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J’étais celle qui ne jurait que par la force de ses jambes et qui essayait de convaincre François que le vélo, il n’y a que cela de vrai. Alors, au début, quand je lui fais part de mes intentions d’apprendre à conduire une moto, il semble dubitatif. Il y a de quoi. Il m’a fallu beaucoup de temps avant d’accepter de monter sur sa bécane. J’avais les mêmes appréhensions que tous ceux qui n’y connaissent vraiment rien. « Oh-ho, si on penche trop, on ne va pas tomber tu crois? Y’a pas beaucoup de protection là-dessus. Puis si on tombe, à la vitesse qu’on va, on est foutus! » Bon, c’est quand même vrai que ce n’est pas sans danger. Mais on ne peut pas dire que la conduite automobile est exempte de risques non plus, si on y va par là.

François ne tente pas de me dissuader de mon projet. Il me laisse aller, convaincu que cette nouvelle lubie finira par disparaître d’elle-même, comme la flamme d’une chandelle quand il ne reste plus de bout de ficelle à brûler. Pour moi, c’est maintenant ou jamais. J’ai 53 ans et déjà pas mal de cheveux gris. Pas de temps à perdre!

Honnêtement, au départ, j’ai embarqué dans son univers pour lui faire plaisir. Pour essayer de comprendre ce qu’il ressent quand il enfourche sa monture. Notre première sortie ne nous mène pas bien loin. Direction Val David, qui étale ses ambitions de villégiature à quarante minutes de notre maison.

Il doit faire un bon 29°C bien senti et bon sang, je crois que la selle chauffante est branchée! Je sue comme dans un sauna, saucissonnée dans le blouson d’automne bien doublé et sans aération que François m’a prêté. Mais je n’ai pas du tout envie de me plaindre, trop contente de partager ce moment avec mon chum. François préfère qu’on voie si j’aime vraiment cela avant d’investir dans un bon blouson moto. C’est logique.

À St-Adèle, n’en pouvant plus, je tape sur l’épaule de François pour lui faire part de mon impression d’être suffisamment bien cuite pour la dégustation.

– François, arrête-toi. J’pense que c’est pas normal, le siège est vraiment chaud!

– C’est parce que la selle chauffante est activée. J’ai le contrôle seulement sur le siège du conducteur.

Le bougre a vu sur ses cadrans que le chauffage de la selle est en fonction et que cela risque éventuellement de m’incommoder, mais il a passé outre l’information en l’absence de remarque de ma part. Il s’arrête enfin et démonte le siège, prêt à débrancher les fils s’il le faut. Mais il n’aura pas besoin de le faire, puisque ce faisant, je repère le fameux bouton de contrôle.

– Dire que ceux qui m’ont vendu la moto n’ont même pas su me dire où il était. Grâce à toi maintenant je le sais!

– Hé ben! C’est l’fun de le savoir! En tout cas, il n’est pas tellement accessible. Il me semble que les ingénieurs auraient pu faire mieux!

Il faut passer la main sous la jambe droite, un peu loin devant. C’est déstabilisant. Ils auraient pu le mettre juste sous la selle près des fesses par exemple. On ne veut pas être trop gentil avec les « back seats ». Il ne faudrait pas trop qu’elles s’incrustent! Parce que moto est synonyme de liberté, hein les gars!

Mais non, François n’est pas comme ça. Il a vite pris goût à nos balades à deux. Il y a eu d’autres sorties, à chaque fois un peu plus longues, la plupart du temps planifiées par moi : à Montebello, à St-Donat, à Berthierville, etc. Quel plaisir de découvrir le monde, bien calée sur la selle de sa moto. Je m’applique en tant que passagère, afin de ne pas nuire à mon pilote de chum. J’ai tout de suite compris comment monter en selle en transposant mon poids vers le centre de l’engin, afin de ne pas trop déséquilibrer la moto. Et je sais qu’il ne faut pas lutter contre les mouvements du pilote dans les courbes. Mais j’ignore encore que lors des freinages un peu brusques, si tu serres bien les jambes, tu ne t’affales pas sur ton partenaire. Alors je m’accroche à en avoir les jointures blanches, aux poignées situées de part et d’autre de la selle passager.

C’est quand même un peu frustrant de manquer la moitié du spectacle dissimulée par son casque. Et puis, j’ai l’impression de n’être qu’un poids mort, de ne pas avoir d’emprise sur rien. De ne pas pouvoir mettre pied à terre quand c’est tellement beau que ça vaudrait bien une photo. Un gars, ça aime rouler sans s’arrêter, jusqu’à la fin des terres.

Puis de balades de 200 à 300 kilomètres en un week-end, on est passé d’un coup à 800 kilomètres! On s’est greffé à un groupe de gens très sympathiques possédant la même marque de moto que François. J’ai pu vite constater que beaucoup de pilotes de BMW aiment bien la vitesse, la performance, les accélérations, les sensations fortes et une multitude de courbes pour danser avec leur partenaire consentante. Et là, je parle de leur moto, bien entendu. Ils aiment aussi avaler du bitume, beaucoup de bitume. Certains veulent imposer leurs règles sur la route, avec leur grosse moto de police. Tassez-vous de là! C’est vachement moins amusant quand tu es passive et j’étais donc pas mal moins d’accord que leur bécane devant cet excès de vitesse couplé avec une succession effrénée de virages aveugles. J’en ai conclu que ces sorties ne sont juste pas vraiment faites pour les duos. C’est un trip pour les pilotes et un trip de potes. Mais c’est déchirant d’imaginer abandonner des gens aussi adorables. Alors j’essaie de contenir ma frustration et parfois mes frousses, mais ça, c’est plus difficile. Je ne désespère pas. La prochaine fois que j’irai avec eux, au printemps prochain, j’aurai expérimenté les techniques de base de la conduite de la moto. Je verrai peut-être tout cela d’un autre œil. Je comprendrai des choses. J’appréhenderai peut-être moins les difficultés de la route.

 

Fin novembre 2018, je me rends dans les bureaux de la Société de l’assurance automobile du Québec (SAAQ) de Saint-Jérôme. C’est là que je dois passer un examen théorique évaluant mes connaissances de base. J’ai tellement révisé les guides recommandés que j’en viens à bout sans difficulté, même si les questions à choix multiples demandent souvent une fine réflexion. Certains doivent s’y reprendre à plusieurs reprises avant de le réussir. Ça ne va pas de soi. Alors ça y est, j’ai franchi la toute première étape. On me remet un permis de classe 6R qui me permettra de suivre des cours pratiques dans une école reconnue par l’Association québécoise des transports. Si piloter une moto n’était qu’un exercice intellectuel, ça ne me poserait pas trop de problème. Allons, je ne dois pas sous-estimer mes habiletés de conduite automobile manuelle, ni mon aisance sur deux roues sans moteur. Je sais, ce n’est pas pareil comme une moto, mais c’est une base indispensable à posséder.

 

Mi-décembre, je passe à l’action et m’inscris enfin, officiellement, dans une école de conduite moto. Je confie à l’entreprise un premier paiement, ce qui constitue un point de non-retour pour moi. De toute façon, je n’ai nullement l’intention de me dégonfler. Je commence dès lors à consommer toutes sortes de vidéos sur Internet, la plupart venant de France, où chacun tente d’expliquer de façon plus ou moins habile et intéressante, comment se manie le fameux engin. Ceux qui m’ont le plus captivée étaient tournés par une fille lors de ses propres cours de moto, avec le consentement de son moniteur. J’ai pu suivre son évolution semaine après semaine en accéléré, témoin de ses innombrables chutes et erreurs. François pense que ça risque d’être néfaste pour moi, mais je suis persuadée du contraire. Je vois bien ce qu’elle aurait dû faire, par exemple, pour garder une bonne trajectoire. Et puis j’écoute les conseils de son professeur et constate leur pertinence en observant les résultats. Je suis plus qu’impatiente de pouvoir expérimenter tout cela par moi-même. En attendant, je ne cesse de poser des questions à François et il commence à avoir très, très hâte lui aussi…

L’hiver ne m’a jamais semblé plus interminable que cette année. Heureusement, un événement rassembleur pour la communauté des motards va bientôt m’aider à patienter un tout petit peu.

 

Des lunettes pour l’aveu (extrait)

Publié: janvier 23, 2013 dans Roman
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Bilan. J’aurai bientôt cinquante ans. Je suis myope et célibataire. Ma vision de l’amour a été à jamais brouillée par une crise de coeur. On s’en relève, puisqu’il le faut. On reconstruit peu à peu les ponts avec sa vie. Mais on se rend vite à l’évidence que la circulation des sentiments ne se fera jamais plus comme avant.

Vieillir ne me fait pas peur. C’est cette « malédiction » qui pèse sur ma vie qui m’effraye. J’ai ouvert les guillemets pour ne pas que vous me croyiez folle. Parce que malédiction est un mot très vilain. De cette catégorie de termes qu’on ne peut pas employer à la légère. Alors je dois vous faire état de preuves tangibles. Les pires tuiles de ma vie me sont tombées dessus chaque fois que j’ai changé de dizaine. À deux jours de mes quarante ans, l’unique copie du manuscrit auquel je travaillais a été jetée par erreur par Sylvie, ma « meilleure » amie. Dix mois de travail tapissant le fond d’un dépotoir! Toutes ces nuits d’insomnies déchiquetées sans pitié par des mouettes rieuses! Il m’a fallu prendre cela avec philosophie sous peine de commettre un assassinat. Il paraît qu’un avortement spontané peut être causé par la présence d’un foetus non viable. Peut-être que ce livre aurait été un flop et qu’elle m’a évité une déconvenue. Quoi qu’il en soit, je n’aime pas quand le destin se permet de telles libertés avec la sueur de mon front, le sang dans mes veines, la chair de ma chair.

Lorsque j’ai atteint ma trentième année, presque tout ce que je possédais est parti en fumée dans l’incendie de mon appartement. J’habitais encore avec Sylvie à l’époque. Cela eut pour effet de mettre fin à une cohabitation qui, de toute façon, n’aurait pas fait long feu. Il en allait de notre amitié. Quelques divergences de points de vue menaçaient de mettre le feu aux poudres. Du coup, je me suis retrouvée sans feu ni lieu. Maurice, mon éditeur, m’a hébergée un moment, puis j’ai fait feu de tout bois et me suis mise à la recherche d’un nouveau logement. Fin de l’épisode.

La palme des malheurs va au passage de dix-neuf à vingt ans. Même si de neuf à dix ans c’était quand même pas mal, puisque j’ai failli mourir d’une péritonite aiguë. Pire que l’ombre de ma propre mort fut la perte de Jean, le grand amour de ma vie. C’est à partir de ce moment que j’ai commencé à écrire. Appelons ça une thérapie. Lorsqu’il est passé de vie à trépas, il y a trente ans, les psys étaient moins populaires. Réservés aux fous.

Depuis sa mort, j’ai fait une croix sur ma vie amoureuse. Cela peut paraître difficile à comprendre, mais pour moi, Jean représentait la crème de la crème. On dirait qu’un amour comme ça, on ne peut en avoir qu’un seul dans sa vie. Question de statistique. Je vis assez bien mon célibat. Je n’ai pas d’attentes envers les gens, seulement envers moi-même.

J’ai habité dix ans avec Sylvie. C’était quand même plutôt bien, sauf peut-être du côté intimité. Sylvie semblait chercher à rivaliser avec Casanova. Ce qu’il a pu défiler comme faune dans cet appartement : des poètes qui ne rimaient à rien, des cuisiniers aux petits oignons, des musiciens chanteurs de pomme, des vendeurs de rêve. Je crois qu’elle est amoureuse de l’amour. Lorsque la flamme baisse, elle va voir ailleurs. Elle a besoin de vivre constamment sur un high. Ça aurait pu être pire. Y’en a qui prennent de la drogue pour ça. Sylvie est une chic fille. Elle est comptable agréable.

Pour ma part, je trouve les hommes tellement pâles et sans intérêt lorsque je les compare à Jean. Si vous saviez le nombre de types que Sylvie m’a présentés. Une vraie marieuse. Plus fort qu’elle. Comment pourrais-je lui en vouloir aujourd’hui? Vous en avez beaucoup des amis qui vous sont fidèles depuis trente ans? Quelque chose de rare, de précieux.

Sitôt que j’ai eu les fonds nécessaires, je me suis achetée un condo à Montréal, sur le fameux Plateau Mont-Royal. C’est près de tout, c’est central. Il y a des tas de petites boutiques où les objets les plus farfelus rivalisent en originalité, en couleurs et surtout en prix. On y déguste une cuisine issue des quatre coins de la planète dans un décor exotique et recherché. C’est un grand village au milieu de l’anonymat urbain.

Je suis donc devenue écrivaine par nécessité. J’écris comme d’autres se jettent corps et âme dans leur boulot pour éviter de réfléchir à leur misérabiliste vie. Je suis une droguée des mots. Mais on dirait qu’aujourd’hui, ça ne me suffit plus. J’ai dû développer une accoutumance. Ça sent les choses à régler avec le passé.

L’Abitibi me manque. Ça fait trente ans que je n’y ai pas mis les pieds. Depuis la mort de… vous savez qui. J’y ai habité seulement les dix-neuf premières années de ma vie et pourtant elles me sont entrées dans le corps. On ne se défait pas comme ça de ses racines, il faut croire. Mais j’hésite à retourner là-bas. Je ne suis pas partie en bons termes avec la région.

J’ai quelques nouvelles de ma famille par ma petite soeur Marie, la seule personne avec qui je suis demeurée en contact. Elle m’assure qu’il est inutile de penser me pointer à la maison. Pour mes parents, je suis rayée de la liste, une paria. Ils ont cessé d’accumuler les tourments à mon sujet, considérant le fait que moi, je ne m’inquiétais pas d’eux. Ce qui est faux, bien entendu. Mais j’ai fait jurer à ma soeur de ne pas leur dire que je demande régulièrement des nouvelles.

C’est parfois difficile de vivre avec les conséquences de nos actes. J’aurais dû réfléchir avant de m’enfuir. J’ai toujours été trop prompte à réagir. Mais je n’en pouvais plus qu’on me parle de Jean avec ce regard faussement sympathisant. Quand il est mort, fallait que je décampe ou c’est ma santé mentale qui prenait le bord. Je suffoquais.

Par la suite, je me suis mise à vénérer tout objet lui ayant appartenu comme si c’était une sainte relique. Comme par exemple, ses lunettes d’aviateur. Elles ont un large élastique et ressemblent vaguement à des lunettes de natation. Le genre de machin que portaient les pilotes de biplan, foulard au vent. Les verres sont teintés jaune. Ce devait être un modèle unique ou expérimental. Je n’en avais jamais vu d’autres comme ça auparavant. Mais pour ce que j’y connais en lunettes d’aviateur. En les portant, c’est comme si je voyais la vie à travers ses yeux. Comme si je permettais à son âme de continuer à explorer le monde. Jean rêvait de parcourir la planète pour venir en aide à tous les miséreux. Saint-exubérant!

Je garde toujours ses lunettes près de moi lorsque j’écris, comme un porte-bonheur. J’ai parfois l’impression désagréable que sans elles, je ne serais pas en mesure d’aligner deux mots, que je leur dois tout. Alors je vis dans la crainte perpétuelle de les perdre ou de me les faire voler.

(…)

droits d’auteur Francine Gaulin
Des lunettes pour l’aveu
Fiction
197 pages
Terminé en 2007