux, imitant scrupuleusement chaque mouvement de la fille de tête, levant les genoux bien haut, tel qu’on nous l’avait appris. Dans mon intense concentration, j’en oubliais même de sourire au passage pour la galerie. C’était mon premier spectacle devant une si grande assistance et j’entendais bien m’acquitter de ma tâche avec application. Question de fierté!
Nos parents, en première ligne des spectateurs, croquaient au passage nos frimousses sur pellicule. Sans doute, ils appréciaient l’effort de préparation que tous avaient consenti, même si les résultats n’avaient rien de bien professionnel. L’organisation de la Fête champêtre était orchestré avec plein de bonne volonté par des bénévoles et il aurait été bien mal venu de critiquer si on ne s’était pas impliqué dans la réussite du projet.

La journée se terminait par une soirée de danse à la salle paroissiale, animée par le groupe de musique local, les Matadors, dirigé par Claude Lemay. Moment où les jeunes filles se disputaient les beaux partis pour danser leurs premiers slows et où s’illustraient dans leur perte d’inhibition et dans la déchéance toujours les mêmes gars saouls.

Si aujourd’hui mon petit village organise encore des fêtes, elles n’ont plus l’ampleur de celles d’autrefois. Mais en revanche, Rouyn-Noranda, une quarantaine de kilomètres plus loin, enfile plusieurs grands événements culturels tout au long de l’année, dont le très prisé Festival du cinéma international en Abitibi-Témiscamingue. La région n’a rien à envier aux grands centres urbains de la province et sait très bien se débrouiller pour attirer des vedettes lors de ses diverses manifestations. Ce n’est pas tout le monde qui est prêt à rouler sept heures pour voir un spectacle à Montréal! La participation des gens vient donner raison aux organisateurs de se démener.

Mais la fête des fêtes qui unit tous les québécois dans des réjouissances culturelles partout à travers la province est sans contredit la Saint-Jean-Baptiste. Reconnue jour férié en 1920, elle est devenue notre fête nationale en 1977, sous la gouvernance souverainiste du Parti Québécois, avec à sa tête René Lévesque. Lorsqu’il prit le pouvoir aux élections du 15 novembre 1976, Lévesque déclara : « Je n’ai jamais pensé que je pourrais être aussi fier d’être québécois. (…) On n’est pas un petit peuple, on est peut-être quelque chose comme un grand peuple! ». Car nous avons su conserver notre langue et notre caractère distinct, malgré la prédominance de la culture anglophone partout sur le continent nord-américain. Mais combien de temps réussirons-nous à porter ce flambeau si avec la controversée politique du multiculturalisme canadienne nous n’intégrons pas les nouveaux  immigrants dans notre grande famille, leur transmettant notre langue et la fierté d’être Québécois? Une langue est plus qu’un moyen de communication. C’est une façon de voir la vie, de l’exprimer, c’est le porte-parole de toute une culture.


[1] Cuits à la vapeur.

[2] Organisation des terrains de jeux

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Ma première communion
Avec l’évêque d’Amos Mgr Hains et le chanoine Ébacher
1972

Tel qu’en témoigne cette photo où j’ai l’air, mais alors là, très à l’aise entre ces deux ecclésiastiques, j’ai reçu le sacrement de la communion, comme tous mes camarades de classe. Normal, puisque nos parents nous ont élevés dans la foi catholique, une éducation qu’ils ont eux-mêmes reçue. Jusqu’à son dernier souffle, ma grand-mère Cécile a prié pour toute sa famille, passant en revue la situation de ses enfants avec ses célestes confidents. Et quand mémère Béatrice, les jambes flageolantes, a dû commencer à se déplacer à l’aide d’une marchette, le bon curé venait chez elle à sa demande, pour lui apporter la communion. Telles étaient les mères de mes parents. Et moi, pourrais-je me définir comme québécoise sans tenir compte de la religion qui a contribué à forger notre identité nationale, influençant le destin des générations qui nous ont précédés?

Tous les dimanches matins, on se rendait à l’église qui était à l’époque très fréquentée, au point où c’étaient les absences qui étaient notées. Nous avions surtout hâte d’y trouver nos cousins et espérions avoir le temps de rigoler un peu juste avant de repartir chacun vers nos maisons. Je crois que la messe était le bon moment pour tous de prendre le temps de réfléchir à un paquet de choses, même si ce n’était pas nécessairement en rapport avec la cérémonie. C’est important la réflexion! Mes parents sont de la génération où on apprenait par coeur le catéchisme à coups de règle sur les doigts, à l’aide d’un recueil contenant des images de diables et d’apocalypse qui me terrifiaient. Heureusement pour nous, les méthodes ont évolué, mais le mal était déjà fait.
Depuis la naissance de la province, c’était l’Église qui contrôlait des domaines-clefs de nos vies comme l’éducation et la santé. À mesure que l’instruction s’est démocratisée, les gens ont acquis de nouvelles facultés de questionner tout enseignement prodigué. On s’est mis à lire les journaux et à s’intéresser à la politique. Au début des années 1960, Jean Lesage est élu premier ministre du Québec avec pour devise : « C’est le temps que ça change! ». Une de ses réformes majeures fut le remplacement de l’Église par l’État.

Aujourd’hui, l’enfer n’inspire plus de crainte à personne. Les curés prêchent à présent dans des églises presque désertes. Les fidèles grisonnent et disparaissent tout doucement. Pour moi, comme pour la plupart des gens de ma génération et des suivantes, l’habitude de fréquentation ne s’est pas installée. Bien qu’un jour, tout a failli changer.
Quand j’étais encore en classe primaire, des jeunes filles de ma paroisse ont eu la merveilleuse idée de former une chorale de jeunes pour animer les services religieux. Ça prenait des volontaires, alors nos parents nous ont inscrits! Parce que nous, on ne savait pas encore qu’on allait adorer cela. Pour quiconque aime bien chanter, il n’y a pas plus grand bonheur que l’harmonie vocale. Avec nos nouveaux chants liturgiques joyeux et rythmés, les messes se trouvaient dynamisées. Ça donnait envie de croire en quelques chose de supérieur. Une entité qui aurait inventé la musique comme arme céleste pour rameuter ses troupes. Mais certains paroissiens n’ont pas apprécié ce vent de modernité et de libération si propre aux années 1970. Le projet a fini par mourir après quelques belles années.

Au fil des ans, l’Église catholique a perdu bien des plumes dans divers scandales d’abus sexuels et de pédophilie. Peut-on s’en étonner, quand on exige des prêtres de renier leur condition humaine. Malgré tous ces remous ma mère a gardé sa petite flamme allumée, car elle a su faire la différence entre les faiblesses des hommes et le message initial livré dans les évangiles. Mais aujourd’hui, celui qui croit en Dieu le dit sur le bout des lèvres, se sentant jugé comme ceux dont on remarquait jadis l’absence à la messe. Le problème, c’est d’avoir laissé se figer un message contenant de belles valeurs dans des textes qui ne correspondent plus à ce que l’on vit aujourd’hui. Si un prophète contemporain réussissait à convaincre le président de la Caisse de Dépôt de renoncer à ses millions pour mener une existence de simplicité et qu’ensuite, sa vie s’en trouvait transformée et illuminée, ça nous parlerait peut-être plus.

Pendant ce temps, d’autres Églises se sont enracinées dans notre paysage culturel. Juste entre 2007 et 2011, notre belle province a accueilli 245 606 immigrants, provenant principalement du Maroc, de l’Algérie, de la France, de la Chine et d’Haïti[1]. D’avantage de confessionnalités différentes se côtoient au Québec, sans qu’on comprenne tout à fait bien qui prie quel Dieu et pourquoi. Peu importe, puisqu’en 1975, nous avons adopté la Charte des droits et libertés reconnaissant la liberté de conscience et l’égalité des religions. Nous sommes historiquement très accueillants et accommodants. Qu’on le déplore ou non, s’établir ici ne signifie pas devoir adopter notre culture. Et encore moins nos convictions… quand nous en avons encore.

On souhaite tous vivre selon de bonnes valeurs d’amour et de partage, d’accueil et de tolérance, de respect et de pardon. Et c’est ça le message des évangiles. Ce n’est que ça! Pourquoi en faire toute une histoire avec des papes et des églises très riches, et des préceptes très intolérants. La plupart des religions prônent des valeurs louables. C’est la façon dont certains hommes interprètent les vieilles écritures qui fait tout dérailler. Si les valeurs religieuses empêchent certaines personnes de tuer leur voisin, de convoiter leur femme ou de les voler, c’est quand même déjà pas mal.

Le plus difficile n’est pas de croire en un Dieu, mais de ne croire en rien. Car il faut alors trouver un sens à sa vie. Je ne pense pas que de gagner de plus en plus d’argent soit une raison satisfaisante d’exister.


[1] Source: Site Internet gouvernemental: Immigration et Communautés Culturelles, Québec

 

Fr et Michel

En grande conversation avec mon oncle Michel
autour de 1971

Un Américain du nom de Dale Carnegie a publié en 1936 un bouquin intitulé dans sa version française : « Comment se faire des amis, pour réussir dans la vie ». Le livre a connu un franc succès. On pouvait y apprendre que « La qualité de contact est un puissant moteur de succès : être recherché pour ses qualités humaines, créer la sympathie, faire passer ses idées, ne pas gâcher une relation de travail, savoir motiver, corriger sans démotiver… Être vraiment apprécié dans son entourage, professionnel et personnel : voilà qui détermine largement l’efficacité et la qualité de vie! »[1]
Je crois effectivement que l’intelligence sociale est l’aptitude-clef dont on devrait encourager le développement chez l’être humain. Puisque nous ne sommes pas destinés à vivre seul sur une île déserte.

Avant de commencer l’école, je n’ai pas vraiment fréquenté d’autres enfants que mes cousins. Nos voisins, les Dubois, habitaient trop loin dans le rang pour que cela favorise de quelconques relations. Du moins jusqu’à ce que nous fussions assez grands pour monter à vélo la pente escarpée qui menait à leur maison. Et même à ce moment-là, maman n’aimait pas tellement que nous allions chez eux, car elle avait peur que nous dérangions madame Dubois. Alors, le plus souvent, c’étaient Marjolaine et Sylvie qui s’amenaient chez nous. Elles avaient environ le même âge que Nicole et Richard et venaient surtout pour les voir. Quoi que, à bien y penser, j’ai quelques souvenirs d’avoir plus tard passé de bons moments avec Sylvie.
Mes parents ne recevaient eux-mêmes pas de couples d’amis à la maison. En fait, inviter des amis à souper n’était pas tellement dans les habitudes des gens de par chez nous. On recevait la famille, et encore, c’était surtout celle de ma mère, car ils habitaient un peu trop loin pour un rapide aller-retour. Et en dehors des fêtes préprogrammées du calendrier, on ne sortait pas tellement de la maison non plus, ne serait-ce que pour faire de simples petits coucous à nos proches.

Ainsi, ma vie sociale, avant l’âge de cinq ans, se résume en gros à fréquenter les gens de ma famille qui gravitent autour de nous dans le même village. Je côtoie donc surtout les enfants d’oncle Alfred et tante Adrienne et mes grands-parents François et Béatrice, chez qui je vais régulièrement me faire garder depuis que maman s’est trouvée un boulot de secrétaire à l’école. Mémère m’apprend à tricoter et à jouer aux cartes, pour passer le temps. Je l’aide aussi à arracher les mauvaises herbes dans son potager et à cueillir des fraises sauvages[2] en saison, pour ses confitures. Mais je n’aime pas quand le vieux monsieur Hudon, toujours affublé de sa pipe, s’amène à l’improviste pour discuter d’affaires municipales avec pépère, car je suis d’une timidité maladive. Oh là, là! Je suis loin d’être prête à appréhender l’inconnu!

Pourtant, un beau jour de septembre 1970, on me pousse tout de même dans un autobus jaune aux marches très hautes, direction école de Cléricy, afin que j’apprenne par moi-même comment me faire des relations. Je dis relations, car je ne crois pas que des personnes aux intérêts et aux goûts pas encore bien définis puissent être de véritables amis. Dans ma tête ça pouvait se concevoir ainsi : « Hey, pas si vite! Il va falloir qu’on jase un peu pour savoir si toi et moi on partage quelque chose en commun! J’sais pas moi, est-ce que t’aimes dessiner? » Aspect rassurant, parmi toutes ces nouvelles têtes, il y avait une personne fiable avec laquelle je partageais au moins un vécu : ma cousine Claire.

Premier choc, dans ce foutu endroit qu’on appelle la classe de maternelle, il faut se plier à des horaires débiles, même quand on n’a vraiment pas envie de faire la sieste ou d’écouter des émissions de télévision gnangnan. Tout cela pour permettre à la maîtresse de faire une pause sans avoir à gérer des activités beaucoup plus intéressantes comme peindre avec de la gouache. Je n’avais passé que quelques jours dans cette espèce de garderie subventionnée par l’état qu’on nous avait déjà mises en punition, Claire et moi, pour avoir chuchoté durant Poly en Tunisie! Je ne regardais même pas cette émission à la maison, alors pourquoi aurais-je dû m’y intéresser à l’école? Si c’est cela l’éducation! Qu’on m’apprenne à lire et à compter au plus vite! Non? D’accord, je vais faire semblant de dormir à heures fixes et de m’intéresser à un poney, ou pourquoi pas dormir pendant que le dit poney et ses petits copains vivent leurs si palpitantes aventures d’un intérêt relatif.

Outre les ateliers libres de peinture avec les doigts, la sieste, la télévision et les petits meubles et accessoires à notre dimension, je n’ai pas vraiment d’autres souvenirs de la maternelle que celui de m’être fait voler Petit Tigre, une figurine qui provenait probablement d’une boîte de céréales, que j’avais eu la mauvaise idée d’apporter pour la montrer. Ah, je me rappelle aussi les moqueries des autres enfants quand maman a décidé de faire couper à la garçonne nos longs cheveux à ma soeur Nicole et moi, en prévention contre l’infestation de poux qui sévissait à l’école.
Donc, en résumé, voici mes premières leçons de vie en société : on doit respecter des horaires contraignants, mais quand on aime une activité, le temps passe plus vite; il y a des gens qui sont voleurs et d’autres qui se moquent de toi, mais on peut compter sur sa famille pour te soutenir dans les moments difficiles.

Papa possède ces qualités sociales que l’on reconnaît aux Québécois. Il a de la facilité à se lier avec les étrangers. Il est accueillant, chaleureux, serviable et aime rencontrer de nouvelles personnes et échanger avec elles. Maman aussi aime discuter, mais en territoire connu, avec des gens avec qui elle partage des affinités. Et je tiens d’elle. En fait, elle aime bien mieux écouter les gens, car elle pense que leurs histoires sont plus intéressantes que les siennes. Au fond, l’important souvent n’est pas l’histoire, mais la façon dont on la raconte. Soit dit en passant, nous avons de sacré bons conteurs au Québec! Si Saint-Élie-de-Caxton n’est maintenant plus un petit village sans histoire depuis que le désormais célèbre Fred Pellerin en a fait le théâtre de ses récits, l’Abitibi-Témiscamingue avec son Cercle des Conteurs encourage depuis 2005 ses plus verbeux cueilleurs de mémoire à se faire aller le « mâche-patates » dans des soirées itinérantes.

Pour ma part, si je me trouve en présence d’une personne qui n’a rien à dire, je me sens vraiment prise au dépourvu de devoir alimenter la conversation. Je crois que je me débrouille mieux pour raconter des trucs par écrit. Du moins, je le présume, si vous êtes encore en train de me lire à ce stade-ci…

Droits d’auteur: Francine Gaulin


[1] CARNEGIE, Dale, Paris, Hachette, 1956, 264 p.

[2] En France, on dit « fraises des bois », mais j’ignore pourquoi, car aucune fraise ne pousse dans les bois!

plageMercier

Avec mon petit maillot rouge.
Nicole, enveloppée dans une serviette.
Autour de 1969

On prend des photos pour se souvenir, pour immortaliser un moment heureux, ou peut-être inconsciemment pour tenter de retenir le temps qui passe. Car les enfants grandissent, nos proches finissent par disparaître, mais le tirage de cet instant qu’on a fixé sur papier glacé demeure. Les photographies sont de fidèles témoins qui racontent des fragments de l’histoire de nos familles. Après, il ne reste plus qu’à faire tourner la suite du film dans notre mémoire. Sans ces clichés parfois volés à notre insu, il serait si facile d’oublier, des dizaines d’années plus tard, chacun de ces petits bonheurs constitués de trois fois rien.

Bien entendu, je ne peux me rappeler cette belle journée d’été où j’ai pu enfin revêtir mon maillot rouge, car j’étais trop petite. Mais je me souviens que la plage était l’endroit le plus fantastique de mon enfance. Et pour moi, ce lieu mythique avait un nom qui fait toujours rêver les jeunes générations de Mont-Brun : la plage Mercier! Elle était située à quelques kilomètres de ma maison; juste trop loin pour y aller à vélo, debout sur les pédales, afin de grimper les grandes côtes qu’il aurait fallu affronter tout le long du chemin, soufflant et suant sous un soleil de plomb. Alors nous dépendions de mon père, qui devait trancher si oui ou non, nous pourrions plonger dans l’eau fraîche cette journée-là.

Car de se rafraîchir, nous en sentions drôlement le besoin! Existe-t-il sur terre un autre endroit soumis à de tels écarts de température entre les saisons que l’Abitibi? L’hiver 2013 fut particulièrement « saisissant », alors qu’on y a enregistré un record de -43°C, tandis qu’en été, le mercure du thermomètre peut monter au dessus de 35°C. N’oubliez pas d’ajouter le facteur éolien, qui rend le froid encore plus cinglant et l’indice humidex, qui nous fait se liquéfier dans nos vêtements les plus légers! Au Québec, la température varie d’un jour à l’autre, d’une saison à l’autre, sans crier gare, donnant lieu à d’édifiants sujets de conversations pour chauffeurs de taxi. À peine commence-t-on à s’acclimater aux grands froids qu’on doit maintenant endurer la canicule. Certains n’y arrivent tout simplement pas et optent pour la solution climatisée. Normal, dans ces circonstances, que plus de 300 000 familles québécoises possèdent leur propre piscine, pendant que les autres en rêvent. Pas besoin d’habiter le bord de mer pour adorer se flanquer à l’eau!

Donc, il arrivait que par un très chaud après-midi estival, papa décide enfin d’accéder à nos demandes répétées de nous conduire à la plage Mercier. Une fois sur place, il n’avait pas à regretter d’avoir acheté la paix, car nous profitions au maximum de chaque minute de baignade qui nous était allouée. Peu importe si l’eau était froide, si nos lèvres commençaient à bleuir ou si notre peau devenait toute ratatinée comme si nous avions atteint un âge vénérable. Nous barbotions joyeusement jusqu’à ce que maman nous enjoigne de sortir de là. « Oh, non, pas tout de suite! Encore un peu! », suppliions-nous en claquant des dents, serrant bien fort les coins de notre serviette de plage sur nos petites épaules.
La journée se terminait par un grand pique-nique en compagnie de nos chers cousins. Car il faut savoir que la condition sine qua non pour que nous allions au lac était que mon oncle Alfred accepte d’y amener aussi sa famille. Vous imaginez un peu l’alignement de planètes que ça pouvait exiger! Alors là, seulement, nous étions autorisés à nous embarquer pour cette grande aventure de l’été, qui commençait dès que nous franchissions la barrière blanche installée devant la maison de monsieur Patrice Mercier, le propriétaire du site.

Le pique-nique était un autre moment-phare de notre escapade. Au menu, il y avait de succulents hamburgers apprêtés sur les petites grilles du Hibachi portatif au charbon de bois, que mon père et oncle Alfred faisaient cuire, bière à la main, en discutant nonchalamment. Il est bien connu qu’ici, ce qui entoure la cuisine au barbecue est un territoire strictement masculin. Mais qui a tout préparé, vous croyez? Nos mères avaient pensé à tout et à chacun. Outre les bouteilles de bière pour ces messieurs, la grande glacière était remplie de toutes les garnitures possibles pour accompagner pain et bifteck haché, d’une bouteille d’un litre de Pepsi et d’une de Seven Up et de petits gâteaux Vachon comme dessert. Chez nous, les boissons gazeuses étaient réservées aux fêtes ou aux occasions spéciales comme celles-là. D’autant plus exceptionnelles que nous nous rendions au lac environ trois fois par été, grand maximum. Le reste du temps, pour nous rafraîchir, il y avait le boyau d’arrosage. Quand nous étions vraiment petits, maman remplissait une ancienne cuve pour faire la lessive où nous plongions notre derrière plein de sable bien volontiers.

Comme tous parents parachutés dans cette tâche sans savoir ce qui les attend réellement, les miens faisaient leur gros possible. Ils avaient bien d’autres préoccupations que de combler tous nos désirs d’aspirants au titre d’enfants-rois. Il fallait d’abord nous nourrir, nous vêtir, nous loger, et les familles étaient encore de taille respectable, de sorte que le couronnement a sauté notre génération. Le travail de mon père était exigeant physiquement, alors quand il rentrait à la maison, il ne voulait que retrouver son fauteuil et ses pantoufles. Et si par malheur nous étions déjà bien installés dans le dit fauteuil, nous en étions chassés sans état d’âme. Je peux vous dire que nous ne prenions pas la peine de parlementer et abdiquions en quatrième vitesse.
La définition d’un père s’apparentait d’avantage à un être inaccessible qui nous parlait peu, sauf quand il avait besoin de nous pour un travail. Nous, ses sujets, éprouvions pour lui une crainte mêlée de fierté et de respect : Le plus fort, c’est mon père! Il lui arrivait bien de jouer un peu avec nous, quelques instants, mais il s’en lassait vite. Papa ne connaissait aucun repos et avait toujours un ouvrage en plan, même à la maison. Le mot vacances ne faisait pas partie de son vocabulaire.
Puis un beau jour, tous ces pères arrivés à maturité finissent par sortir enfin de leur cocon pour se métamorphoser en papys adorables et attentionnés. C’est alors qu’ils reprennent possession de leur vie et de leur temps, où nous retrouvons une place de choix.

Lorsque j’étais enfant, ma mère n’était pas non plus très près de nous. Je ne me rappelle pas qu’elle nous ait lu des histoires pour nous endormir. Je n’ai pas souvenir d’avoir trouvé refuge dans ses bras au-delà de l’âge des biberons. Sans doute, elle nous démontrait son amour autrement, notamment par des tas de petites gâteries culinaires. Elle savait nouer savamment notre écharpe de laine pour que notre front et nos joues restent au chaud. Elle savait nous soigner quand nous attrapions une à une toutes les maladies infantiles. Nous nous sentions en sécurité.

Cette façon de nous élever a surement facilité notre détachement de la cellule familiale. À bien y penser, c’était peut-être le meilleur moyen de nous pousser hors du nid. Tout cela signifiait: Allez, faites votre vie! Faites vos propres expériences! Je ne me souviens pas d’avoir surpris le regard discret de notre mère épiant nos jeux, vérifiant que tout allait bien. Cela ne signifiait pas qu’elle ne le faisait pas, mais elle n’intervenait qu’en cas de nécessité absolue. Par exemple, quand on se faisait une vilaine écorchure sanguinolente incrustée de petits graviers suite à une mauvaise chute à vélo. Disons qu’on apprenait vite à faire plus attention!

Aujourd’hui, les enfants ne peuvent plus faire un tour de roue ou un pas dehors sans casque, sans surveillance, ou sans accompagnement. On s’inquiète dès qu’ils s’éloignent de notre champ de vision, craignant qu’ils aient mal ou qu’ils échouent ce qu’ils entreprennent. On a surtout peur du gros méchant loup tapi dans l’ombre, car on le sait assez perfide pour modifier son déguisement afin de mieux les berner, à mesure qu’ils grandissent. Et je suis certaine qu’au fond, nous sommes bien contents qu’ils collent longtemps à la maison.

Alors on leur parle, on leur pose des questions, on les inscrit dans des activités encadrées. On organise de grandes fêtes pour leurs anniversaires et, sortant le petit appareil photo numérique, on mitraille la scène, car le temps passe si vite…

Droits d’auteur: Francine Gaulin

Nicole et jacques

De la visite dans notre petite maison
autour de 1966

Maman, qui aime beaucoup la musique, possède un super tourne-disque compact vert avec un couvercle blanc, qu’un collectionneur trouverait aujourd’hui très vintage d’exhiber dans son salon. La voici en disk jockey dans la cuisine de notre première maison, précédemment évoquée, passant les derniers succès de sa petite collection. La table a été poussée et le tapis roulé dans un coin pour permettre aux danseurs d’évoluer sans encombre. Et voilà les tout premiers échantillons de la fameuse flopée de cousins qui s’amènent. Mon frère Richard tournoie en serrant très fort cousine Rachel, ce qui semble drôlement les amuser. Nicole danse gracieusement avec cousin Jacques sous l’oeil bienveillant de son papa, mon parrain Jean-Paul Thibault. Sans partenaire, cousin Bruno attend sagement son tour debout dans le coin droit. Et moi? Probablement au lit avec un biberon.

Notre téméraire cousin casse-cou Jacques, qui pavane ici fièrement avec chemise et cravate comme un petit homme, a aussi été rescapé d’un orphelinat. Ma marraine Françoise, qui adore les enfants, n’a pas eu beaucoup de chance avec ses premières grossesses. Elle a d’abord eu Claude, qui a quelques années de plus que nous, ce qui explique qu’on n’ait pas partagé autant d’instants magiques de l’enfance; puis je crois qu’elle a perdu des embryons, à son plus grand désespoir. Alors, avec oncle Jean-Paul, ils ont décidé d’accueillir ce petit garçon tout blond. Dans nos caboches d’enfants, Jacques a toujours été l’un des nôtres, peu importe les drôles de plans qu’il aimait parfois échafauder, dont nous n’aurions jamais eu l’idée. Et pourtant, grand-père François et même mémère Béatrice en avaient de la graine d’espiègle dans le ciboulot!

Si maman aime bien écouter de la musique sur ses microsillons 33 et 45 tours, papa lui affectionne surtout en jouer. Il interprète sur son accordéon diatonique des reels folkloriques aux accents irlandais. Mais nous, ses enfants, n’avons pas tellement l’oreille amie avec ce style de musique. Alors pour ne pas entendre nos récriminations, il pratique son instrument dans sa chambre ou dans l’escalier du sous-sol.[1] Pauvre papa nostalgique, c’est bien fini le temps des veillées de rang improvisées chez un voisin autour d’un musicien qui animait la soirée. Maintenant il y a la télévision, la musique enregistrée, le cinéma et mille autres façons de se distraire. Et les voitures peuvent nous mener si loin et si rapidement, qu’on oublie de s’intéresser à ce qui est tout près.

Papa quitte souvent la maison pendant plusieurs mois pour aller travailler sur des chantiers de forage. Ce maudit temps passe donc lentement, sans voiture au beau milieu d’un rang. Maman n’a jamais appris à conduire, car elle pensait que ce n’était pas pour elle. Elle a sûrement dû le regretter maintes fois par la suite. Pour se distraire, quand il n’y a rien de bon à la télé, ce qui arrive alors fréquemment, vu le nombre restreint de chaînes captées par les petites antennes en forme d’oreilles de lapin, maman se plonge dans un bon livre ou dans ses mots croisés. Comme il n’y a pas encore de bibliothèque municipale au village, elle s’est abonnée à la revue Sélection du Reader’s Digest, par le biais de laquelle elle s’achète des condensés de livres. Elle nous encourage très tôt à la lecture en commandant pour nous des encyclopédies de science nature et des albums de Walt Disney que nous dévorons littéralement.

Mon père lit aussi beaucoup, mais pour l’instant, il s’intéresse surtout au journal local La Frontière, au Bulletin des Agriculteurs et à La Terre de chez nous, car il rêve de monter sa propre entreprise agricole. Il met de côté ses économies avec force discipline afin d’y arriver. De toute façon, papa déteste le principe des prêts. Probablement qu’il a trop entendu de ce qui s’était produit lors de la grande crise économique dans les années 1930. Des gens incapables de rembourser leur hypothèque se sont tout fait reprendre, maisons et biens, par les banques sans coeur et sans pitié. Alors papa ne s’achète rien qu’il ne puisse payer d’une traite. Et ses rêves d’agriculteur, il entend bien les réaliser.

Pour garder la forme d’ici là, mon sportif de père s’est inscrit dans la ligue de balle-molle du village. Cela s’apparente au baseball, mais se joue avec une balle un peu plus grosse. Maintenant que j’ai grandi, il m’amène avec lui. J’aime bien aller le regarder évoluer sur le terrain. Mais, bon, c’est quand même parfois un peu long. Lorsque j’en ai marre, je fais le tour du secteur pour récupérer les bouteilles consignées et file les échanger au dépanneur Caron contre un Popsicle[2] ou une autre gâterie. La récolte est toujours satisfaisante, car regarder les autres courir, ça donne soif! Et puis ici, qui dit sport, dit bière, cela va de soit! Les entreprises publicitaires ont admirablement bien fait leur boulot pour en arriver à faire adopter à grande échelle ce breuvage fermenté à base de malt et de houblon au goût amer! Populaire, pas chère, la p’tite bière s’impose bientôt comme l’apéro de base dans toutes les chaumières.

L’hiver, papa joue à la pitoune, également appelé hockey bottine. Il s’agit de hockey sur glace mais sans patins. Probablement inventé par des ti-culs qui n’avaient pas les moyens de s’en procurer. Les vrais, comme mon père, s’achetaient tout de même des chaussures spéciales en toile blanche avec des semelles à crampons en caoutchouc orange. Ils enfilaient de bonnes paires de bas de laine tricotées maison pour ne pas geler des pieds et s’élançaient sur la patinoire extérieure. Et nous, on grelottait debout sur le bord des bandes, s’époumonant à les encourager. Il ne fallait surtout pas que l’équipe du village voisin ait le dessus sur la nôtre!

Les samedis soirs, nous regardions ensemble les matchs de hockey des Canadiens de Montréal. De toute façon, comme il monopolisait la télévision, j’ai fini par réellement m’y intéresser. J’en suis arrivée à connaître tous les noms des joueurs de notre équipe nationale. C’était du temps où on avait un club gagnant qui collectionnait les coupes Stanley. Papa était fier d’y suivre les exploits des petits gars de la région, comme Réjean Houle, Christian Bordeleau et Jacques Laperrière. Il faut dire que Rouyn-Noranda était et est encore aujourd’hui la troisième ville de notre province, après Montréal et Québec, rien de moins, à avoir produit le plus de joueurs évoluant dans la Ligue nationale. Go Habs Go!

En Abitibi, nous devons probablement aux descendants des Britanniques, qui sont venus nombreux investir dans les mines, notre attrait pour les jardins d’un anarchisme étudié, ce goût pour le thé qui détrône le café à l’heure des repas et notre passion pour les sports de compétition. Même si ça nous coûte de l’avouer, puisqu’on aura longtemps la défaite des plaines d’Abraham[3] à travers la gorge. À Bourlamaque, coquette bourgade minière près de Val-d’Or érigée par les dirigeants Anglais, rien n’est laissé au hasard, du tracé des rues à l’harmonie des constructions louées aux travailleurs, en passant par leurs jardins entretenus par la compagnie. Avec leurs gros capitaux, ils organisent des équipes de hockey et font venir de l’extérieur des joueurs étoiles pour relever le niveau de compétition. Ils programment des matchs entre les compagnies minières de toute la région. À la mine Noranda, les ouvriers ayant un talent pour ce sport sont payés pour s’entraîner durant leurs heures de travail, sous l’oeil bienveillant du patron Edmund Horne. La compétition entre les clubs de hockey de Rouyn-Noranda et de Val-d’Or est légendaire. La petite flasque d’alcool que l’on apporte pour se réchauffer dans les gradins du premier aréna glacial de Noranda, qui s’apparentait d’avantage à une patinoire couverte, doit aussi contribuer à échauffer les esprits des spectateurs. Aujourd’hui encore, quand les Huskies de Rouyn-Noranda rencontrent les Foreurs de Val-d’Or, la tension est à son comble. On a surnommé cette rivalité la bataille de la 117, du numéro de la route qui relie les deux villes.

On dit que le hockey est une religion au Québec. N’a-t-on pas surnommé les Canadiens de Montréal la Sainte-Flanelle? On faisait ici référence au tissu des chandails qu’ils portaient auparavant. À cette époque, les aspirants avaient plusieurs joueurs d’ici comme exemples à suivre. À présent, cette équipe est d’avantage formée de candidats russes ou scandinaves, ou encore d’Américains, que de Québécois pure laine. Tranquillement, le vent tourne. Et c’est peut-être sous l’influence de l’immigration européenne et sud-américaine, mais les jeunes s’intéressent de plus en plus au soccer, qu’on pratique en gymnase durant l’hiver. Il faut dire aussi qu’assister aux matchs des Canadiens est devenu hors de prix depuis la construction du coûteux Centre Bell. Pendant ce temps, les gentils fantômes de l’ancien Forum de Montréal regardent maintenant des films avec des lunettes 3D dans le nouveau cinéma qu’on a aménagé sur le site du défunt amphithéâtre sportif.


[1] Aujourd’hui, c’est nous qui le prions de jouer, car nous savons que ces moments sont précieux et nous souhaitons les graver dans notre mémoire.

[2] Marque de commerce américaine pour les barres de jus congelées autour d’un bâtonnet.

[3] La bataille des plaines d’Abraham se déroula le 13 septembre 1759 durant la guerre de Sept Ans, à Québec. Elle opposa les Français défendant la ville assiégée à l’armée britannique et se solda par la victoire de cette dernière et la mort des deux généraux commandant la bataille, Montcalm et Wolfe. Elle marque le début de la conquête britannique et la fin du régime français en Nouvelle-France. (source: Wikipédia)