Archives de janvier, 2013

KONICA MINOLTA DIGITAL CAMERA
J’ai bien vu hier soir que ce qui tombait du ciel, n’était pas de la neige comme nous aurions dû nous y attendre à cette époque de l’année. Déjà, quand nous sommes allés faire prendre sa dernière marche à Lucien le chien, nous avons vu la glace qui commençait à givrer les vitres des voitures. Mais la route n’était pas vraiment glissante à ce moment-là. Alors ce matin, je ne me suis pas méfiée. J’ai jeté un rapide coup d’oeil à l’escalier de béton et tout semblait normal.

Après, c’est arrivé très vite. À peine ai-je posé le pied sur le haut du palier que j’étais déjà rendue en bas de l’escalier, les arêtes des marches contre mon dos déjà fragilisé par une mauvaise nuit de sommeil. Lucien le chien a fait de son mieux pour ne pas subir le même sort que moi et j’ignore encore comment il s’y est pris, lui qui souffre d’un problème de hanches et qui a une blessure  non guérie à la patte arrière droite. Je suis demeurée étendue sur le sol un moment, tentant de me ressaisir, pendant que mon chien inquiet restait à côté de moi, se demandant visiblement quel comportement adopter. J’ai passé en revue les différentes parties motrices de mon corps, tout semblait heureusement en état de marche. Après avoir fait signe à Lucien d’aller vaquer au soulagement de ses besoins, j’ai inondé l’escalier maudit de sel de déglaçage en quantité peu raisonnable pour l’environnement. Il n’allait pas m’avoir aujourd’hui ce salopard!

Mon dos conserve un souvenir peu élogieux de cette aventure. Décidément, les épisodes de verglas se font de plus en plus fréquents. Même François commence à soupeser les bienfaits de ces pourtant affreux abris tempo. Il y pensera encore plus quand il aura à dégivrer les fenêtres de la voiture tout à l’heure.
Et un au-dessus de l’escalier? C’est à considérer!!!

Droits d’auteur: Francine Gaulin

Des lunettes pour l’aveu (extrait)

Publié: janvier 23, 2013 dans Roman
Tags:

imagesCADMVF4WPrologue

Bilan. J’aurai bientôt cinquante ans. Je suis myope et célibataire. Ma vision de l’amour a été à jamais brouillée par une crise de coeur. On s’en relève, puisqu’il le faut. On reconstruit peu à peu les ponts avec sa vie. Mais on se rend vite à l’évidence que la circulation des sentiments ne se fera jamais plus comme avant.

Vieillir ne me fait pas peur. C’est cette « malédiction » qui pèse sur ma vie qui m’effraye. J’ai ouvert les guillemets pour ne pas que vous me croyiez folle. Parce que malédiction est un mot très vilain. De cette catégorie de termes qu’on ne peut pas employer à la légère. Alors je dois vous faire état de preuves tangibles. Les pires tuiles de ma vie me sont tombées dessus chaque fois que j’ai changé de dizaine. À deux jours de mes quarante ans, l’unique copie du manuscrit auquel je travaillais a été jetée par erreur par Sylvie, ma « meilleure » amie. Dix mois de travail tapissant le fond d’un dépotoir! Toutes ces nuits d’insomnies déchiquetées sans pitié par des mouettes rieuses! Il m’a fallu prendre cela avec philosophie sous peine de commettre un assassinat. Il paraît qu’un avortement spontané peut être causé par la présence d’un foetus non viable. Peut-être que ce livre aurait été un flop et qu’elle m’a évité une déconvenue. Quoi qu’il en soit, je n’aime pas quand le destin se permet de telles libertés avec la sueur de mon front, le sang dans mes veines, la chair de ma chair.

Lorsque j’ai atteint ma trentième année, presque tout ce que je possédais est parti en fumée dans l’incendie de mon appartement. J’habitais encore avec Sylvie à l’époque. Cela eut pour effet de mettre fin à une cohabitation qui, de toute façon, n’aurait pas fait long feu. Il en allait de notre amitié. Quelques divergences de points de vue menaçaient de mettre le feu aux poudres. Du coup, je me suis retrouvée sans feu ni lieu. Maurice, mon éditeur, m’a hébergée un moment, puis j’ai fait feu de tout bois et me suis mise à la recherche d’un nouveau logement. Fin de l’épisode.

La palme des malheurs va au passage de dix-neuf à vingt ans. Même si de neuf à dix ans c’était quand même pas mal, puisque j’ai failli mourir d’une péritonite aiguë. Pire que l’ombre de ma propre mort fut la perte de Jean, le grand amour de ma vie. C’est à partir de ce moment que j’ai commencé à écrire. Appelons ça une thérapie. Lorsqu’il est passé de vie à trépas, il y a trente ans, les psys étaient moins populaires. Réservés aux fous.

Depuis sa mort, j’ai fait une croix sur ma vie amoureuse. Cela peut paraître difficile à comprendre, mais pour moi, Jean représentait la crème de la crème. On dirait qu’un amour comme ça, on ne peut en avoir qu’un seul dans sa vie. Question de statistique. Je vis assez bien mon célibat. Je n’ai pas d’attentes envers les gens, seulement envers moi-même.

J’ai habité dix ans avec Sylvie. C’était quand même plutôt bien, sauf peut-être du côté intimité. Sylvie semblait chercher à rivaliser avec Casanova. Ce qu’il a pu défiler comme faune dans cet appartement : des poètes qui ne rimaient à rien, des cuisiniers aux petits oignons, des musiciens chanteurs de pomme, des vendeurs de rêve. Je crois qu’elle est amoureuse de l’amour. Lorsque la flamme baisse, elle va voir ailleurs. Elle a besoin de vivre constamment sur un high. Ça aurait pu être pire. Y’en a qui prennent de la drogue pour ça. Sylvie est une chic fille. Elle est comptable agréable.

Pour ma part, je trouve les hommes tellement pâles et sans intérêt lorsque je les compare à Jean. Si vous saviez le nombre de types que Sylvie m’a présentés. Une vraie marieuse. Plus fort qu’elle. Comment pourrais-je lui en vouloir aujourd’hui? Vous en avez beaucoup des amis qui vous sont fidèles depuis trente ans? Quelque chose de rare, de précieux.

Sitôt que j’ai eu les fonds nécessaires, je me suis achetée un condo à Montréal, sur le fameux Plateau Mont-Royal. C’est près de tout, c’est central. Il y a des tas de petites boutiques où les objets les plus farfelus rivalisent en originalité, en couleurs et surtout en prix. On y déguste une cuisine issue des quatre coins de la planète dans un décor exotique et recherché. C’est un grand village au milieu de l’anonymat urbain.

Je suis donc devenue écrivaine par nécessité. J’écris comme d’autres se jettent corps et âme dans leur boulot pour éviter de réfléchir à leur misérabiliste vie. Je suis une droguée des mots. Mais on dirait qu’aujourd’hui, ça ne me suffit plus. J’ai dû développer une accoutumance. Ça sent les choses à régler avec le passé.

L’Abitibi me manque. Ça fait trente ans que je n’y ai pas mis les pieds. Depuis la mort de… vous savez qui. J’y ai habité seulement les dix-neuf premières années de ma vie et pourtant elles me sont entrées dans le corps. On ne se défait pas comme ça de ses racines, il faut croire. Mais j’hésite à retourner là-bas. Je ne suis pas partie en bons termes avec la région.

J’ai quelques nouvelles de ma famille par ma petite soeur Marie, la seule personne avec qui je suis demeurée en contact. Elle m’assure qu’il est inutile de penser me pointer à la maison. Pour mes parents, je suis rayée de la liste, une paria. Ils ont cessé d’accumuler les tourments à mon sujet, considérant le fait que moi, je ne m’inquiétais pas d’eux. Ce qui est faux, bien entendu. Mais j’ai fait jurer à ma soeur de ne pas leur dire que je demande régulièrement des nouvelles.

C’est parfois difficile de vivre avec les conséquences de nos actes. J’aurais dû réfléchir avant de m’enfuir. J’ai toujours été trop prompte à réagir. Mais je n’en pouvais plus qu’on me parle de Jean avec ce regard faussement sympathisant. Quand il est mort, fallait que je décampe ou c’est ma santé mentale qui prenait le bord. Je suffoquais.

Par la suite, je me suis mise à vénérer tout objet lui ayant appartenu comme si c’était une sainte relique. Comme par exemple, ses lunettes d’aviateur. Elles ont un large élastique et ressemblent vaguement à des lunettes de natation. Le genre de machin que portaient les pilotes de biplan, foulard au vent. Les verres sont teintés jaune. Ce devait être un modèle unique ou expérimental. Je n’en avais jamais vu d’autres comme ça auparavant. Mais pour ce que j’y connais en lunettes d’aviateur. En les portant, c’est comme si je voyais la vie à travers ses yeux. Comme si je permettais à son âme de continuer à explorer le monde. Jean rêvait de parcourir la planète pour venir en aide à tous les miséreux. Saint-exubérant!

Je garde toujours ses lunettes près de moi lorsque j’écris, comme un porte-bonheur. J’ai parfois l’impression désagréable que sans elles, je ne serais pas en mesure d’aligner deux mots, que je leur dois tout. Alors je vis dans la crainte perpétuelle de les perdre ou de me les faire voler.

(…)

droits d’auteur Francine Gaulin
Des lunettes pour l’aveu
Fiction
197 pages
Terminé en 2007

Jour d’Abitibi

Publié: janvier 21, 2013 dans Billet d'humeur
Tags:,

les foins

Lorsque je contemple ces vallons rebelles, displinés par les agriculteurs, cette lumière brute et franche qui ne laisse aucune place à l’ombre d’un doute, je saisis une parcelle de ce qui fait de l’Abitibi une région unique. Fondée par les pères de nos pères, à la sueur de leur rêve de liberté, elle a engendré des conquérants, des patenteux ingénieux et de vaillantes porteuses de flambeaux. Comment ne pas se réclamer détenteur de son ADN, comment ne pas désirer être reconnu comme légitime héritier?

On croit habiter une région, mais c’est cette région qui nous habite, même longtemps après notre départ. J’ai une tendresse pour ses habitants qui se battent encore et toujours contre les préjugés de ceux qui ne savent pas, devant encore et toujours faire leur preuve, malgré la reconnaissance éphémère de leur mérite. À beau mentir qui vient de Rouyn, dites-vous, qui croyez que sa principale ressource est une mine de mouches noires.

L’Abitibi a très tôt appris à ne compter que sur elle-même et son envol n’en fut que plus majestueux. Dans ses beaux jours, elle transpire de créativité, se débrouillant pour qu’on ne l’oublie pas.

toile

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Maison de colonisation, famille François Gaulin
photo: Stéphane Gaulin

droits d’auteur: Francine Gaulin